Les notes du Golb

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...

Ne m'écrivez pas

 
...je ne cherche pas, en effet, à me faire des amis...

...cependant, en cas de force majeure...
....
 ATTENTION NEANMOINS : nous nous réservons le droit de décider du caractère profondément majeur de votre cas de force majeure. Ou pas.
Mardi 18 mars 2008
Johnny Cash At Folsom Prison (Johnny Cash, USA, 1968)


"At Folsom Prison était noir. At San Quentin est violent. Primitif, sauvage…"

Ainsi introduisais-je la chronique de Johnny Cash At San Quentin, second live mythique de L’Homme en Noir paru un an après Folsom Prison. Je n’en élève évidemment pas un mot. Mieux : je persiste et signe.

folsom.jpgCar la noirceur ne se mesure pas nécessairement aux tempos ni aux trémolos. La noirceur est quelque chose de bien plus viscéral, de bien moins linéaire. At Folsom Prison est dans l'ensemble un disque plutôt énergique, mais il n’a rien de jovial. Je reconnais que quelqu’un ne connaissant pas trop la country ne s’en rendrait pas forcément compte au premier coup d'oreille ; c’est néanmoins un fait : rien sur ce disque (jusqu’à l’endroit où il a été enregistré) n’est aimable. Les chansons (comptant pour la plupart parmi le meilleur du meilleur de Johnny Cash) sont un concentré de souffrance, de désespoir ou de colère. « Folsom Prison Blues » en tête, bien sûr. Mais « I still miss someone » aussi. Idem pour l’infernale « Orange Blossom Special » - meilleur morceau du Cash des années 50 / 60.

Cocaïné jusqu’aux ongles des orteilles, Cash se livre à une prestation étrange, un peu branlante par moment (« Send a picture of Mother » le voit vaciller dangereusement) mais incroyable d’intensité. Si l’on a souvent tendance à réduire ce live à son titre (quasi) éponyme, son vrai climax a lieu vers la fin, lorsque la voix presque brisée Johnny Cash est rejoint par son épouse pour un mémorable « Give my love to Rose » avant d’entonner « I got stripes » - jetant ses (s)tripes en pâture à une foule en délire. Impressionnant de passion, d’abandon…de culot – aussi. On ergote sans fin depuis 1968 sur l’incroyable folie du type entonnant « Folsom Prison Blues » devant une assemblée délirante de prisonniers de ce même pénitencier. Mais le coup de maître n’est-il pas plutôt ici de remporter l’adhésion du public avec « 25 minutes to go », titre bondissant et méconnu racontant sur le mode burlesque…les dernières minutes d’un condamné à mort ? Et loin de trembler le public acclame, jubile, se marre. Parce que Johnny Cash est là, sur scène, et qu’il est comme chacun d’entre eux. Ni star ni légende, juste une ex-petite frappe reconvertie en chanteur et venue communier avec des pairs moins chanceux que lui. Le silence de mort entourant le très glauque « Cocaïne Blues »…l’atmosphère quasi religieuse cloturant le concert sur un tire alors inconnu – « Greystone Chappel »…la pureté de l’enregistrement renforce cette impression que Cash et Folsom sont seuls au monde et, mieux encore : qu'ils étaient faits pour se rencontrer.

Sans doute ceci traduit-il le véritable talent de la paire Marshall Grant (basse) / Luther Perkins (guitare) : être tellement bons qu’ils parviennent à se faire totalement oublier. A laisser leur leader dans la lumière – ou le cas échéant : dans l’ombre dans les ténèbres. Reprenant des chansons désespérées et rageuses et donnant sans compter à un public le valant tout autant qu'un autre. Evidence : At Folsom Prison est un disque mélancolique au sens premier du terme – celui de cette bile noire que Cash éructe cinquante-cinq minutes durant. Le genre d'œuvre si puissante qu'on pourrait en parler pendant des heures...mais pour laquelle on choisira (une fois n'est pas coutume !) la concision.




