Dorian (Will Self, Angleterre, 2002)
Vous le savez sans doute déjà tous : Will Self et moi, c'est pour la vie. Je ne manque jamais une bonne occasion de chanter les louanges de celui qui est peut-être à l'heure actuelle le plus grand écrivain anglais vivant. Et je vous renvoie, pour plus ample informé, à ces billets plus enthousiastes les uns que les autres sur « Cock & Bull », « How the dead live » et plus récemment « The Book Of Dave ». Et j'en profite pour informer les amateurs de l'auteur que « The Butt », son nouveau roman, est sorti la semaine dernière. Et j'affirme ici que « Dorian » est son chef d'œuvre. Un chef d'œuvre tout court en fait. Peut-être bien (à ce jour) le meilleur livre de la décennie qui s'achève.
J'ai découvert Will Self quand j'étais étudiant. Ce qui est amusant à plus d'un titre. D'abord parce que Will Self n'a rien, mais alors rien du tout d'un auteur académique. Ensuite parce que je l'ai découvert non pas dans le cadre d'un cours, mais dans celui d'un mémoire consacré à l'Angleterre de l'immédiat après Thatcher - plus précisément : à l'explosion culturelle qui a accompagné ce quasi changement de régime. Celle qui mit en scelle (bien sûr) la britpop ; ainsi que Will Self, écrivain résolument rock'n'roll qui après quelques exactions plutôt confidentielles publia à cette époque un recueil de nouvelles destiné à devenir une œuvre culte : « The Quantity Theory Of Insanity ». Rien que le titre ça fait saliver - pas vrai ?
C'était à la fin des années 90 (mes études, pas le livre) et ce qui rend les choses encore plus amusantes c'est qu'évidemment j'ignorais que Self s'apprêtait justement à sortir une somme aussi complète que fascinante sur cette époque du post-thatcherisme.
Il s'agissait bien sûr de « Dorian ».
Là, normalement, vous vous dites que ce mec est complètement barge. C'est un fait : Will Self n'a pas toute sa tête. Mais il a toute sa plume - ce qui est amplement suffisant. Et dans le genre prise de risque...ça se pose là ! Songez donc que certains critiques britons allèrent jusqu'à le traiter d'hérétique. Parce que du côté de chez la Reine, on ne rigole pas trop avec les monuments nationaux. Et on a bien raison. N'importe qui ne peut pas se livrer à ce genre d'extravagance. Tout le monde ne s'appelle pas Will Self et nos amis anglais ne connaissent pas leur bonheur - chez nous le seul truc qu'on a eu dans le genre c'était Didier Decoin revisitant « Les Misérables » pour TF1.
Du « Dorian Gray » original, Will Self n'a gardé que l'essentiel : le pitch de base (et encore) et le trio de protagonistes. Soit donc Lord Henry le dandy mélancolique, Basil l'artiste plus ou moins raté (ici devenu vidéaste) et, évidemment, Dorian Gray. Qui est toujours d'une beauté radieuse et d'une sexualité ambiguë et qui aspire toujours à la jeunesse éternelle. Comme dans la partition originelle il donne son titre au livre tout en en étant pas réellement le personnage clé, la principale différence étant que vingtième siècle oblige il troque son propre vieillissement non pas contre un tableau mais contre celui de l'installation qui l'immortalise. Autre différence notable : si la trame du « Dorian Gray » de 1891 ne va pas beaucoup plus loin celle du millésime 2002 ne fait alors que commencer.
« Dorian », récit de la décrépitude d'une génération ? On en est pas loin, même si l'ensemble est trop fantasque, trop surréaliste pour aspirer à une vraisemblance parfaite. Il n'empêche : dabs ce roman porté par un style unique au monde, plus sombre et plus sinueux que ses autres livres, Will Self brosse un portrait aussi baroque que cruel des années 80-90. Une première décennie en ampères, interminable party où sex, drugs & electro'n'roll mènent une danse forcément endiablée. Euphorie créative, undeground roi et partouzes glam. Puis une seconde décennie. Désespérée et désespérante, party aussi mais rave celle-ci, décharnélisée et anxiogène. Sida, chômage. L'humour qui devient rire jaune. Après la fête : la gueule de bois. Dénouement évident qui n'en reste pas moins tragique.
