A cœur perdu (Pierre Boileau & Thomas Narcejac, France, 1959)


Grand succès au moment de sa sortie, rapidement adapté au cinéma par Etienne Perrier (sous le titre grotesque de « Meurte en 45 tours »), « A cœur perdu » clôt en fanfare la première période de Boileau & Narcejac, petite huitaine d'années qui vit le duo expérimenter ses techniques de narrations jusqu'alors inédites (ils avaient eu l'idée de faire voir l'histoire par l'œil non plus de l'enquêteur mais du coupable), connaître la gloire grâce à l'adaptation de « Celle qui n'était plus » par Clouzot (« Les Diaboliques ») et disséminer quelques titres faisant office de classiques quoique ne comptant pas nécessairement parmi leurs meilleurs (« Les Visages de l'ombre », « D'entre les morts »...).

Leur œuvre étant depuis toujours placée sous le signe de la recherche et de l'expérimentation c'est en toute logique qu' « A cœur perdu » revêt des airs d'accomplissement : remarquablement huilée, la mécanique y est implaccable ; le couple d'anti-héros, Jean et Eve, est d'une grande richesse ; surtout : l'histoire monte plus que jamais en puissance, Boileau & Narcejac atteignant ici un degré de finition que seul leur chef-d'œuvre « Maldonne » (1962) parviendra à surclasser...

... ou comment Eve, chanteuse à succès, ne souhaite qu'une chose : se débarrasser de son songwriter de mari, personnage fantasque et fascinant qui n'a de cesse de la tromper, de lui mentir... etc. Le verbe se débarrasser n'ayant qu'un seul sens à l'oreille d'un meurtirer potentiel c'est fort naturellement que son jeune amant (à Eve, pas au mari) en viendra à nourrir des rêves d'assassinat allant de paire avec son amour fou (c'est le cas de le dire) : après tout quoi de mieux qu'un lourd secret pour sceller jusqu'à la tombe un amour pour l'heure si précaire ?

Mais en amour comme en haine les choses sont souvent bien plus compliquées qu'elles y paraissent, et Eve n'a pas plus envie de voir son mari adoré disparaître que Jean n'aurait le courage de tuer un homme (ni une mouche ni rien). C'est bien par accident, au cours d'une altercation totalement imprévue, que Jean va tuer Faugères. L'histoire pourrait les cueillir ici, rongés par la culpabilité et en train de se désagréger. Ce n'était sans doute pas assez cruel pour les maîtres horlogers du crime, qui décident d'y injecter en prime un suspens vertigineux avec improbable portrait en creux de la victime : au travers d'un quarante-cinq tours préenregistré aux accents accusateurs d'abord, au travers de son ultime chanson ensuite... Faugères revient hanter ses bourreaux, inquisiteurs et accusateurs.

Cinquante ans plus tard on reste estomaqué devant la qualité de l'intrigue, l'épaisseur des caractères et le rythme du roman. On rappelle souvent (à raison) que Boileau & Narcejac furent les inventeurs du thriller, ce couple de théoriciens hors paire qui révolutionna le roman policier. La lecture d' « A cœur perdu » vient rappeler qu'ils étaient aussi et surtout une paire d'écrivains exceptionnels à l'écriture distinguée, plus inventifs à eux deux que toute la cohorte de leurs suiveurs ; pétri de trouvailles subtiles (le fait de ne jamais entendre la chanson pour épaissir le mystère, le personnage de Mériot - procureur symbolique des héros), ménageant une chute que les années et les imitations n'ont pas le moins du monde usée... ce roman-ci (leur neuvième, sauf erreur de ma part) relève de l'orfèvrerie criminelle...

... et si ça n'existe pas on n'aura qu'à l'inventer pour l'occasion !


le genre :    thriller

la note :    



The Scream (Siouxsie & The Banshees, Angleterre, 1978)


Susan oh... Susan... tu sais, Susan, en dix ans mes goûts ont aussi souvent changé en matière de musique qu'en matière de femmes. Je ne dis pas ça pour que tu te sentes flatée de toujours et encore me faire le même vivifiant effet... je ne sais pas pourquoi je le dis, d'ailleurs. Mais je voulais que tu le saches : tu occuperas toujours la première place, pour moi. N'ai-je pas été le seul blogueur à défendre ton album solo l'an passé ?

J'ose croire que pour cette seule raison j'occupe moi aussi une place à part dans ton cœur.

Notre rencontre fut assez banale pourtant. Quelques lignes dans un magazine, une photo. Rien que très ordinaire. Je remontais depuis quelques années le fil musical invisible, je ricochais d'artiste en artiste, de courant en sous-courant... cette année-là à défaut de vivre l'époque punk j'avais décidé de me faire mon mouvement PUNK personnel, de n'écouter que du punk jusqu'à plus soif. Ainsi me présentai-je un jour devant toi - convaincu par un journaliste que The Scream était un monument du punkrock. J'en fus pour mes frais bien sûr : de punk, oh ma Susan, tu n'avais que l'ascendance. En 1978 déjà tu t'escrimais à tuer le père, ce mouvement que tu avais adoré plus qu'aucun(e) autre et qu'à présent il fallait éliminer pour passer aux choses sérieuses. Avais-tu conscience que tu t'apprêtais à créer un monstre qui rapidement allait te dépasser ? Ce post-punk, qui trente ans et deux revivals plus tard veut désormais tout et rien dire ? En tout cas avec leur son clair et leur basse lancinante tes compositions de jeunesse contenaient déjà germe l'intégralité des discographie de Joy Division et de The Cure... à se demander pourquoi aujourd'hui tes albums ne sont pas aussi légendaires et incontournables que les leurs ! A se demander pourquoi je ne lis jamais une interview de jeune groupe vous citant en référence, toi et tes Banshees. C'est incompréhensible. Ils n'aiment pas les femmes ou quoi ?