Lundi 17 mars 2008
The Mexican Tree Duck (James Crumley, USA, 1993)

V.F. : Le canard siffleur mexicain


mexicantreeduck.jpgChauncey Wayne Sughrue n’a pas de bol. En plus d’être affublé d’un patronyme pour le moins ridicule il exerce la difficile profession de détective privé dans un patelin du fin fond du Montana. A part son copain avocat Solly il n’a pas grand monde à qui parler, quant aux affaires…on ne peut pas dire que ça se bouscule au portillon. Heureusement qu'il bosse toujours dans son club de strip favori pour meubler ses semaines. Enfin cela dit tout n'est pas perdu. Sughrue a tout de même un petit truc pour se remonter le moral : il est un héros récurrent (de Crumley en plus - veinard). Par conséquent il sait bien que s’il s’ennuie les trois quarts du temps, à partir du moment où son créateur va le faire apparaître il va avoir du pain sur la planche.

Et quel pain ! Et quelle planche ! Deux jumeaux géants et un peu arriérés viennent l’embaucher pour récupérer une prime pour le moins originale : des poissons tropicaux rarissimes, tombés aux mains d'une vieille connaissance de notre héros : Norman L’Anormal. Ni plus ni moins qu’un de ses anciens clients, connu pour toujours connaître d’étranges difficultés dès lors qu’il faut passer à la caisse. Une aubaine pour Sughrue, qui a déjà un vieux compte à régler avec lui. Ni une ni deux il s'arme jusqu'aux dents et file défier le sale bonhomme – accessoirement leader d’un gang de bikers mafieux.


Tel est le point de départ de ce roman noir truculent signé par l’un des (sinon le) grands maîtres du genre. Point de départ mais pas point de chute, le génie de Crumley consistant presque systématiquement à faire basculer ses romans vers tout autre chose arrivé au premier quart. Partant ainsi sur la base d’un polar burlesque, celui-ci se métamorphose en cours de route en réflexion tout à fait sérieuse sur la solitude, l’identité et la famille. Rien moins. Sérieuse ne voulant surtout pas dire (heureusement !) sinistre : on se bidonne du début à la fin de ce bouquin emmené par l’écriture nerveuse et résolument rock’n’roll d’un Crumley qu’on a certes connu plus corrosif - rarement aussi tendre.

L’émotion de retrouvailles attendues durant quinze ans avec le héros de son classique « The Last Good Kiss » ? Peut-être bien. L’essentiel demeure que ça marche remarquablement bien : on rit, on s’émeut, on tremble, on réfléchit…du grand Crumley ! Et si d’aventure vous vous demandiez ce que c’est que du Crumley (grand ou petit)…eh bien allez-y voir. Car s’il y a bien un auteur de polars à lire au moins une fois dans sa vie quoiqu’il advienne…


le genre :        SWAPPED BY YUEYIN !

la note :         undefined





Dimanche 16 mars 2008
Bonjour...et bon dimanche !

Quand j'ai créé le premier Jukebox du Golb, en août 2006, c'était juste une petite liste sympa des morceaux les plus écoutés dans la semaine.

Un an et demi plus tard c'est devenu une énorme machine...et j'en ai ras-le-bol ! D'abord parce qu'en réalité je sais bien que pas grand monde ne prend la peine d'écouter ces playlists. Mais surtout j'en ai marre parce que désormais cela me prend un temps fou. Déjà je passe beaucoup de temps dans la semaine à noter les disques, puis les morceaux. Ensuite le dimanche matin (ou le samedi soir), je mets une bonne demi-heure à trouver les pochettes, puis une heure (au moins) pour les extraits, puis encore une demi-heure pour écrire et mettre en place l'article...beaucoup de temps dépensé inutilement - vous en conviendrez.

Par conséquent à partir de cette semaine : retour aux fondamentaux (comme dirait Xavier). Une simple liste d'albums, des extraits, des liens vers les chroniques lorsqu'il y en a...et une chanson en vedette pour le même prix - ce qui ne gâte rien.