« ...il y avait une concordance particulière entre l'année où notre histoire commence, 1981, et celle de la construction de la maison, 1881, une similitude étonnante entre les époques - un gouvernement à la fois réactionnaire et progressiste, une monarchie enlisée dans sa crise de succession, une récession économique soudaine et amère... »
Aussi curieux que cela puisse paraître tout le roman ou presque est déjà contenu dans son incipit. Concordance en est le maître mot. D'une fin de siècle à l'autre, d'une décadence à l'autre, Will Self tire des conclusions troublantes à partir de l'étude de mœurs à laquelle il se livre depuis ses débuts dans les années 80. Les angoisses de fin de siècle, finalement, sont toutes les mêmes. Nombreux sont les critiques littéraires à l'avoir noté, qui relient (souvent de manière très abusive) les Houellebecq aux Huysmans, les désenchantés (litote) d'aujourd'hui aux décadents d'hier.
Will Self, avec son don pour la satire corrosive, son écriture pétaradante, et cette punkitude qui lui colle aux basques...Will Self, lui, l'a prouvé.
Trois autres livres pour découvrir Will Self :
Cock & Bull (1992)
How the dead live (2000)
The Book Of Dave (2007)
* Je parle évidemment d'Oscar Wilde ; si vous ne le saviez pas c'est très préoccupant et il faut combler d'urgence cette lacune - on parle tout de même d'un des deux ou trois romans les plus importants de tous les temps
Contes cruels (1889 - 1901)
Dingo (1913)
(Octave Mirbeau, France)
Ni Dieu ni Maître ?
Allons allons : ceci n'est que pour la gaudriole. Nous avons tous des maîtres, sinon des dieux. Moi le premier, même si je ne m'en vante pas. En l'occurrence, il s'agit d'Octave Mirbeau. J'ai toujours trouvé ce nom très peu vendeur. Le découvrant à l'adolescence je me revoie encore tout surpris de lire le livre d'un mec s'appelant Octave. Quelle drôle d'idée !
Mon maître - disais-je. Il est probable que vous ne le connaissiez pas. Il est même possible que vous lisiez son nom pour la première fois dans ces pages. Mirbeau n'est plus guère lu de nos jours. Et c'est une honte. S'il y a bien un auteur du dix-neuvième qu'il faut absolument lire...c'est celui-ci. Je bénis presque tous les jours le prof de français qui eut l'idée (carrément originale, pour le coup) de me le faire étudier au lycée. Le même prof d'ailleurs qui m'avait amené à Flaubert (comme raconté ICI). Un type vraiment formidable. Il faudra tout de même un jour que je lui rende l'hommage qu'il mérite. Bref.
Octave Mirbeau n'appartient à aucun de ces courants. D'ailleurs à l'époque il n'est même pas écrivain, du moins pas au sens où on l'entend. Sa plume chlorhydrique s'exerce surtout dans le domaine polémique, se vendant d'abord au plus offrant avant de s'épanouir au sein des Grimaces, journal satirique tapant sur tout ce qui bouge qu'il finira par plaquer lorsque celui-ci tombera aux mains du très (trop) puissant lobby antisémite de l'époque. Après deux années passées à la campagne il revient à Paris avec les crocs, Maupassant lui joue « The Eye Of The Tiger » et voilà que Mirbeau va devenir en l'espace de deux ans le critique le plus respecté et redouté de tout le pays. Critique, vraiment ? Chroniqueur ? Editorialiste ? Journaliste ? Mirbeau va se lancer dans tout ça à la fois, simultanément. Libre et sans attaches, passant sans complexes du Figaro au Matin, refusant d'entrer dans les jeux de castes qu'on voudrait le voir rejoindre, rejetant les étiquettes et tirant principalement sur un truc qu'on connaît bien par ici : la connerie humaine. Dans ses contes, entamés à cette époque, il fustige la médiocrité de ses contemporains, l'opportunisme, l'intolérance, avec autant d'humour que de violence. Prenez Desproges, rendez-le deux fois plus virulent, filez-lui un style somptueux...vous aurez ce Mirbeau. Souvent à l'extrême limite de ce qu'on peut dire dans la France de l'époque, il va de procès en procès, les remporte tous et pousse toujours plus loin le sarcasme et la provocation. La lecture des « Contes Cruels » (édition intégrale publiée en 2000) est édifiante : au moins un quart d'entre eux serait tout simplement impubliable aujourd'hui. Trop corrosifs, trop violents, trop subversifs. Ses divagations sur le meurtre, reconnu d'utilité publique par ses soins, déclencheraient assurément l'ire des censeurs de tout crin.