Moi en tout cas je les aimais déjà à dix-sept ans. Beaucoup ! Et j'aurais fait n'importe quoi pour te plaire. Comme je les comprends ces gamins de l'époque qui se déguisaient en toi ! J'aurais bien aimé être une femme comme toi, si j'avais pu j'aurais monté mon groupe en hommage à toi. J'aurais pu l'appeler je sais pas moi... The Sioux ? Nicotine Stain ? Avec mes fidèles accolytes (un trio de filles), mes Banshees personnel(le)s (je me rends compte d'ailleurs que je n'ai jamais su ce que c'étaient - des Banshees) nous aurions repris le véhément « Jigsaw Feeling », le martial « Overground », le divin « Mirage »...

Mais ce n'est pas pour ressasser le bon vieux temps ni pour rêver à une autre vie que je t'écris, oh Susan. Non : je voulais te faire part de mon étonnement quant à cet album, The Scream, que je vénère plus qu'aucun autre de la vague post-punk. Je le réécoute cet an-ci et je suis stupéfait par la rage qui s'en dégage. Robert Smith a vraiment l'air d'un moineau dépressif face à la colère sourde de tes corbeaux punkoïdes. Il prenait quoi John McKay lorsqu'il a trouvé le riff de « Metal Postcard » ? Trouve-t-on encore la même drogue sur le marché ? Vraiment : ça m'intéresse.

Car vois-tu aujourd'hui les groupes ont des tenues très normales, n'aiment pas trop le maquillage (sans doute qu'ils trouvent que ça fait tapette) et seraient bien incapables de produire des chocs esthétiques équivalents à celui que l'ado que j'ai été a pu ressentir en découvrant The Scream, ce premier album bestial qui eut presqu'autant d'impact sur ma culture musicale que sur ma sexualité. Comment expliquer, dis-moi, que ta musique ait débouché sur une progéniture si coincée et si austère quand elle transpirait la sensualité et se paraît parfois (A Kiss in the Dreamhouse en tête) d'oripeaux baroques du meilleur effet ? Je t'écris depuis 2008 et je ne sais pas si tu sais ce qui s'y passe, toi qui est restée bloquée en 1986... mais figure-toi que les romantiques d'aujourd'hui nagent dans la sinistrose ! Je sais bien que toi, tu n'étais pas la fille la plus enjouée de l'univers mais tout de même... tu offrais à tes fidèles quelque fête dionysiaque avant de les achever sous le poids de « Switch » ! Avant de rendre son dernier soupir (forcément) torturé au son de « Suburban Relapse » il fallait en passer par la débauche de « Carcass », de « Helter Skelter »... que s'est-il donc passé pour que le post-punk soit devenu en l'espace de quelques années une musique de mormons dépressifs sous perfusion de Théralène ? Est-ce parce que tu étais la seule à entretenir les héritages conjugués de Roxy Music et des Pistols ? Est-ce parce que les drogues d'aujourd'hui se prêtent moins aux orgies groovies que celles de ton époque ? Est-ce que tu songes à nous revenir, un jour ?

Allons donc... je sais bien que tu ne me répondras pas, va. Ne te donne pas cette peine - je n'attends pas vraiment de réponse. Nous n'avons qu'à convenir d'un code : si tu trouves que j'ai raison, publie un nouvel album des Banshees avant 2010. Je comprendrai le message.






Trois autres disques pour découvrir Siouxsie & The Banshees :


Kaleïdoscope (1980)
A Kiss in the Dreamhouse (1982)
Nocturne (live / 1983)


The Chinese Lake Murders (Robert Van Gulik, Pays-Bas, 1960)

V.F. : MEURTRE SUR UN BATEAU DE FLEURS


Sensualité chinoise quand tu nous tiens ! Ce troisième volet des aventures du Juge Ti (le premier ayant pour cadre la province fictive de Han-Yuan) fait une consommation de superbes créatures pour le moins impressionnante (la consommation... et les créatures aussi, en fait). Ici une courtisane assassinée après une danse endiablée sur un bateau de fleurs, la une épouse disparaissant au cours de sa nuit de noces... le moins qu'on puisse dire c'est que Han-Yuan, pour être plus calme (car mieux situé) que Peng-Lai, n'en est pas moins remuant.

Allez savoir pourquoi, « The Chinese Lake Murders » était dans mon souvenir un Juge Ti de seconde division comme il y en a un ou deux, sans doute pas désagréable (aucun roman de Van Gulik n'est foncièrement raté) mais ne renfermant rien de mémorable passée la rencontre avec le quatrième fidèle lieutenant du juge : Tao Gan l'arnaqueur à la petite semaine. Or c'est tout l'inverse : écrit et publié dans la foulée de « The Chinese Gold Murders », « ... Lake... » est un volume particulièrement relevé, pourvu d'une construction réellement charpentée et d'une brochette de personnages secondaires hauts en couleur.