On commence donc par La Chanson Vedette N°1 :



...un morceau tout à fait symbolique de Nick Cave, peut-être même le plus emblématique de son univers. L'artiste s'y fait tour à tour sensuel, violent, sarcastique, déjanté...un chef d'oeuvre (méconnu) extrait de l'album Let love in.


JUKEBOX N°42 :

Almost here, Unbelivable Truth (1998) - voir la chronique

Amours suprêmes, Daniel Darc (2008)

Deluxe, Better Than Ezra (1995)

Dig, Lazarus, Dig !!!
, Nick Cave & The Bad Seeds (2008)

Go away white, Bauhaus (2008)

In the future, Black Mountain (2008)


Party, Iggy Pop (1981)

Reckless, Judas Priest (1986) - voir la chronique

VIOL, VIOL (2007) - voir la chronique



Samedi 15 mars 2008
LIRE LE PROLOGUE



Où est le roll ? disait souvent Chris lorsqu’elle entendait du grunge. Je vois bien le rock, mais le roll – il est où ?

Chris s’y connaissait comme personne en matière de musique, c’est aussi pour ça que j’avais flashé sur elle au départ. On avait peut-être douze ou treize ans alors, mais elle était vachement plus avancée que moi sur la question – elle avait la chance d’avoir un grand frère : Eric lui apprenait plein de truc qu’elle m’apprenait ensuite, quand je vois l’importance qu’occupe aujourd’hui la musique dans ma vie je me rends compte que je dois beaucoup plus à Chris que le fait d’avoir porté ma fille. A commencer par le fait de m’avoir amené, un soir de 1994, un disque au nom claquant comme un riff de Jimmy Page : Definitely Maybe.

« Tu vas voir… » elle avait dit « …là, y a du roll. »

Elle avait dit vrai. Des musicologues très sérieux considèrent que la britpop et Oasis en tête furent la réponse anglaise au grunge, et chronologiquement il est incontestable qu’un mouvement chassa l’autre. Je ne suis pas certain cela dit que beaucoup l’aient vécu de manière aussi littérale que moi : Kurt Cobain était mort depuis quelques mois, j’étais un peu paumé niveau zic. Comme beaucoup de gamins de mon âge (et comme les gamins de l’ère punk avant moi) j’avais passé les années grunge à n’écouter quasiment que ça, voir même par moment à n’écouter que le seul Nirvana. Pour moi le rock (sinon la musique en générale) se résumait à ces états d’âmes plombés et plombant – la simple idée qu’on puisse considérer la musique comme autre chose qu’une catharsis me laissait complètement coi. Quand bien même à l’époque je ne connaissais bien sûr ni le mot catharsis ni le mot coi.

Oasis est arrivé et soudain plus rien n’a été pareil. Le rock induisait à présent le fun. Il devenait quelque chose de jouissif, quelque chose qui fait rire, quelque chose dont la raison d’être était la forme et non plus le fond. Les paroles des chansons ne racontaient rien de très captivant mais elles trouvaient chez moi un écho profond, quelque chose de presque physique en fait. Finie la gueule de bois de Cobain et de ses clones. Lessivé le mal être ado pontifiant. Tout ça fut chassé à coup de morceaux teigneux dont les seuls titres sonnaient comme des manifestes : « Rock’N’Roll Star », « Live Forever », « Supersonic »….qu’aurait bien pu l’hypercérébral grunge face à cette pulsion primitive ? En quelques mois je découvris un autre versant de l’adolescence, tout aussi fort et tout aussi captivant : l’insouciance. La hargne. Le rock’n’roll, donc.




