Willard & His Bowling Trophies : A Perverse Mystery (Richard Brautigan, USA, 1975)
On souffle…ouf…une semaine difficile ? des problèmes ? un temps trop caniculaire ?
Allons allons, un petit coup de Brautigan, et ça repart !
Dès le premier chapitre, on est en terrain connu – enfin : les amateurs de Brautigan sont en terrain connu. Un couple s’amuse à un délire SM tragicomique et pas pornographique pour deux sous, car Bob a attaché Constance n’importe comment, il n’a même pas réussi à la bâillonner correctement. Trop nul ce Bob. A sa décharge, il faut préciser que depuis quelques temps, nous dit-on, il n’arrive plus à faire quoi que ce soit correctement. Ce qui se confirme, puisque la scène torride annoncée n’arrive pas : sa femme est nue et attachée devant lui…et il commence à lui lire des fragments d’une anthologie d’odes et épopées grecques (ce qui par ailleurs peut totalement être considéré comme un sévice).
Le ton est donné ! La perversion annoncée dans le titre n’apparaîtra jamais, mais par contre, on va bien rigoler et on ne va pas s’en plaindre.
Un roman de Brautigan n’étant jamais complètement un roman, celui-ci est plus un genre de série, plein de petites chroniques successives narrant les (més)aventures de toute une galerie de personnages aussi ordinaires que tordants. Il y a donc Bob et Constance, mais aussi un autre couple, John et Patricia. Ces derniers aiment beaucoup leur ami Willard, dont la seule raison de vivre c’est ses trophées de bowling. Parfois même il leur parle. John et Patricia se demandent si Greta Garbo et Willard pourraient devenir amis. Pourquoi ? Aucune idée…ah, et puis il y a aussi les redoutables Logan Brothers (plus une brève apparitions des Sisters) qui ont un trophée de bowling à la place du cerveau et n’ont qu’un seul but avouer : s’emparer des trophées de Willard. Ils ne savent pas pourquoi, mais ils ont bien l’intention de parvenir à leurs fins !
Autant être clair : si vous n’avez pas d’humour, passez votre chemin. Ici, pas de grandes prétentions artistiques, pas d’étude de mœurs nichées au creux d’une intrigue en apparence simplette…non, rien de toute cela : Brautigan veut s’amuser, et entraîner les lecteurs dans son univers délirant.
Pour bien se figurer ce à quoi ressemble ce livre, il faudrait essayer d’imaginer le livre le plus pompeux de Hemingway (pastiché ouvertement et méchamment) adapté à l’écran par les frères Coen.
Le résultat, c’est un bouquin siphonné et jubilatoire, des personnages à moitié barges lorsqu’ils ne sont pas juste totalement cons (comme les Logan Brothers), des scènes de cul qui qui se métamorphosent en morceaux de bravoures comiques et un découpage structurel permettant d’en picorer quelques morceaux pour se revigorer avant de replonger des activités plus sérieuses.
Cette semaine, j’ai quand même enchaîné un Philip Roth parcouru par l’angoisse de la mort, un Musil d’une violence froide et presque sadique et un Selby particulièrement glauque…
Après tout ça, Brautigan, ça fait du bien !
le genre : désopilant
la note : 5,25 / 6
par thomthom
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Waiting Period (Hubert Selby Jr, USA, 2002)
Le voilà donc, le dernier roman de Selby. Ca faisait longtemps que je voulais le lire. Mais je ne me pressais pas…Selby a tellement peu écrit que je n’ai lu qu’un seul livre de lui au moment de sa sortie, « The Willow Tree ». Enfin peu écrit…dit-on. Je ne doute pas que les pilleurs de tombes, encore et toujours eux, se réveillent un jour. Avec trois épouses, quatre Selby JuniorJunior, et dieu sait combien de Selby JuniorJuniorJunior...
Ca n’a pas encore eu lieu, mais ça arrivera à coup sûr. On appelle ça la gloire posthume, il paraît. Dans quinze ans, il arrivera à Selby la même chose qu’à Jimi Hendrix, qui a publié dix fois plus de disques après sa mort que quand il était en vie (dix fois ? merde, Hendrix n'a sorti que trois albums, alors on est plus dans le cinquante fois !).
Donc anticipons : ceci est le dernier roman de Hubert Selby Jr publié de son vivant.