« Lorsque je lis, quelque part, qu'un homme a été condamné à mort parce qu'il a tué, cela me semble toujours une chose extraordinaire et d'une déroutante injustice. Je comprendrais qu'on se refuse à condamner des gens qui refusent à tuer, ce sont des réfractaires au devoir social. Mais guillotiner ceux qui tuent, n'est-ce pas d'un illogisme et d'une prétention qui confinent à la folie, en une société telle que l'ont faite les lois, les habitudes, les éducations, les religions ? »
Le ton est donné et bien donné dès le premier texte, et ça continue comme ça pendant deux gros volumes de cinq cent pages. Ni conteur ni nouvelliste ni chroniqueur, Mirbeau fait du Mirbeau, et avec lui tout le monde en prend pour son grade. Les élites parisiennes comme les mœurs provinciales parfois arriérées, les intolérants en tout genre et les précieux de toute sorte. Pas de quartier ni de prisonnier : les « Contes Cruels » (titre accolé à l'ensemble en 1990 et emprunté à Villiers de l'Isle Adam) poussent l'art de la satire à son paroxysme, dans un style pamphlétaire inimitable. C'est bien simple : à côté de n'importe quelle micro-tribune de Mirbeau le « J'accuse » de Zola passe pour une rédaction de terminale.
Avant qu'on ne pose la question : non, je ne sais pas s'il y a un rapport entre Mirbeau et la façon dont on a renommé Goofy dans les traductions françaises de Disney. Pourtant la question n'est pas si con puisqu'incroyable (quoique) mais vrai... : le Dingo du livre est effectivement un chien ! Et pas un commode, en plus. Du genre qui décapite les poules et bouffe les moutons - ou l'inverse selon les jours. Le narrateur l'a récupéré un peu par hasard, un cadeau d'un ami australien (parce que le dingo est un chien australien, paraît-il), et ne sait pas trop quoi en faire. Notez qu'il va rapidement trouver : Dingo est l'arme absolue qui lui permettra de se venger des insupportables ploucs de Ponteilles-en-Barcis. Un petit village - comme par hasard.
Inutile d'en dire plus - le texte est très court. « Dingo » est jeu de massacre comme vous en lirez peu dans votre vie. Du maire du coin jusqu'au vagabond de passage, personne n'en sort indemne. Enragé comme un dingo, Mirbeau s'autoallégorise à n'en plus finir, jette son dévolu sur son chien (car Dingo est vraiment le nom de son chien) pour symboliser sa propre impuissance (il est en train de devenir importent et mourra d'ailleurs peu après) et acquiert définitivement son statut d'infirmier de garde de la connerie humaine (car lui arrive toujours quand c'est trop tard). La radioscopie de la petite bourgade de province est un art délicat. Mirbeau (un peu aidé par son disciple Werth qui écrit les deux derniers chapitres) y excelle. D'un postulat d'ado aux yeux embués par Flicka (Bouh...de toute façon je préfère les animaux aux hommes !) il a fait un chef d'œuvre - peut-être la plus grande œuvre satirique de tous les temps (à égalité avec « Les Lépillier » de Lorrain - dans un traitement similaire mais un registre différent voir antagoniste).
De nos jours on emploie tous très facilement le terme corrosif pour désigner le premier connard venu capable de faire une vanne potable sur le Président. Même Anne Roumanoff est devenue corrosive. C'est vous dire s'il est urgent de lire Octave Mirbeau. En plus vous n'avez même pas de bonne excuse pour ne pas le faire : l'intégralité de son œuvre romanesque est téléchargeable gratuitement sur ce site. Et les contes, chroniques et autres réjouissances au format court sont disponibles dans n'importe quelle bibliothèque digne de ce nom...
...
...pas la vôtre ? Changez-en : elle ne vous mérite pas.
Il arrive que certaines choses défient l’entendement.
Il y a quelques années, j’ai trouvé « Belle du Seigneur » dans (accrochez-vous bien) le CDI du collège de campagne dans lequel je bossais. Ne riez pas : je vous assure que c’est vrai. Je ne l’avais pas lu à l’époque (quoique je comptais le faire à force d’en avoir tellement entendu parler), mais ce que j’en savais suffisait amplement à ce que je me pose quelques questions. Bon…déjà il n’avait jamais été emprunté en cinq ans – ce qui ne m’a pas surpris outre mesure. Mais je ne crois pas que ce soit manquer de respect à nos chères têtes blondes que de dire que l'élève de collège susceptible de lire ces quelques 106 chapitres et 845 pages (en grand format) écrites en tout petit soit né pour le moment. Et là bien sûr je ne vous parle que de les lire. Pour ce qui est de les comprendre et de les apprécier…à moins de miser sur une espèce d’enfant mutant qui naîtra dans soixante ans suite à des manipulations génétiques…rien n’est moins probable.