Premier opus de la série à présenter des intrigues de haute volée, il recèle même quelques passages comiques franchement réussis (l'entrée en scène du Camarade Tao - pour les intimes - est irrésistible), décortique de surcroît les arcanes du pouvoir chinois le temps d'un final (pour le moins) étonnant... en somme pour l'heure le meilleur épisode qu'on ait croisé depuis le début du Judge Dee Golden Challenge - il faut dire qu'il contient les deux éléments essentiels à une aventure du Juge Ti au-dessus de la moyenne...

... soit donc : une courtisane et un fantôme. La première fait quasiment partie du cahier des charges de la série (peut-être pas au même titre que les conciliabules philosophiques avec le Sergent Hong ou les séquences de procès, mais pas loin) et est garante de l'érotisme rarement démenti d'une série qui afriola ma tendre jeunesse ; le second est un bonus considérable renforçant le côté mythologique de l'affaire - si fantôme il y a dans un Juge Ti il y a de fortes chances pour qu'il s'agisse d'un des meilleurs (l'exception confirmant la règle étant le tardif et dispensable « Phantom of the Temple »). Alors si les deux sont en rendez-vous, vous pouvez y aller l'esprit tranquille.


la note :  



...



The Coral, The Invisible Nation
(2005)

...
Enormément de retard dans les articles litté... et impossibilité absolue de faire mieux ces temps-ci (je serai en revanche opérationnel pour l'étape N°3 du Judge Dee Golden Challenge, jeudi prochain).

Du coup, quelques critiques expresssss de bouquins qui, à n'en pas douter, auraient mérité d'être évoqués plus longuement... une autre fois, peut-être...



The Paradise of the Bachelors & The Tartarus of the Maids (Herman Melville, USA, 1998)


Herman Melville's B-Sides & Rarities ? Composé de textes oubliés, obscurs ou inédits, ce recueil sans véritable équivalent en V.F. (citons tout de même "Le Paradis des célibataires", aux éditions 10/18, qui en reprend les grandes lignes) propose de retrouver le Melville burlesque et coloré du chef-d'œuvre "Bartleby" (publié à peu près à la même époque que les deux nouvelles - titre). L'occasion pour les allergiques à "Moby Dick" (il paraît que ça existe) de découvrir le versant le plus moderne, corrosif, rieur... et tout simplement déjanté d'un des auteurs les plus mésestimés de toute l'histoire littéraire du XIXe.

note indicative :  



The Whalestoe Letters (Mark Z. Danielewski, USA, 2000)


Etonnante expérience que cette lecture dont j'ignorais qu'elle constituait une sorte de séquelle à la considérable "House of Leaves"... que je n'ai bien sûr toujours pas lue (sans quoi vous en auriez entendu parler). Au final je l'ai pris tel qu'en l'état, c'est à dire comme un micro-roman épistolaire à la construction finalement assez classique (enfin... : classique "pour du Danielewski" s'entend), renfermant quelques moments de grâce et dévoilant en creux un couple de héros passionnants. Un amuse-bouche idéal avant d'enchaîner avec le roman culte de cet auteur... même si on peut raisonnablement se demander ce que le lecteur l'ayant déjà lu aura pu retirer de ces "Whalestoe Letters"...

note indicative :  


Triksta : Life & Death & New Orleans Rap (Nick Cohn, USA, 2005)


Objet Littéraire Non Identifié que cette bizarrerie signée de la main du légendaire rock-critic Nick Cohn. Pas de la littérature romanesque, mais pas non plus un essai, "Triksta" est à mi-chemin entre le documentaire et le récit initiatique - ou comment la scène rap de la Nouvelle Orléans (principalement composée de groupes totalement confidentiels) se retrouva croquée dans un ouvrage passionnant par un papi qui au départ... n'aimait pas spécialement le rap. Ou disons que Cohn donne l'impression de se découvrir une passion au long de son récit, ce qui le rend d'autant plus émouvant. Pour une critique plus complète, voir ICI.

non noté


The Rules of Hell (Black Sabbath, Angleterre, 2008)


Black Sabbath featuring Ronnie James Dio, c'est une incroyable histoire d'occasions manquées et de rendez-vous loupés (si on en faisait un film ce serait un mélo) que vient couronner aujourd'hui ce bizarre coffret de rééditions... bizarre parce qu'uniquement centré justement sur cette histoire Ronnie James Dio / Black Sabbath, faite de retournements de situations improbables, de ruptures, de retrouvailles, d'espoirs déçus... etc.