Pour comprendre ce que je raconte là cependant il faut quand même avoir une petite idée de ce que c’était qu’avoir quatorze puis quinze puis seize ans…au fin fond de la Normandie. Ca n’avait rien de folichon, rien de sexy…rien du tout – pour tout dire. On habitait dans une espèce de no-man’s land entre Rouen et Evreux, genre de petit village où il n’y avait quasiment que des vieux et des vaches, où les quelques gosses qu’on trouvait étaient tous plus ou moins des ploucs…Notre vie était entièrement réglée par des mœurs campagnardes parfois à la limite de l’arriéré, on était quatre gosses à la maison et on partageait tous le même et unique rêve : fuir d’ici au plus vite. A chaque fois qu’on franchissait un cap de notre scolarité on se retrouvait parachuté dans un autre village un tout petit peu plus grand que celui d’avant mais rien à faire, ça restait la cambrousse, ça restait le pays des ploucs et face à ça on était complètement désarmés – surtout Lise et moi qui n’étions pas aussi sociables et ouverts que les deux petits. Le meilleur résumé de cette situation aura sans doute été donné par ma compagne quelques années plus tard, alors que nous visitions (enfin…visitionspassions dans) la ville de mes années lycée : Je comprends que tu sois devenu dépressif !`

Qu’ajouter à cela ?

Je n’ai sans doute pas eu l’adolescence la plus terrible de tous les temps, bien entendu. N’empêche que l’endroit où j’ai passé les dix-sept premières années de ma vie est du genre à rendre le plus joyeux des rockers totalement neurasthénique. Envoyez-y Liam Gallagher passer une semaine, vous verrez. A son retour il sera devenu Thom Yorke.

Justement : quel rapport entre cette vie-là et les frères Gallagher, paire de branleurs évadés d’une banlieue ouvrière à des années lumières de l’Eure ? Rassurez-vous : aucun. Sinon leur hargne à s’extirper de leur milieu pour devenir des rock’n’roll stars, littéralement pour réussir… : « C’était l’usine ou la musique » disaient-ils. Ca, ça me parlait. Dans mon village paumé on avait guère plus de perspectives que dans leur banlieue mancunienne - on en avait peut-être même moins. Eux au moins ils pouvaient traîner les bars avec leurs potes bras cassés – chez nous y avait même pas une épicerie. Quand on voulait se bourrer la gueule (on manquait rarement de le faire) on marchait deux bornes et on se planquait dans un petit chemin vicinal pour vider des bouteilles de vin à 200 balles piquées dans la cave de notre très aristocratique tuteur (qui adorait les signes extérieures de richesse - tant pis si en fait il gagnait à peine le SMIC). En guise d’accompagnement on embarquait un vieux poste K7 à piles dont l’autonomie laissait à désirer, le seul truc vraiment cool de l’affaire c’était que comme on était au milieu de nulle part on pouvait pousser le son à donf et gueuler à s’en faire saigner le pif qu’on se sentait supersonique et qu’on voulait vivre pour toujours. C’étaient nos Soirées Chorales, du nom de l’activité éloignant notre mère de la maison chaque mercredi soir, et c’était le seul truc à peu près fun qu’on faisait dans une semaine.


Le reste du temps on glandait, on s’emmerdait à cent sous de l’heure et on rêvait à des jours meilleurs – chacun à notre manière. Ma sœur était déjà le nez fourré dans les bouquins, elle avait décidé depuis un  bon moment qu'elle s'en sortirait en faisant fructifier son don naturel pour les études ; mes petits frères à seulement quatorze et quinze ans avaient monté une petite association de malfaiteurs visant à terroriser le quartier, s’amusaient à pénétrer chez les gens par effraction, volaient des boosters et saccageaient les plantations des fermiers du coin. Avec un vague cousin par alliance (dans les petits patelins normands tout le monde est toujours cousin avec tout le monde) ils étaient devenus en quelques années les caïds du coin, à égalité avec la clique d’un mec qu’on appelait Carpette (j’ai jamais su pourquoi), bande certes réduite à quatre personnes mais néanmoins rivale. Scorcese aurait pu en faire un film dément : Gangs Of Frocville ***. Ou comment une poignée de mioches s’étaient battus à mort pour obtenir le monopole du marché du shit dans un petit patelin du Roumois.