Par conséquent histoire que ce monumental bouquin soit emprunté au moins une fois dans sa carrière scolaire, je l’ai embarqué le soir même.
Et histoire qu’aucun élève ne se dégoûte à jamais de la lecture en l’empruntant par hasard (événement au demeurant peu plausible compte tenu du poids de la bête – trop lourd pour un être n’ayant pas fini sa croissance), j’ai décidé de le garder. Je me suis sacrifié pour la bonne cause. Je vous assure.
(comment ça vous ne me croyez pas ?)
Ceux qui me donneront tort seront ceux qui ne l'ont pas lu.
Comment résumer l'inénarrable ?On pourrait vous raconter les choses simplement. Dire que ce texte colossal tant par sa longueur que sa densité raconte l'histoire d'Ariane et d'Adrien, jeunes époux presque indifférents l'un à l'autre (ce sont des choses qui arrivent encore plus souvent dans la vie que dans les livres – me souffle t’on). Jusqu'au jour où Solal, le SSG, le Boss d'Adrien, décide de séduire la belle Ariane. Bien entendu il va y parvenir : c’est Solal, quand même. Personnage central du roman du même nom. Pas n’importe qui, donc.
Ainsi voilà un résumé simple et concis, qui veut tout et rien dire et ne vous donnera certainement pas envie de lire le bouquin.
Alors je préfère citer un court passage qui me semble cristalliser toute cette intrigue à tiroirs :
« Ignobles romanciers, bande de menteurs qui embellissaient la passion, en donnant l'envie aux idiotes et aux idiots. Ignobles romanciers, fournisseurs et flagorneurs de la classe possédante. »
…et là, je pense que vous avez sûrement vachement plus envie de vous pencher sur la question.
« Belle du Seigneur », comme vous l'aurez compris, est une histoire d'amours impossibles et contrariées, de passions (auto)destructrices et d'amants maudits - au sens mythologique du terme. Car bien sûr, on retrouve toutes les marques caractéristiques de cet auteur singulier qu’est Albert Cohen - poussées jusqu'à leur paroxysme : d’une part un ton incantatoire, haranguant à tout va, sautant à la gorge du lecteur ; de l’autre une confusion étonnante des narrateurs : chacun est successivement le narrateur, on passe de l’un à l’autre sans prévenir, mais au bout du compte on ne trouve jamais de narrateur omniscient que de temps à autre. Au détour d'une dernière phrase de chapitre fulgurante symbolisant le bras armé de la fatalité, ou d'une énonciation discrète mais foudroyante :
« - Bonne nuit, sourit-elle. Dors bien, ajouta-t'elle pour le remercier de partir. »
La structure est complexe, chaotique, les trente première pages risquent de rebuter le lecteur non averti. On n'est pas là pour rigoler. On nage en pleine tragédie et ne fussent-ce quelques passages lorgnant trop vers le comique ou le cliché pour être involontaires, on est rapidement emporté par une plume d'une intensité rare et des personnages qui prennent miraculeusement vie devant nous.
Je me souviens qu'un de mes professeurs nous avait cité ce roman comme « une variation sur le mythe de Tristan et Iseult », ce qui n'est ni totalement vrai ni totalement faux.
On a en effet l'impression, parfois, que le personnage de Solal prend une dimension mythique, mais c'est moins en référence au mythe suscité que parce qu'Albert Cohen est parvenu à construire tout un mythe autour de ce caractère étrange et mystérieux qui explose au grand jour le temps du chapitre 35 (qui figure encore aujourd’hui dans le top 10 des meilleurs passages de romans que j'aie jamais lus de toute ma vie). Une icône comme la littérature du vingtième en assez peu offert. Un Personnage Majuscule, de ceux qui vous hantent longtemps après avoir refermé le livre ; de ceux qui vous fascinent, forcent votre admiration voir même : provoquent l’adulation ou l’amour (je vous jure : je connais nombre de femmes « amoureuses » de Solal – à coup sûr beaucoup plus que de Cohen lui-même !). Rien que pour cela, « Belle du Seigneur » mérite le titre de chef d’œuvre que de toute façon peu de gens lui refuseraient. Comme en plus de créer le plus personnage le plus merveilleux de son temps Albert Cohen propose également le plus beau roman d’amour de tous les temps, peut-être même le seul vrai roman d’amour qui ait jamais été écrit…quelle bonne raison pourrait-on avoir de s’en priver ?
En tout cas, moi, je viens de boucler la boucle : il y a cinq ans, « Belle du Seigneur » fut une de mes toutes premières critiques sur le net (critique que j’ai partiellement réutilisée, du reste). En conclusion j’annonçais à la fois que je le relirais un jour, et qu’il se hisserait sans doute ce jour-là dans mon panthéon personnel.