La période d’attente du titre, c’est celle qui sépare le narrateur de la mort. Cet homme, sans nom, sans visage, a décidé d’en finir. Durant les deux premières pages, il passe en revue toutes les manières de se suicider (ce qui est toujours bon à prendre pour le lecteur) et finit par conclure que le bon vieux coup de revolver dans la bouche demeure la meilleure solution. Sauf que rien que rien ne se passe comme prévu. Il va chez l’armurier, il choisi l’arme idoine…et là, bug informatique. Problème de réseau, impossible de lui délivrer le flingue avant deux ou trois jours. Voilà des semaines qu’il réfléchit, pèse le pour et le contre, et au moment décisif, alors que tout est tracé, ce foutu destin – qu’il appelle le système mais ne nous leurrons pas – le plante et reporte l’inéluctable. Deux ou trois jours…c’est peu, et c’est beaucoup. Alors il commence à attendre…
« Waiting Period » a l’odeur d’un polar, la couleur d’un polar, mais ce n’est pas un polar. Pourquoi ? Je ne sais pas si je suis capable de le dire. Il faudrait sans doute poser la question à mon ami Claude : comment différencier un vrai d’un faux polar ?
Le fait est que niveau intrigue, on tourne autour du zéro pointé. Si j’écrivais une ligne de plus de résumer je vous avais raconté tout le roman.
Niveau structure narrative : zéro aussi. Mais ça, on est habitué, c’est Selby. Il aime brouiller les cartes, enfin il aimait…
Bref ce roman, très court, n’est qu’un intarissable et grandiose déferlement de mots, d’idées, de divagations du narrateur et personnage quasi unique. Un personnage, un vrai. Comme seul Selby était capable d’en imaginer. C’est à dire que c’est personnage qu’on pourrait croiser dans la rue tous les jours, mais dans un roman. Ca a l’air facile, et c’est pourtant prouesse : donner vie à des feuilles de papier. Vraiment leur donner vie, et pas seulement y raconter sa propre vie. Rare sont ceux à avoir su y parvenir totalement, et Selby est de ceux là, ce qui le hisse sans peine parmi les cinq ou six plus grands écrivains américains du vingtième siècle.
Ce personnage, qu’est il ? Un fou ? Non. Même pas. Ou alors un dingue terriblement lucide ; un homme ordinaire clair et déterminé dans son projet d’euthanasie sociale. Un personnage étrange, qui fascine tout en réalisant un fantasme finalement assez banal.
Au passage, bien sûr, Selby balance, lâche quelques sentences…ce dégoût de la vie, n’est-ce pas aussi un peu le sien, à lui, l’écrivain immense qui à 73 ans sait qu’il va y passer bientôt, puisqu’il souffre de la même maladie pulmonaire quasiment depuis sa naissance ? Probablement. Mais cela n’apparaît qu’en filigranes, durant les cinq ou six premières pages. Le reste, c’est autre chose, et cette autre chose c’est ce que Selby a toujours fait depuis « Last Exit To Brooklyn » : attraper la société par le colbac et lui coller le nez dans sa propre merde. Planter la société occidentale devant ses propres contradictions et la laisser s’en dépatouiller – en sachant très bien qu’elle ne s’en préoccupera même pas. Le personnage est un monstre, probablement. Au yeux de la loi des hommes et de la loi universelle qui régit le monde depuis la nuit des temps, il est un monstre.
Mais qui a créé ce monstre ? Ce monstre si humain et attachant ?
Alors oui, une dernière fois, Selby éructe, les mots affluent, le style est surpuissant, comme à chaque fois…mais bizarrement, quelque chose cloche…un truc qui sonne faux. Par instants, on a l’impression que l’auteur n’y croit pas lui-même. La fulgurance des mots ne fait pas forcément tout…le fond est là, mais vu par l’unique prisme d’un narrateur-personnage. Alors parfois, la tension retombe. Puis repart, les phrases cahotent un peu, comme si Selby trébuchait par un instant, conscient du manque de corps de son intrigue, mais continuait quand même parce qu’il n’a pas le choix.
Je n’irai pas jusqu’à dire que Selby nous a quitté sur une fausse note. Mais sur une note mineure, très certainement.
le genre : Selby ne ressemble qu’à Selby, mais beaucoup aimeraient ne ressembler qu’à Selby
la note : 4 / 6
par thomthom
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Les désarrois de l’Elève Törless (Robert Von Musil, Autriche, 1906)
Si vous êtes surpris que j’ai terminé encore un livre si rapidement, rassurez-vous : moi aussi. Mais le fait est qu’une fois encore, j’ai été littéralement absorbé pas Musil, il m’a lessivé et moi j’ai lessivé son bouquin en une après-midi.