C'est qu'après avoir été intronisé en 1979 suite au départ d'Ozzy Obsourne, Ronnie le gnome chantant va dans un premier temps sauver le groupe du naufrage commerical dans lequel il était embarqué depuis 1976... pour mieux précipiter sa chute quelques années plus tard en se foutant tout le groupe à dos, groupe qui finira comme de juste par le virer puis le regretter durant une décennie qu'il passera à changer de chanteur plus souvent que d'amplis - une aberration tant la voix est LE truc rendant un groupe identifiable aux yeux du grand public (et encore comme le blogueur est un garçon bien intentionné il ne tiendra pas compte de tous les chanteurs intermédiaires saqués avant d'avoir pu enregistrer quoi que ce soit). Réconciliés dix ans plus tard et attirés par l'amour de l'art avant tout (bien entendu), voilà que les lascars reprennent Dio dans leurs rangs en 1992 sans plus se préoccuper du courageux Tony Martin (qui tenait la barraque depuis 1987 avec une abnégation forçant le respect), le temps d'un album qui n'aura jamais de suite, la susceptibilité de Dio (ou sa bêtise, c'est selon) n'ayant une fois encore pas été assez ménagée... ce qui entraînera un retour aux affaires du gentil Tony, pas rancunier pour un sou, une véritable crême ce mec, puisqu'il se fera à nouveau gentiment remercier le jour où Ozzy aura subitement l'idée, un matin au réveil, de réintégrer le groupe qui lui permit d'acquérir autrefois une crédibilité sans faille.


Bref : ce n'est plus un coffret, c'est un roman. Dont il manque des chapitres et que l'auditeur lambda (c'est à dire le non-fan, le fan n'ayant aucune véritable raison d'acheter ça) peinera à comprendre, dix années de Black Sabbath ayant été purement et simplement rayées de la carte. Une absurdité ? En terme de rétrospective, oui. Mis à part le fait que Dio soit dans la dèche et que la période intermédiaire soit la moins populaire et donc la moins vendeuse, rien ne justifie que des albums de qualité comme Seventh Star (avec Glenn Hughes) ou The Eternal Idol (avec Martin) passent à la trape alors qu'ils sont bien supérieurs au Deshumanizer de 1992. D'un autre côté... force est de reconnaître que le dernier chef-d'œuvre du groupe est Mob Rules (second album avec Dio paru en 1981), que le Live Evil sorti peu après est un des tous meilleurs lives de l'histoire du metal et que Heaven & Hell (1980), quoiqu'inégal (en fait on dirait un album de Black Sabbath période Ozzy sauf que c'est Dio qui chante), est un disque très efficace renfermant quelques pépites (« Neon Knights », « Die Young »...).

En fait, le véritable problème... c'est tout simplement qu'on aurait préféré éviter de se fader ce gros machin au packaging assez cheap (rien à voir avec la version Ozzy - Black Box - parue en 2004) et pouvoir faire tranquillement son marché parmi des rééditions individuelles de la chose. A commencer par l'essentiel Mob Rules, dont les « Turn Up the Night » et autres « The Sign of the Cross » arrachent des soupirs de regret : au début des années quatre-vingt, Black Sabbath a eu la chance, unique dans l'histoire non seulement du metal mais tout simplement du rock, de remplacer son premier chanteur par un second susceptible d'imprimer sa patte sans trahir le son du groupe, de composer beaucoup plus que le premier, de se montrer suffisamment charismatique pour s'imposer auprès du public de manière presqu'indolore (pour être moins « classique » le Sabbath du début eighties n'en a pas moins ses inconditionnels)... et il a piétiné stupidement cette chance de toutes les manières rock'n'roll possibles (querelles d'egos et de chapelles, défonce, prises de têtes puériles - la raison officielle pour laquelle Dio fut remercier en 1982 est carrément risible), s'enfonçant dans une spirale de rénovations ratées qui depuis n'a eu d'égal que... le Parti Socialiste français.

C'est vous dire.


le genre :                   metal

la note (globale) : 







... le Jukebox !

Devenu trop long et trop pesant, il devient à partir de ce jour tout à fait ponctuel... ce qui n'est pas très grave vu que personne ne l'écoutait (même pas moi, c'est dire).

Du coup, à partir de demain, chaque article musical sera accompagné de son petit extrait.

J'ai bien peur que personne ne s'en plaigne (même pas moi, c'est dire).

...
Chroniques de l'Asphalte, 2/5 (Samuel Benchetrit, France, 2007)


P'tit Bench est devenu grand et comment dire... ? On n'est pas sûr à la fin d'avoir gagné au change. En fait dans « Chroniques de l'Aphalte » épisode deux il y aurait de quoi nourrir quelques chapitres au rayons nostalgie de l'innocence enfantine perdue - sauf qu'une fois n'est pas coutume le sentiment assaille plus souvent le lecteur que le narrateur.

Reconnaissons toutefois à Benchetrit le mérite de la cohérence : considérant que nous sommes plongés en plein roman (en pleine fresque !) autobiographique il n'y a pas lieu d'être étonné que ce livre ressemble à s'y méprendre à son auteur... soit donc la pire tête à claque que la littérature ou le cinéma français nous aient offerts depuis très, très longtemps. Personnage antipathique au possible, Benchetrit ne pouvait que transformer à terme son double littéraire en... personnage antipathique au possible - l'entreprise autobiographique est donc parfaitement menée à bien.