Encore une bonne chose de faite.
CE QU’EN PENSE KALI
Trois autres livres pour découvrir Albert Cohen :
Solal (1930)
Mangeclous (1938)
Le Livre de ma Mère (1954)
Ce livre ne compte pas pour le crossover des blogs. Puisque je ne joue pas. Le fait qu’il soit chroniqué aujourd’hui est un pur (et heureux) hasard des calendriers.
Nous dirons que ce sera un peu comme pour le Festival de Cannes… ! « Poison Heart » est présenté hors-compétition…et marque évidemment le coup d’envoi du Crossover des blogs 2008 !
Avant d’aller plus loin, commençons par casser quelques clichés circulant à propos des Ramones, et donc par extension de Dee Dee :
- les Ramones n’ont pas inventé le punkrock ; d’ailleurs, depuis le temps, plus personne ne sait vraiment qui l’a inventé (même si une dizaine de thèses différentes circulent).
- même dire qu’ils en cristallisent toutes les obsessions et toute l’esthétique, ce serait déjà trop. Si le groupe a un morceau en commun avec Richard Hell (« Chinese Rocks »), difficile (par exemple) de retrouver chez eux le romantisme exacerbé du leader des Voidods (et théoricien du mouvement), encore moins la verve contestataire de la scène ou l'anglaise, ni l'éthique d'un Television...etc.
- les Ramones ne sont pas débiles ; ils sont candides, ça n’a rien à voir.
- leurs comptines destroy ne racontent donc pas n’importe quoi ; elles sont le fruit d’un parti pris artistique réel, simplissime soit...mais réel.
- les Ramones ont publié beaucoup de disques…dont peu sont indispensables. Peut-être même que seul It’s Alive l’est vraiment. Leurs classiques (The Ramones, The Ramones leave home, Rocket to Russia et Road to ruin – tous quatre publiés entre 1976 et 1978) pouvant difficilement être considérés comme des chefs d’œuvre au même titre qu’un Never mind the bollocks.
De son vrai nom Douglas Colvin, Dee Dee Ramone est né en 1952 et fut donc de 1973 (environ) à 1989 le bassiste et principal compositeur des Ramones, légendes du rock, incarnation parfaite de l’expression groupe culte – c’est à dire un groupe vendant très peu mais ayant une influence énorme sur les musiciens des générations suivantes. Aujourd’hui encore les Ramones sont partout dans le rock contemporain, ou comment un quatuor de branleurs n’ayant quasiment jamais connu le succès de leur vivant auront fini par entrer dans le Top 10 des musiciens les plus influents des trente dernières années. Un pied de nez sympathique qui n’aura cependant pas empêché le groupe de s’autodétruire à vitesse grand V. Car si sur le papier ces jusqu'auboutistes de Ramones peuvent sembler à l’exact opposé de leurs petits frères anglais les Pistols (qui connurent la gloire dès le premier quarante-cinq tours et implosèrent moins de deux ans plus tard), restant soudés pendant plus de vingt ans et laissant derrière eux une discographie des plus conséquentes…en coulisse, le groupe fonctionnait sur un mode tout aussi autodestructeur. Les Ramones, si on osait la formule facile, sont un peu des Sex Pistols qui auraient oublié de se séparer et continué à jouer et tourner jusqu’à se désintégrer.
Après 1989 Dee Dee Ramone va, cas unique dans l'histoire du rock, continuer à composer des morceaux pour les Ramones bien que ne faisant plus officiellement partie du groupe...(c'est d'ailleurs un des principaux moteurs du livre dont nous allons parler ci après) et publiera quelques albums sporadiques (trois si je ne m'abuse) n'ayant qu'un intérêt tout relatif. Car ce qui l'intéresse désormais, et notamment depuis qu'il est devenu ami avec Stephen King (fan des Ramones qui les cita à de nombreuses reprises et insista pour qu'ils composent la BO du film « Pet Cemetary »), c'est la littérature. Après avoir vainement essayé de se faire publier sous son vrai nom, Douglas va redevenir Dee Dee et entamer une carrière littéraire prometteuse qui sera hélas avortée par son décès en 2002, peu de temps après la sortie de son second livre, « Chelsea Horror Hotel », dans lequel il rend un hommage goguenard aux maîtres du roman noir et du polar à l'américaine (Chandler un peu, Hamett surtout) mais dont la traduction en français ne semble pas programmée - ce qui est regrettable car ce livre est vraiment très bon.