Et moi, pendant ce temps-là ? Bah moi…j’attendais. Encore et toujours, j’avais aucune idée de ce que j’attendais mais ce qu’était sûr c’est que je l’attendais – aucune chance que je le loupe. Chris, elle, attendait un gosse. C’aurait dû me toucher mais bizarrement…ou non, pas bizarrement d’ailleurs…bref : ça me passait complètement au-dessus. Je vivais principalement dans ma tête, depuis des années – quand son ventre s’est mis à s’arrondir c’était beaucoup trop concret pour moi. Même la littérature, à l’époque, c’était le cadet de mes soucis. On pourra dire que j’étais ce qui s’appelle quelqu’un de désoeuvré : je me traînais pas mal, je savais jamais trop quoi faire et la pire question à me poser était Alors Thomas, qu’est-ce que voudrais faire plus tard ? Aucune idée. Souvent je répondais écrivain, mais dans le fond j’écrivais pas beaucoup à ce moment-là et je n’avais franchement pas idée d’en faire un métier. Dans le silence de ma chambre, dont je ne sortais presque plus, je crois que je voulais surtout être une rock’n’roll star. « Live forever » me faisait totalement planer – il me semblait que c’était le kiff total de provoquer ça chez les gens. Je sais, ça fait con dit comme ça…mais c’était que je voulais, vraiment : monter un groupe et devenir connu avec mes chansons (mes chansons étant vraiment une formulation purement rhétorique : je n’avais jamais écrit le moindre couplet de toute mon existence). C’était ma principale obsession, et en même temps c’était une obsession très bizarre puisque je savais pertinemment que ça ne risquait pas d’arriver et qu’en plus je ne m’en donnais absolument pas les moyens. Voilà ce que j’appelle vivre dans sa tête ; pour moi c’est très différent de vivre dans ses rêves, parce que vos rêves, même lointains, vous pouvez toujours essayer de les réaliser. Alors que moi…le rêve en lui-même me suffisait amplement. Ca me coûtait rien, j’avais juste à m’allonger sur mon lit, à me rouler un gros joint taxé à mon frère et à m’envoyer « Don’t look back in anger ». Ca venait tout seul, mes yeux se fixaient au plafond et soudain tout s’enchaînait. J’étais là, sur la scène, derrière un micro auquel je me cramponnais et le public reprenait en chœur mon refrain (car « Don’t look back in anger » était ma chanson, c’était moi qui l’avais écrite et c’était moi qu’on adorait pour ça).

Après quoi lorsque je descendais de mon perchoir envappé je me mettais derrière mon bureau et je prenais un stylo. Croyez-vous que j’aurais eu l’idée d’écrire mon prochain single ? Même pas : je me contentais de lister mes chansons préférées d’Oasis (ou de Suede ou de Kula Shaker), que je m’attribuais avec bonheur la plupart du temps. Ou que j’attribuais aux membres de mon groupe imaginaire, Pyramis, lorsqu’il s’agissait de morceaux qui me parlaient moins (« Hey now ! », par exemple). Je faisais ça presque tous les jours, changeant les track-lists de l’album fictif de mon groupe imaginaire, je crois même me souvenir que je dessinais les pochettes, dans un style très abstrait, avec à l’intérieur des dessins sensés être des photos lives du plus grand groupe français de tous les temps (ouais, c’était la seule ombre au tableau : on était un groupe français et ça la foutait mal – enfin cela dit ça nous empêchait pas de vendre des palettes entières de « Wonderwall » vous me direz). Ca m’occupait des heures et des heures, jusqu’au moment où résonnait un morceau particulièrement enlevé qui me faisait lever mon cul de la chaise et danser comme un dingue en chantant à tue-tête. En quelques années j’étais devenu un virtuose de la guitare imaginaire, c’était dingue tout ce que j’arrivais à faire avec cet instrument pourtant connu pour son manque de maniabilité. Des moulinets comme vous n’en verrez jamais, des bonds et des power-chords à se damner. Même des fois j’arrêtais de jouer pour prendre mon micro-brosse-à-cheveux à deux mains et la musique s’arrêtait même pas. Je me donnais tellement à fond sur scène que ma mère avait fini par s’en émouvoir, demandant l’avis d’un expert et songeant un temps à m’emmener voir un pédopsychiatre : Mon fils se prend pour Liam Gallagher, s’il vous plaît aidez-moi, passe encore qu’il se drogue mais j’ai vraiment peur qu’il revienne un soir avec une coupe playmobile. Ce qui une fois n’est pas coutume en appelle à mon indulgence rétrospective : déjà que j’avais mis enceinte la fille de sa meilleure copine, si en plus je me mettais à transformer chaque soir la maison en Zénith bourré à craquer…y avait effectivement de quoi s’inquiéter.