Le hic, c'est que tout est si casse bonbon dans ce bouquin qu'on finit par ne plus savoir par quel bout le prendre - y compris si l'on essaie d'en écrire une critique négatif. Difficile voire impossible de dire ce qui est le plus agaçant dans « Chroniques de l'Asphalte 2/5 », de ce côté blogueur-qui-a-réussi avec interpellation permanente d'un lecteur qui n'en demandait pas tant, de cette vulgarité langagière si incroyable qu'elle ferait passer Bukowski pour Proust... ou tout simplement du nombrilisme écoeurant qui se dégage de l'affaire, nombrilisme certes à la base de toute entreprise autobiographique... mais tout de même : comment ne pas être géné par cette sensation que rien n'intéresse l'auteur sorti de sa petite personne (au demeurant pas bien intéressante). Le narrateur de 2005 racontait certes sa vie, mais il brossait au passage quelques portraits attachants, disait quelques trucs pas trop cons sur la banlieue, arrivait à arracher de la tendresse à certaines situations et surtout évoluait dans un univers. Rien tout cela ici : l'univers de « Chroniques de l'Asphalte 2/5 » est désespérément creux, aucun personnage ne prend corps et le narrateur semble totalement dépossédé de son âme - un comble quand on prétend se raconter. D'ailleurs en y songeant bien l'aspect récit de vie de l'affaire n'est pas si réussi que ça dans la mesure où l'on peine à faire le lien entre le gosse rêveur du tome un et le connard arriviste et sans états d'âme de ce tome deux, qui galère pour s'insérer dans le milieu de la photo soit... mais qui galère surtout pour éprouver une émotion sincère autre que la rage de gagner (le pseudo gauchiste Benchetrit a-t-il conscience d'avoir écrit un roman terriblement libéral dans l'esprit ?). Et que de grâce on ne brandisse pas cette fois-ci l'argument de l'auteur rock'n'roll, car si Benchetrit est rock il l'est tout au plus au même titre qu'un ado portant un t-shirt Rage Age Against The Machine ou jean pré-délavé : du Canada Dry, l'image du rock plutôt que sa substance - exactement comme il donne l'image de la liberté de ton au lieu de l'illustrer par une véritable subversion (comme si c'était génialement rock'n'roll et choquant de dire des gros mots qui, dans la bouche d'un Bigard, seraient tout simplement considérés comme beaufisants).

Bref : une véritable catastrophe littéraire qui n'a de littéraire que le nom et de catastrophique à peu près tout le reste. Certains réussiront sans doute à se forcer à le finir (c'est court) ; pas sûr qu'ils se forcent en revanche à lire la suite - personne ne leur jettera la pierre.


le genre :    vain (dans tous les sens du terme)

la note :    




Misplaced Childhood (Marillion, Angleterre, 1985)


Vade retro, Satanas ! Sors de ce corps et ne reviens plus !

J'ai bien conscience qu'avec cet ultime Rock'n'Roll Hall of Shame il n'y aura cette fois point de salut pour ma pauvre âme. J'imagine déjà KMS m'envoyer brûler en Enfer, G.T. me délinkant sans même prendre la peine de lire l'article jusqu'au bout, mon blog-rank chutant inexorablement passé le week-end... et pourquoi pas au final mettre la clé du Golb sous la porte ? Il y a réellement de quoi déposer le bilan tant Marillion est Le Groupe Indéfendable Ultime, coupable de tous les péchés, celui qui entraînerait le plus farouche des esthètes dans sa chute pour un peu que ce dernier se laisse tenter une seconde par son redoutable baiser de la mort. Marillion, c'est le Rock'N'Roll Hall of Shame poussé jusqu'à son extrême limite : on peut défendre à peu près n'importe quelle merde pour un peu qu'on sache manier la plume et la mauvaise foi... mais là, on touche à la sous-merde - au sens le plus littéral du terme : Marillion (du moins dans les 80's) est presqu'unaniment considéré comme étant un ersatz de Genesis et de Yes... soit donc de deux des groupes les plus haïs, vômis, conchiés de tous les temps. Avouer aimer Genesis est déjà grave en soi. Avouer être passionné par la discographie de Marillion... tous les esthètes qui l'ont osé ne sont hélas plus là pour le raconter.

A ma décharge, j'ai découvert Marillion très jeune... ouais bon, ok : argument facile afin d'échapper à la guillotine. Le fait est que la dernière fois que j'ai acheté un album de Marillion, c'était Marbles... en 2004. Et que le dernier que j'ai vraiment beaucoup aimé c'est marillion.com (que les fans n'aiment d'ailleurs pas trop - merde je recommence à me dédouaner !) en 1999. Restons sincère. Il n'est pas faux cependant que j'ai découvert Afraid of Sunlight très jeune... oh oui - je sais ce que vous vous dites : Quoi ? Avec tous les albums géniaux qui sont parus en 1995 il a fallu qu'il tombe raide dingue de celui-ci qui même chez les fans de Marillion n'est pas bien coté ? Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ? Afraid of Sunlight fut mon baiser de la mort à moi. Vicieux. Car comme tous les albums du Marillion de la fin des années quatre-vingt dix il avait la spécifité de sonner plus pop que prog-rock... je ne pouvais donc pas savoir dans quel engrenage je mettais le doigt. Et ainsi... je me suis précipité durant les années suivantes sur le reste de la discographie de Marillion. Là, je pourrais tenter de m'en tirer en chroniquant dans ces pages un album de ce groupe qui serait complètement inconnu de mes lecteurs, par l'exemple le très bon Rad1ation (à écouter, vraiment, vous seriez surpris). Sauf que Guic' nous a demandé au début de ce cycle Hall of Shame d'être honnêtes : mon album favori de Marillion est bel et bien Misplaced Childhood, classique de 1985 qui révéla le quintette anglais au reste de la planète avec le tube « Kayleigh », transforma Fish en icône et... merde : j'en vois déjà qui ont zappé (et au moins deux qui se sont évanouis). Je devais avoir quatorze ou quinze ans quand j'ai acheté ce disque, qui demeure aujourd'hui un de mes favoris oups !