Reste donc de lui une carrière musicale aussi copieuse que déroutante (son premier album solo était un disque de…rap ! musique qu’il considérait – à juste titre – comme l’héritière directe du punk), et une carrière littéraire étouffée dans l'oeuf, réduite à deux livres dont ce fameux « Surviving The Ramone »…
1995 : Dee Dee Ramone est au plus mal. Son second effort solo, I
hate freaks like you, est allé directement rejoindre les bacs à soldes alors que le dernier album en date des Ramones (qu'il a co-écrit) est un carton. Le manuscrit de son premier roman lui a
été refusé. Qui plus est sa santé physique est de plus en plus déclinante, il sent qu’il n’en a plus pour très longtemps…et commence donc, plus ou moins, à prendre des notes en vue d'une éventuelle
autobiographie. Mais le coup de grâce arrive en 1996 : les Ramones annoncent officiellement leur séparation et programment un grand concert à Hollywood (immortalisé sur l'album We're outta
here) auquel est convié tout le gotha du rock d'alors. Dee Dee sera bien sûr de la fête...une fête, vraiment ? Après le concert, Dee Dee se rend compte que pour le grand repas d'après show
réunissant toute la joyeuse bande de rockers, on ne l'a tout simplement pas compté au nombre des invités.Ainsi s'ouvre "Surving The Ramones", livre totalement culte aux USA, et de plus en plus en France depuis que Despentes en a fait une (paraît-il) excellente traduction. Sur un constat amer et désenchanté.
Alors Dee Dee décice de raconter son histoire et celle des Ramones, car il se devine condamné - même s'il évoque sa santé avec une pudeur immense - et veut le faire avant que les autres ne le fassent. Il sait qu'une fois les Ramones officiellement splités, ils (re)deviendront populaires. Et il connaît trop bien le music-business pour ignorer qu'au lendemain de sa mort programmée, les journaleux de tout poil vont y aller de leur petite biographie. Lui, il veut raconter l'histoire, la vraie, avant que les hagiographes n'encombrent les rayons des librairies. Et il ne nous épargnera rien. Sa haine pour des parents violents et méprisables, son enfance dans les rues les plus sordides de New York, sa rencontre avec Johnny Cummings, un guitariste de son âge. Les premiers groupes, les premiers shoots, les débuts dans les bars miteux.
Et puis cette idée lumineuse : prétendre que le groupe est composé d'une fratrie. Johnny Cummings devient Johnny Ramone, et Douglas Colvin devient Dee Dee. Ils sont rapidement rejoints par Joey (chant) et Tommy (batterie). Leur groupe est au complet : ils sont les frères Ramones, jouent une musique basique aux textes faussement idiots et parachèvent l'oeuvre en décidant de se fringuer tous les quatre de la même manière (façon Beatles des débuts). La mayonnaise prend. Premier contrat, premiers disques, premières tournées et premières prises de tête...là encore, Dee Dee tape direct là où ça fait mal. Il ne cache pas son mépris pour Joey, n'épargne aucun détail de la lente mais inéluctable descente aux enfers de Tommy - qui s'achèvera dans un hôpital psychiatrique. Mais Marky prend sa place, un nouveau frère, la fratrie s’agrandit...après tout, n'achèvent-ils pas tous leurs concerts par la chanson « We're a happy family » ?
Tu parles d'une famille heureuse...on comprend alors que toute sa vie durant, Dee Dee a tenté de recréer au sein de son groupe la famille qu'il n'a pas eu...tout ça pour sombrer totalement...dans le rien...parce que dès le début des années 80, les Ramones sont d'ores et déjà considérés comme des has-been...déjà qu'ils ne vendaient pas beaucoup de disques... ! L'ambiance se fait de plus en plus tendue. Chacun se bat pour caser ses chansons sur le disque, et tous (à l'exception de Johnny pour qui Dee Dee semble avoir conservé un certain respect) sombrent dans la dope et la folie autodestructrice...à commencer par notre auteur, qui narre (inconsciemment ?) tout le cheminement logique amenant l’homme de l’ombre d’un groupe à plaquer ce dernier pour entamer une carrière solo. Persuadé de se dilluer dans un collectif ne le respectant pas, Dee Dee voit tous ses compteurs passer au rouge, invente tout et surtout n’importe quoi pour avoir l’impression d’exister. Peine perdue : le public, de plus en plus éparse, n’a d’yeux que pour la présence sauvage de Joey et la classe désinvolte de Johnny. Et lui ? Bof : c’est le bassiste. Peu importe que le son du groupe lui doive presque tout.