Il serait d’ailleurs très injuste de prétendre que ma mère tenta quoi que ce fût pour décourager ma vocation de rockstar fantasmatoire. Au contraire : elle disait souvent qu’elle avait toujours rêvé d’avoir des enfants artistes. Autant vous dire qu’elle aura pas été déçue du voyage, c’est toujours un peu à double tranchant ce genre de sentence, car dans le fond on sait tous très bien que tout parent (moi le premier) veut que son gamin réussisse dans la vie à se créer une situation pour conquérir son indépendance. Aucune mère n’a jamais sérieusement rêvé d’avoir un fils intermittent du spectacle ou pire : écrivain. Pas de bol, alors que je n’écoutais pas les conseils de ma mère la grande majorité du temps, il se trouve que je l’ai écoutée le soir où elle a surgi dans ma chambre en pleine jam de Pyramis :

« Toniiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiight, I’m a rock’n’roll staaaaaaaaar !!!!!!!!
-    Hé ! Tu peux pas baisser un peu la musique ?
-    Môman ! Fous-moi la paix : tu vois pas que je chante ?
-    Tu nous casses les oreilles surtout. »

Et sans plus attendre elle a coupé le poste.

« Non franchement : j’aime bien, hein, ta musique ; c’est sympa mais c’est obligé que ça hurle comme ça ?
-    Humpf… » ai-je dit, pratiquant un langage que les parents d’adolescents reconnaîtront sans peine « …je peux pas chanter en paix ?
-    Mon chéri… » a t’elle souri « …j’aime beaucoup quand tu chantes – je dirais même que tu chantes très bien (ce qui est normal : on chante tous très bien dans la famille)…mais pourquoi tu ne vas pas chanter dans un endroit où c’est fait pour ? »

Je me revois en train de la dévisager de mon œil le plus adolescemment torve :

« Genre où ?
-    Genre chez un copain.
-    Ah bah d’accccccord. Genre en fait tu veux bien que je fasse du bruit – mais chez les autres.
-    Non : je ne veux pas que tu fasses de bruit, tout court. Mais je serai très contente si tu te décides un jour à faire de la musique.
-    Hé ?
-    Puisque tu aimes la musique, si tu veux, je peux t’inscrire à un cours avec Lise. Ca te sortira un peu de ta chambre…
-    Nan, j’ai pas envie. Le rock ça s’apprend pas dans les cours.
-    Bon…eh bien je ne sais pas moi…tu n’as qu’à monter un groupe, alors.
-    Un…groupe… ? »

Bizarrement, j’avais jamais sérieusement pensé à jouer dans un groupe. Je veux dire : dans un groupe qui faisait de la musique pour de vrai, un groupe avec des gens réels que j’aurais pu toucher. C’était peut-être parce que j’étais trop timide pour fréquenter lesdits gens, ou peut-être plus simplement parce que je me doutais bien que ce serait pas aussi sublime que dans mes trips avec Pyramis. N’empêche que tout à coup, le fait que ma mère ait formulé cette hypothèse l’avait rendue subitement concrète à mes yeux. C’était tout simple en fait : j’avais juste à demander à des gens de faire un groupe avec moi, ils disaient oui et ça roulait.