(excusez-moi pour cette interruption, je viens d'éviter une tomate)

Avec un tel background évidemment personne ne s'étonnera que je puisse aujourd'hui écrire un article comme celui-ci. Que voulez-vous ? C'est mon parcours musical qui veut ça : mon père était grand fan de Genesis (période Phil Collins en plus). Ca laisse des traces. D'ailleurs ce qui est amusant quand j'y repense c'est qu'à l'époque où je me gavais de Misplaced Childhood (ou de Clutching at Straws ou de Fugazi ou de Brave... de toute façon je les ai absolument tous) je clamais à qui voulait l'entendre que Genesis c'était de la merde en barre... alors que Genesis était l'influence la plus évidente de ces albums que j'adorais (du moins ceux du Marillion era 1983-95). Mais c'est vrai que pour avoir conscience de la stupidité de mes propos il aurait fallu que j'aie déjà écouté une seule fois Genesis période Peter Gabriel (et quitte à me couvrir de honte qu'on m'autorise au passage à chaudement vous recommander le chef-d'œuvre Foxtrot)...

(voilà, Genesis, c'est fait)


J'ai évidemment bien conscience que Misplaced Childhood renferme à peu près tous les excès que je pourfends à longueur d'années sur ce blog : nappes de synthés (Mark Kelly, c'est un nom de serial-killer non ?), soli aérien d'une naïveté à chialer, vocaux suraiguës... et pour courronner le tout c'est un concept-album (ouille) articulé autour de l'enfance perdue (double ouille) et largement inspiré par la vie de Fish (plouf). Bref : tout ce dont je vous explique tout le temps que c'est à chier. En cela, on peut tout à fait considérer cet article comme le plus essentiel que j'ai écrit depuis longtemps. Je n'ai pas très bon goût - il suffit de voir le papier peint de ma chambre pour en avoir confirmation. Je suis particulièrement perméable à l'univers qui m'entoure, or figurez-vous qu'à l'époque où j'ai acheté cet album le papier peint de ma chambre était jaune et parsemé de grosse fleurs marron assez vulgaires... je ne voudrais pas foutre mon amour de Marillion sur le dos de mes parents mais bon : avouez qu'entre Genesis et le papier peint tout laissait à penser que je n'avais aucune chance d'en réchapper. Pourtant à la sueur de mon front je m'en suis sorti. Et là où le Rock'n'Roll Hall of Shame rejoint le parcours musical façon G.T., c'est que si aujourd'hui je serais tout à fait incapable d'aimer un tel album publié par n'importe qui (j'ai d'ailleurs détesté le susnommé Marbles, pourtant accueilli comme le grand retour à l'excellence pour Marillion - ne riez pas), je persiste à trouver Misplaced Childhood fabuleux, à  chanter à tue-tête en réécoutant « Childhood Ends ? » ou « Lavender » - alors même que je ne l'écoute plus jamais... contrairement à d'autres albums plus récents du groupe (je m'enfonce là, non ?). Peut-être alors est-il temps d'écrire la suite d'Eshétique & Ressenti... c'est à dire Ressenti & Esthétique, l'article où l'on explique qu'une fois intégrée toutes les notions de base de l'esthétique on le droit de faire quand même primer son ressenti à la fin ? Pas sûr que j'oserais pousser le vice jusqu'à me livrer à l'exercice dans un article sur Marillion. Mais promis :  si mon blog survit à ce vendredi noir (pas un treize pourtant...) je m'y attellerais avec grand plaisir. Presqu'aussi grand que celui que je ressens alors que résonne « White Feather » dans mon lecteur... ce qui n'est pas peu dire.

Il faudra pour cela que vous me pardonniez préalablement mes offenses ; je vous jure que je me repends (mais pas au point de dire que je n'aime pas Marillion, n'exagérons rien... je peux reconnaître que ce n'est pas le plus grand groupe du monde et que c'est souvent pompier, c'est mon max - n'allez pas croire que je vais arrêter de les écouter pour vos beaux yeux cramés à force d'être rivés sur ce blog). D'ailleurs, pour l'anecdote : au moment d'écrire cet article... impossible de remettre la main sur mon exemplaire de Misplaced Childhood ! J'ai dû le télécharger en catastrophe. Pis encore : c'est carrément TOUTE la discographie de Marillion que j'ai perdu ! Franchement : cet acte manqué n'en dit-il pas long sur la honte profonde que j'éprouve à présent que je vous confie ce coupable penchant... ?