Jusqu'à ce jour de 1989 où l'auteur, rétamé physiquement et moralement, décide donc de s'auto-virer du groupe qu'il a créé de toutes pièces...et se rend rapidement compte que l'après Ramones risque d'être bien pire que le pendant. Qu'on lui a collé une étiquette dont il ne parviendra à se détacher (ironie du sort) qu'une fois mort. Alors il tente de survivre aux Ramones, dans un style miraculeux, bukoswkien, qui rend l'histoire captivante.
Car oui, on peut lire ce livre sans être fan des Ramones, sans les aimer voir même sans les connaître...c'est l'histoire des Ramones, mais ce pourrait être celle de n'importe quel petit groupe de loosers catapulté du jour au lendemain en haut de l'affiche. Grandeur et décadence du rock’n'roll ? Même pas...juste l'histoire d'un mec finalement ordinaire, tentant de ne pas péter les plombs en voyant venir le succès, tentant de se livrer tel qu'il est. La plume de Dee Dee est acérée, rageuse, poignante. Et sa conception de la nature humaine (plutôt nihiliste on s'en doute), son recul par rapport à lui-même, son regard sur l'évolution du music business durant les quelques vingt-cinq années où il en fit partie...tout cela revêt une dimension quasi sociale tout à fait étonnante, là où nombre d’ex rockers à sa place se seraient principalement contentés de déverser leur haine et leur rancœur sur leurs exs collègues…la mise en perspective, le style…voilà ce qui différencie un vrai livre de littérature d’une autobiographie lambda. Contrairement aux bouquins d’un Bill Wyman (autre ex bassiste d'un groupe de légende, les Stones) ceux de Dee Dee Ramone appartiennent bien à cette littérature qu’il aime tant. Bien sûr, Dee Dee ne se souvient pas de tout, sa mémoire vacille parfois. Il y a forcément à boire et à manger, sans doute des moments où il en rajoute, sans doute noircit-il parfois le tableau...mais il y a une écriture qui est là pour faire corps avec le propos (là où les livres de Bill Wyman sur les Stones ne sont qu'une longue et fatigante succession d'anecdotes). Ce mec avait du style, comme on témoignera d’ailleurs son second livre. Et si la mort ne l'avait pas emporté si jeune (quarante-neuf ans !) il aurait fait j'en suis sûr un foutu écrivain.
Sur ces bonnes paroles…le crossover 2008 est ouvert.
Flaubert. Je pense que par association d’idées ça doit bien vous rappeler de vagues souvenirs d’heures d’études proprement bassinantes passées sur le plus beau roman de tous les temps, « Madame Bovary », qu’on vous a enseigné trop tôt et à peu près n’importe comment. Rassurez-vous : on est tous passés par-là. Rare sont ceux qui ont aimé Flaubert grâce à l’Education Nationale. En général ça se fait plutôt en dépit de. Rendez-vous compte qu’à mon époque antédiluvienne on étudiait « Madame Bovary » en quatrième. ! A douze, treize ans ! Autant vous dire que j’ai failli ne plus jamais y revenir – à Flaubert. Heureusement qu’un prof inspiré ma mis entre les pattes ses autres livres – notamment « Salammbo » et « Bouvard & Pécuchet ». Tellement différents…tellement pas…flaubertiens !
(…rappelons que cet adjectif consacré désigne en fait « Madame Bovary » et la seconde mouture de « L’Education Sentimentale », mais que les quatre – seulement – romans de Flaubert sont si différents les uns des autres, si antagonistes même parfois…qu’il n’a guère de sens, en fait…)
Du premier je ne piperai mot – Laiezza l’a déjà fait bien mieux que je ne l’aurais pu. Je me réserverai donc le second, ça tombe bien : c’est celui que je préfère – le contraire eut été fâcheux.
Mais au fait : connaissez-vous « Bouvard & Pécuchet » ? L’avez-vous lu ?