J’avais aucune idée d’où j’allais trouver ces gens et j’étais même pas certain qu’ils existaient vraiment…mais monter un groupe…monter Pyramis pour de vrai…ouais : j’aimais bien le concept. Je l’ai dit à ma mère :

« Mais si on fait des répétes faudra que je puisse sortir le soir.
-    On verra ça avec ton père. Commence par y penser sérieusement, d’accord ?
-    Hum…ok. » …j’ai dit, comme si je venais de lui accorder une immense faveur « Je vais y penser. »

Et c’est comme ça que les choses sérieuses ont commencé.



*** il s’agit bien sûr d’une ville imaginaire, quoique vu les noms de patelins dans ce coin il soit bien possible que ça existe et que je ne le sache pas – auquel cas toutes mes excuses aux habitants de cet endroit que j’imagine ravissant.





Vendredi 14 mars 2008
Septuagenarian Stew : Stories & Poems (Charles Bukowski, USA, 1990)

V.F. : Le ragoût du septuagénaire *


Après ma déconvenue avec Alison Lurie on comprendra que j’ai eu un besoin profond de me ressourcer. De retrouver foi en la littérature, sinon en l’humanité. Et dans ces cas-là une seule solution s’impose : relire un petit Bukowski. Le vieux pote que je vais voir de temps en temps pour avoir un conseil. Le tonton poivrot qu’on aime bien quand même.

Piochant dans ma pile de livres à relire j’ai donc tiré « Septuagenarian Stew » et m’y suis plongé avec grand plaisir. Ce n’est pas celui que je connais le mieux – à vrai dire j’ai même une propension très prononcée à systématiquement oublier de quoi il parle. J’ai même fait encore plus fort cette fois-ci puisque c’est seulement au terme de la lecture que je me suis rappelé que j’en avais déjà fait une critique il y a quelques années (critique remontée pour l’occase, donc).


undefinedEn fait, il s'agit d'une collection, comme disent les anglo-saxons. Chez nous ça n’existe plus depuis quelques siècles (on appelait alors cela mélange de littératures). Une sorte de recueil un peu foutraque où l’on trouve de la poésie, des nouvelles, des chroniques...un assemblage de bric et de broc dont le concept laisse souvent pantois mais qui appliqué à un auteur aussi bordélique que Bukowski prend des airs d’œuvre-somme tout à fait intéressante et fidèle au personnage.

On y retrouve des poèmes apocalyptiques, assez proches de ce que Buk faisait à ses débuts quoiqu’il s’agisse en fait de l’avant dernier livre publié de son vivant. Très sombres et laissant parfois perplexe (« My Best Girl-friend »), souvent très beaux, de cette beauté simple et sauvage caractérisant l’ensemble de l’œuvre. Pas forcément ce qu’il a fait de mieux dans le genre (« War All The Time » étant de toute façon insurpassable), mais qu’importe : un poème de Bukowski moyen demeurera toujours au-dessus de la mêlée de la poésie US post-beatniks.

Les nouvelles, en revanche, s’avèrent nettement plus relevées. Certaines sont même absolument savoureuses, à l'image de « Son Of Satan », où Bukowski et ses petits camarades de jeu, ados, torturent un rouquin mythomane avant de se dire qu’en fait…finalement c'est peut-être pas de sa faute s'il est rouquin - mais que bon c'est quand même grave de raconter qu'il a couché avant eux. Dans un registre plus proche du Buko polémiste on trouvera « Story for madmen », dans laquelle il assiste à l'avant première du film « Contes de la Folie Ordinaire » de Marco Ferreri, adapté de son œuvre…et se fait virer de la salle ivre mort sans que personne ne remarque que ce poivorot gâchant la projection est en fait le grand écrivain que tous s'apprêtent à applaudir au moment du générique. Pompon sur le chapeau de marin, « Septuagenarian Stew » propose sans doute le texte le plus drôle jamais écrit par l’auteur : « Erased », dans lequel il se coltine un fan d'autant plus encombrant que ce dernier le prend pour Faulkner...

Un recueil typique donc, pas forcément le meilleur pour découvrir l'oeuvre colossale de ce cher Buk, mais fortement recommandable !


le genre :    compilation

la note :    undefined




* édition française ne renfermant pas tout à fait les mêmes textes, m’a-t’on dit…





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