Trois autres disques pour découvrir Marillion (oui oui : on va aller jusque là !) :


Fugazi (1984)
Clutching at Straws (1987)
Brave (1994)



The Children of Húrin (John Ronald Reuel Tolkien, Angleterre, 2007)

V.F. : LES ENFANTS D'HURIN


Lorsqu'il m'est arrivé parfois de glisser au détour d'une chronique un petit tacle au Grand Tolkien, père de tous les plus doux rêveurs de George Lucas à yueyin, on m'a souvent sommé de m'expliquer en des termes pas toujours amicaux... car le fait est que s'il est un auteur auquel on n'a pas vraiment le droit de toucher c'est John Ronald Reuel, Monsieur J.R.R., on lui doit tellement à celui-ci que tout esprit critique semble avoir définitivement disparu des articles le concernant... au point que forcément, un type se permettant de le vanner à l'occasion ne puisse être qu'un sinistre troglodyte - pour ne pas dire un imbécile de nain.

Et pourtant... si vous saviez à quel point l'œuvre de Tolkien a compté dans ma pauvre vie... simplement voilà, à vrai dire ma position pourrait tout à fait se résumer à ces quelques mots : Je sais gré Béroul d'avoir popularisé le mythe de Tristan & Iseult, mais je préfère quand même l'opéra de Wagner (Tristan & Isolde) et le roman de CohenBelle du Seigneur » - bien sûr). J'exagère bien sûr un peu : déjà, Béroul n'a pas inventé au sens strict du terme le mythe de Tristan ; quant à Tolkien, il demeure avant tout un écrivain contemporain obéissant, quoiqu'on en dise, aux règles traditionnelles du roman classique. Pourtant le rapprochement est tout sauf stupide, dans la mesure où je ne crois pas avoir jamais pris un plaisir intense à lire du Tolkien - du moins pas depuis Lord of the Rings lorsque j'avais douze ou treize ans. Lire du Tolkien stimule mon intellect, focalise mon imaginaire... mais j'ai beau faire des efforts je n'arrive pas (ou plus) à prendre du plaisir à lire toutes ces longues digressions... pas toujours très bien écrites (disons-le une fois pour toutes), manquant parfois de rythme (si Lord of the Rings paraissait en 2008 il ne ferait que deux tomes et ça ne serait pas plus mal - même les fans hardcore se sont félicités que Peter Jackson ait sucré le chiantissime Tom Bombadil de son film ; de même si Tolkien n'était pas Tolkien, personne n'aurait acheté le « Silmarillion » - soyons réalistes une seconde). Pour moi, Tolkien rejoint Béroul et quelques autres en cela qu'il a créé un mythe et même une énorme séquence mythologique que j'ai parfaitement intégrée, que je connais plutôt pas mal (disons... moins bien que les vrais fans mais sans doute beaucoup mieux que le commun des mortels), qui existe dans mon imaginaire exactement au même titre que Tristan & Iseult ou Heraklès ou Râ... mais qu'à la limite j'ai plus envie de connaître que de lire, de même que je ne relis pas Homère chaque dimanche soir, de même que Chrétiens de Troyes me captive sans m'exciter, de même que... etc. Dans un monde plus juste où les licences n'existeraient pas et où la loi du marché ne serait pas la seule loi en vigueur à propos des mega-sellers on aurait d'ailleurs sans doute mille et une revisitations ou adaptions du mythe de l'Anneau Unique, mille et une bonnes raisons de s'exciter ou de s'énerver... mille et une bonnes raisons de voir vivre le mythe sous nos yeux, au gré de parutions à la qualité forcément inégale mais à l'indéniable avantage de nourrir la mythologie - car une mytholgie pour perdurer se doit d'être nourrie par d'autres sensibilités que la croyance populaire (ou le cas échéant l'écrivain) qui lui donna naissance.

En attendant que la Terre du Milieu passe dans le domaine public (on peut rêver non ?) c'est donc Christopher Tolkien, gardien du temple et digne fils de son père, qui s'occupe de nourrir la mythologie - accordons de lui de le faire avec une certaine classe et un sens de l'à propos rarement pris en défaut. Personne ne parle jamais de Christopher Tolkien ; il mériterait pourtant qu'on le salue à l'occasion tant il constitue à lui seul l'exception confirmant la célèbre règle des ayants droits d'artistes célèbres. Véritable amoureux de l'œuvre de son père (œuvre qui d'ailleurs fut partiellement écrite pour bercer son enfance d'onirisme) dont il est également le plus éminent spécialiste, bourreau de travail pourvu d'un esprit supérieurement intelligent, Christopher Tolkien vit certes de ses rentes depuis 1974 (date de publication de « Bilbo's Last Song », première parution posthume de J.R.R.)... mais il a toujours refusé de le faire n'importe comment, mettant un soin monomaniaque à respecter l'œuvre de papa - pas du tout le genre de gars à vous saturer le marché de publications inutiles. Et en fait de publications inutiles... il n'y en a tout simplement pas (il y a d'ailleurs beaucoup moins de publications posthumes - tout court - qu'on pourrait le croire de prime abord - la dernière remonte à plus de dix ans). On peut trouver les cinq volumes de History of the Middle-Earth peu digestes ; on peut difficilement nier cependant leur valeur capitale pour mieux comprendre l'œuvre considérable (et essentiellement inachevée hélas) de l'auteur le plus inventif et le plus érudit du vingtième siècle.