(on peut faire un sondage, si ça vous tente)
Probablement pas. C’est un
tort, mais ce n’est pas de votre faute. L’ultime roman de Flaubert, paru un an après sa mort, a été fort curieusement balayé de l’histoire littéraire. Il est tombé sous un double couperet ; celui
d’un statut bancal – il est inachevé – et celui, bien plus grave aux yeux des professionnels de l’histoire littéraire, d’un genre honni – c’est un roman comique. Autant dire : l’horreur absolue. Un
livre pour rire ? Non, pas possible. Les livres comiques on les aime bien…mais de là à les considérer comme des chefs d’œuvre non – faudrait voir à pas déconner. Même si c’est de Flaubert qu’il
s’agit. Surtout : comment un grand écrivain a-t’il pu ainsi se fourvoyer durant pas moins de huit ans (de 1872 jusqu’à sa mort) dans un projet aussi peu sérieux ? Faire rire. C’est une
blague ?L’espèce de mépris implicite frappant les romans humoristiques ne remonte donc pas, vous le voyez, à la semaine dernière : le premier d’entre eux (et non des moindres) en a fait les frais. Et pourtant : quelle merveille ! Achevé, il serait sans doute devenu le plus grand livre de son auteur. En l’état, il demeure une œuvre majeure, singulière et absolument indémodable – car s’il y a bien un truc qui ne prendra jamais la moindre ride…c’est à coup sûr la connerie humaine.
Hasard ou plagiat psychique TM allez savoir ? Le fait est que je ne me rappelais plus, lorsque j’ai inventé (enfin : cru inventé) l’expression médecin de garde de la connerie humaine, que le sous-titre d’un des mes livres favoris était…Encyclopédie de la bêtise humaine ! Et de ce point de vue je m’incline très respectueusement : Flaubert est insurpassable. Un maître. Que je fais d'emblée Cardinal de l'Anticonnerisme primaire - titre pothsume. Car à défaut d’avoir tué la connerie humaine, il en a rendu caduque l’analyse. Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la médiocrité profonde de vos congénères sans jamais oser le demander se trouve dans « Bouvard & Pécuchet ». Inutile de chercher plus loin. Au chômage les pseudo-comiques contemporains. Gus va bouffer du bourgeois – accrochez-vous ça décape.
Soit donc Bouvard et Pécuchet, deux braves bourgeois comme on en croise encore parfois dans notre douce Normandie. Ils se ressemblent beaucoup, communiant dans une même vision terre à terre de la vie et de la société. Comme beaucoup de français moyens d’hier comme d’aujourd’hui ils sont donc tout à la fois cons et touchants, bas de plafond mais d’une bonne volonté désarmante. Et c’est donc en toute logique que, lorsque Bouvard va hériter de quinze mille livres de rente, nos deux compères vont décider de s’associer. Pour quoi faire ? Eh bien…pour faire quelque chose. Le quoi n’a pas tellement d’importance. L’essentiel c’est d’avoir un truc à faire, un truc valorisant, un truc qui en jette. Dont acte : ce sera l’agriculture. Ou bien l’archéologie ? Ou peut-être la littérature ? Mais avez-vous entendu parler, très cher, de cette nouvelle discipline dont le tout Paris se fait l’écho : la gymnastique ?
Et ainsi de suite durant quatre cent quinze pages de bonheur. Bouvard et Pécuchet vont tout essayer (je vous laisse découvrir la liste exhaustive), tout foirer pitoyablement, drôlatiquement, ridiculement. Et en dépit des échecs, pas question de se décourager : l’optimisme béat et immuable des deux zozos s’avère encore plus drôle que leurs pérégrinations, et le lecteur d’être partagé entre le rire et la consternation, la moquerie grasse et une tendresse profonde. Après tout : ils ne sont pas si méchants. Ils sont juste bêtes, inconstants, mais même Flaubert...on sent bien qu’il a du mal à les détester. Tout en méprisant ce qu’ils représentent.
Récapitulons donc : dans un livre hilarant, Gustave Flaubert, dont la simple évocation est synonyme de perfection stylistique, réussit la première œuvre romanesque à vocation humoristique, impose le burlesque comme un genre littéraire l’année où naît Mack Sennett, ridiculise les bobos avant même qu’ils existent. Ce faisant il produit une œuvre tout à fait intemporelle, rapide, enlevée, irrésistible et sévèrement charpentée – puisqu’il a procédé à son étude de manière quasi journalistique. C’est aussi drôle que brillant, on ne peut plus populaire tout en effleurant de près le zéro faute en terme d’esthétique. Serait-ce donc là le classique ultime ? Je veux dire : le livre compilant toutes les qualités inhérentes à un grand classique sans les côtés poussifs décourageant presque systématiquement l’ado que j’aie été (et vous aussi) ? Impossible à dire : faudrait que quelques uns des Bouvard et Pécuchet rédigeant les programmes scolaires tentent cette expérience ludique pour en acquérir la certitude absolue. La mienne, cependant, est déjà acquise : à quinze ans, « Bouvard & Pécuchet » m’a sorti de l’ornière anticlassique dans laquelle j’étais en train de me perdre. Quand bien même nous ne serions que deux dans ce cas…cela suffirait à le rendre indispensable.