Mais quid, donc, de ces fameux désarrois du titre, ceux de l’Elève Törless ? Rassurez-vous, rien de bien grave : il est adolescent. Car c’est finalement purement et simplement de cela qu’il s’agit, des désillusions de l’adolescence. D’aucuns y ont vu, selon la préface, une « prophétisation des aberrations de l’ère nazie ».
Facile, trop facile, de voir désormais dans chaque roman de langue allemande de la première moitié du XXeme une allégorie du nazisme. Facile et faux dans la plupart des cas – en l’occurrence en cherchant bien on peut se dire que le destin de Basini a peut-être quelque chose à voir avec cette assimilation mais c’est en tout cas bien trop en pointillés à mon sens pour qu’on puisse en venir à une telle conclusion. Plutôt que de perdre du temps sur ce point, mieux vaut sans doute revenir au texte, et rien qu’au texte, en faisant fi d’extrapolations relevant de la paresse intellectuelle dès lors qu’il s’agit d’aborder une œuvre un chouia compliquée (c’est assurément le cas de celle de Musil).
Notre élève, donc, est pensionnaire dans un collège friqué autrichien. Le premier désarroi, c’est déjà la découverte de cet univers dur et sans concession qui tranche tant avec celui qu’il a connu auparavant – celui créé par le cocon familial : l’enfance.
En apparence, et contrairement à d’autres textes de Musil, ce roman est tout ce qu’il y a de plus classique : une narration traditionnelle, qui progresse même de manière quasi clichesque (croit-on) et prend un tour initiatique. Törless va passer par là où passe chaque adolescent depuis la nuit des temps. La définition même de l’adolescence nous est d’ailleurs livrée d’entrée :
« Törless était alors en pleine insatisfaction, cherchant en vain, comme à tâtons, un élément nouveau sur lequel s’appuyer. »
C’est à jour la définition la plus simple et la plus nette de l’adolescence qu’on ait donné, non ?
Ces éléments nouveaux seront tour à tour l’amitié, la religion, la littérature…et chaque fois, fatalement, cela vire, non pas au drame (ce serait trop beau : cela signifie qu’il arrive quelque chose au jeune garçon), mais juste à l’échec. Au banal échec.
Après tout cela vient ensuite, comme de juste, la découverte de la sensualité, l’affolement hormonal qui engendre fatalement la passion, laquelle amènera à la naissance de le sexualité…mais là encore, Musil se montre tranchant, lapidaire :
« La première passion est brève presque toujours, et laisse un arrière-goût d’amertume. Elle est erreur et déception. […] C’est que les protagonistes de ce drame n’ont la plupart du temps que des rapports accidentels : compagnons de hasard, et de déroute. Une fois tranquillisés, il ne se reconnaissent plus. Ce qu’ils ont de commun leur échappant, ils ne voient plus que ce qui les sépare. »
Ce passage intervient au quart du roman environ, et l’éclaire d’un tout autre jour : bien sûr que non, « Les désarrois de l’Elève Törres » n’est pas un roman initiatique ordinaire. C’est même précisément l’inverse : un anti-roman initiatique. De sa plume alerte, Musil décortique et tous les clichés du roman initiatique et tous les clichés de l’adolescence, mettant en place une mécanique vicieuse qui noiera assez rapidement le lecteur pour un peu qu’il ne soit pas bien arrimé. Le ton est froid, l’analyse clinique (ce qui n’est pas sans évoquer Descartes et son « Traité des passions de l’âme », la fièvre du grand écrivain en plus et les lourdeurs stylistiques en moins), confinant parfois à la désinvolture voir au cynisme le plus glacial.
Car si Törless éprouve beaucoup d’émotions, nous, lecteur, n’en percevons pas la moindre à son égard. Il n’est pas un être humain, pas plus qu’il n’est personnage de roman : il est une figure, au mieux. Au pire, il est le cobaye d’un vampire génial, Robert Musil.
Et c’est totalement jubilatoire.
le genre : étude de mœurs vitriolée
la note : 6 / 6
par thomthom
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An American Pastoral (Philip Roth, USA, 1997)
Philip Roth est tellement bon qu’il en devient presque chiant. A la longue, c’est épuisant de ne lire quasiment que des livres réussis. A raison d’un ratage pour cinq chefs d’œuvre, il relève à lui seul toutes les statistiques d’une littérature américaine un peu en manque de sang neuf depuis une dizaine d’années.