Ceci posé, personne ne s'étonnera d'apprendre que « The Children of Húrin » est - comme toujours - un superbe objet, idéal au pied de n'importe quel sapin de Noël de n'importe quel fan. Cela en fait-il pour autant un bon roman ?

Eh bien déjà, c'est un roman - ce qui n'était pas gagné d'avance. De ce point de vue il constitue probablement l'œuvre ultime non pas de J.R.R. Tolkien mais bien de son fils Christopher, qui l'a constitué exactement comme il a constitué les autres parutions posthumes de son père - c'est à dire en assemblant des morceaux de romans éparpillés ici ou là 1... sauf que cette fois-ci il est parvenu à obtenir un résultat parfaitement cohérent du début à la fin, pourvu d'une progression narrative convaincante et (last but not least) parfaitement lisible et compréhensible par n'importe quel lecteur - on n'en dira pas autant des autres publications poshtumes de Tolkien (toutes intéressantes mais bien souvent réservées aux seuls fans... et même pour certains carrément aux die-hard fans). En somme... difficile d'en vouloir aux éditeurs anglais comme français d'avoir lancé « The Children of Húrin » comme s'il s'était agi carrément d'un nouveau roman de Tokien. Ce n'est évidemment pas vrai pour deux raisons que Christopher, loin de dissimuler, revendique dans la préface : d'une part les premières ébauches du texte remontent aux années vingt et le gros de l'ouvrage a été composé juste après la publication de Lord of the Rings (soit donc la fin des années cinquante) ; d'autre part des extraits de ces textes étaient déjà parus sous différentes incarnations dans le « Silmarillion » (1937) ainsi que dans « The Lost Tales » (History of the Middle-Earth, Vol. I. - 1983). Ce n'est donc pas vrai... et pourtant ça l'est quand même tant l'amateur de Tolkien sera étonné par la dynamique de ce récit, qui séduit finalement bien plus qu'une intrigue assez sommaire reprenant les thèmes habituels héroïco-cathos de notre Jiererre préféré.

Beaucoup plus étonnante est l'analogie entre « The Children of Húrin » et Lord of the Rings... analogie qui semblera sans doute évidente à ceux qui ne connaissent de Tolkien que cette infime partie de son œuvre, mais qui ne manquera pas de surpendre les amateurs un peu plus « éclairés »... car précisément, s'il y a bien une chose qu'on peut affirmer au jeune qui par hasard nous lira, c'est que les autres livres de Tolkien, qu'il s'agisse du « Silmarillion », des « Unfinished Tales » ou même de « Bilbo » ne ressemblent pour la plupart pas du tout au Lord of the Rings - que ce soit dans la construction dans les personnages ou dans l'écriture. On est donc assez stupéfait de découvrir en « The Children of Húrin » un genre d'ébauche, très sombre (comme LOTR et a contrario de la plupart des livres écrits par Tolkien avant les années cinquante), extrêmement marquée par la Guerre Mondiale (cette fois-ci la première, pendant laquelle Tolkien aurait eu l'idée de ce récit), plutôt angoissée, et mettant en scène un héros friable (Túrin, vague ancêtre d'Elrond pour ceux que ça intéresse) partant en guerre contre un Mal Absolu répandant progressivement son emprise sur le monde (Morgoth)... bref : on est en terrain balisé, ce qui n'était pas du tout prévu, et « The Children of Húrin » de revêtir un côté prequel stylistique tout à fait innattendu...

... et forcément tout à fait séduisant. Ca ne l'empêche pas de contenir quelques faiblesses, à commencer par la plus évidente de toutes : tous ceux qui ont lu les livres de Tolkien susmentionnés connaissent déjà plus ou moins la fin - ce qui est tout de même dommage vu que c'est sans doute son ouvrage le mieux rythmé depuis « Bilbo ». La seconde faiblesse découle pour sa part du projet en lui-même : dans sa volonté d'assembler, de reconstituer sans trahir ni donc réécrire, Christopher Tolkien a livré un roman aussi court que touffu, principalement constitué de péripéties et manquant de véritables personnages... c'est à dire qu'il y en a beaucoup, mais que la plupart du temps ils se résument à des noms et à quelques traits physiques sommaires. A peine s'ils parlent, puisque l'autre revers du projet c'est évidemment qu'on a ici un livre nécessairement descriptif (ou bien en discours rapporté), exercice dans lequel Tolkien, qui même dans ses (superbes) poèmes 2 mettait beaucoup de dialogues, n'était pas toujours à son avantage. Autant l'avouer : ça ne rend pas toujours la lecture agréable. Peu importe : c'est un pan essentiel de la mythologie de la Terre du Milieu que Christopher Tolkien a exhumé l'an passé, et un roman plutôt bien fichu de surcroît... c'est donc largement suffisant pour faire de « The Children of Húrin » la meilleure publication tolkiennienne depuis les « Unfinished Tales » il y a déjà presque trente ans.


le genre :    conte chevaleresque

la note :    



1 Les éditions de Tristan & Iseult disponibles sur le marché ne sont pas constituées différamment.

2 Contrairement à une idée reçue très répandue du fait de traductions françaises pas toujours à la hauteur, Tolkien était en fait bien meilleur poète que romancier.


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