Car nous sommes en 2006, et Philip Roth fête cet an-ci ses 45 ans de carrière. 45 années avec à peine deux ou trois faux pas. Quel écrivain vivant peut dire mieux ?
Dans ce livre, Zuckerman, l’écrivain fantôme que les lecteurs de Roth connaissent bien, rencontre par hasard à un match de baseball Seymour « Le Sudéois » Levov, qui était la star de l’équipe de son lycée. Le genre de mec qui fait craquer toutes les filles et force le respect de tous les garçons – on en a tous connu ! Zuckerman n’était pas spécialement ami avec Levov, plus âgé que lui. Il était surtout proche de son petit frère Jerry, c’est pourquoi, malgré l’émotion des retrouvailles, il range cette rencontre dans un coin. Mais une décennie plus tard, il reçoit une lettre énigmatique du Suédois : ce dernier vient de perdre son père et est en train de lui écrire un hommage. Zuckerman étant devenu un écrivain connu et reconnu, l’ex star du baseball du lycée de Newark tient à avoir son opinion. Sans trop savoir pourquoi, Zuckerman accepte. Et met ainsi le doigt dans un engrenage complexe et terrifiant : la mémoire. En quelques jours rejaillissent les souvenirs, les noms, les visages…
C’est le premier volet de la célèbre « American Trilogy » de Roth, mais il n’est pas inintéressant de le lire en dernier. Cela permet de se rendre compte qu’au début du cycle, l’auteur n’est pas encore tout à fait certain de savoir dans quelle direction il veut aller. Il se livre beaucoup plus dans ce volet que dans les deux suivants, sans s’en rendre compte peut-être…
C’est également le volume le plus sombre de la série : « American Pastoral », sous couvert de remettre l’histoire de Levov et de sa famille (et indirectement de Zuckerman lui-même) dans la perspective d’une époque (fin des années 60, émeutes à Newark…), n’est finalement qu’une galerie de portraits sinistre et morbide. Les protagonistes, pour la plupart, son morts et enterrés depuis des décennies. Le narrateur lui-même ne vit plus dans son époque, s’en contrefout, semble avoir perdu tout contact avec la réalité – plus précisément la réalité actuelle, celle du milieu des années 90. Il est poursuivi pour le fantasme d’une époque plus terrible et impitoyable qu’on le pense, sombre et violente, qu’il semble pourtant regretter : tout ceci, finalement, n’est qu’une histoire de jeunesses perdues et de vies gâchées.
Tous ces personnages semblent avoir réussi leurs vies, mais en grattant le verni social, ces vies ne sont que des champs de ruines.
Ce constat d’échec perpétuel et quasi exhaustif (ce n’est pas seulement l’échec de personnages, ni l’échec d’une communauté, mais l’échec du rêve américain de son intégralité) est asséné avec moins de subtilité et moins de recul que dans les deux volumes suivants (« I married a communist » et « The Human Stain »).
Il n’en demeure pas moins une œuvre passionnante.
le genre : acide
la note : 5, 5 / 6
par thomthom
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True Believers (Joseph O’Connor, Irlande, 1991)
Publié très rapidement après la sortie de son premier roman, « Cowboys & Indians » (mais très tardivement en France), « True Believers » est sans doute le livre le plus corrosif de Joseph O’Connor.
Treize nouvelles, treize petits portraits au vitriol des irlandais d’aujourd’hui : le prêtre, l’homo, le couple infidèle, l’alcoolique, le gamin, le fanatique…
…le point commun entre tous ces personnages ? Ils sont les petits, les victimes, ceux dont se désintéresse l’histoire : le peuple irlandais tout entier en somme, immense dommage collatéral des guerres et autres déchirements géopolitiques ici croqué de main de maître par un Joseph O’Connor dans une forme olympique, dont la plume oscille perpétuellement entre colère, humour noir et tendresse assumée pour des êtres pas toujours très clean qu’il parvient miraculeusement à rendre attachants.
Comme d’habitude, rien à dire : les premiers livres d’O’Connor sont tous des petites merveilles à découvrir absolument sous peine de passer à coté de l’un des plus grands auteurs contemporains.
On a trop souvent tendance à dire que l’Irlande est au cœur de l’œuvre d’O’Connor. Bien sûr, ce pays déchiré est là, omniprésent, en filigrane. Mais pas plus que l’Amérique dans l’œuvre de Faulkner.
O’Connor, avant toute autre chose, nous parle de l’humanité. Irlandaise ou non.
le genre : acide
la note : 5,25 / 6
par thomthom
publié dans :
Lectures






