Nada Exist (Simon Liberati, France, 2007)
Sur le papier, Simon Liberati cumule un nombre de tares considérables. Il est particulièrement télégénique. Son principal soutien s’appelle Beigbeder. On le sent enclin à chroniquer une certaine vie parisienne un peu trop rebattue ces dix dernières années pour être encore foncièrement intéressante. Il porte l’amoralité avec une telle ferveur qu’on devine du coup derrière la marque d’un grand moraliste. Il aime bien les objets, il aime bien parler de luxe, de strass ou de paillettes, et il le fait de la seule bonne manière qui existe : en les critiquant vertement. Une seule de ces données pourrait faire fuir. Toutes mises bout à bout, elles suffirent amplement à quelque critique mal réveillé (et surtout pas très cultivé) pour le taxer de nouveau-hussard, contresens pour le moins fâcheux tant ce courant est aussi mal perçu que les hussards, les premiers, les vrais (Blondin, Nimier, Morand, Chardonne…), sont eux adulés jusqu’à l’écoeurement.
Paradoxalement ces aspects repoussoirs ont précisément accordé à Liberati le statut qu’il n’aurait jamais dû avoir – celui d’auteur culte. Détesté par beaucoup avant même d’être lu, « Anthologie des apparitions » est devenu le secret bien gardé de quelques critiques parisiens en mal de sensations fortes – là où tout le prédestinait à caracoler en tête des ventes (jusqu’à ce titre monstrueusement nothombien). Court, intense, beau comme un serment prononcé le soir et rompu au petit matin, ce premier roman n’était certes pas parfait…mais à défaut d’être un grand livre, il annonçait clairement la naissance d’un grand écrivain. En somme : trois ans plus tard, voici venue l’heure des comptes.
Grande nouvelle :
Simon Liberati est bel et bien un auteur. Quelqu’un susceptible de produire une œuvre. Pas le vulgaire coup médiatique d’il y a trois saisons. « Anthologie des
apparitions » était très bon ; « Nada Exist » est brillant de la première à la dernière ligne. Toutes les imperfections d’antan ont été balayées, jusqu’aux lourdeurs du
titre : « Nada Exist ». La légende, jamais vérifiée, attribue ces deux mots à Francis Bacon. Que cela soit juste ou non c’est en tout cas l’un des plus beaux titres de
roman que j’aie jamais vus. Parce que c’est une formule qu’on pourrait étudier pendant des heures. Parce qu’elle sonne remarquablement. Parce que le livre entier tient dans ces deux mots.
Car rien n’existe, dans « Nada Exist ». Soit donc dans l’univers de Patrice, photographe de mode dont le lecteur est invité à suivre une journée de lente (mais banale) descente aux enfers. Le strass ? Les paillettes ? Tout y est, bien sûr. Et le sexe, la drogue. Et l’Aston Martin. Tous les clichés, tous le vernis. On connaît la chanson : depuis Lolita Pille c’est devenu l’univers préféré des auteurs hype en mal d’inspiration. A ceci près que quand « Hell » et ses innombrables clones de jumeaux d’ersatz d’Easton Ellis…sont des romans vides sur univers vide… « Nada Exist », lui, est un des romans les plus riches qui ait été publié en France depuis pas mal d'années. Tout n’est-il pas dans le titre ? Simon Liberati y convertit le rien en tout, y concrétise le vide, y théorise le néant d’un univers (la mode, la pub, le chic) tellement rempli de concret qu’il en perd toute substance. Avec poésie, force d’évocation et ironie crépusculaire, l’auteur plonge son personnage dans une interminable et violente quête de (non) sens. C’est à la fois très fort et très perturbant. Ca ne dit rien de neuf, mais ça le dit mieux. On comprend que Beigbeder adore le livre : c’est celui qu’il est infoutu de faire depuis quinze ans. C’est celui qu’on osait même plus espérer lire, à force de tomber sur tant de daubes du même genre : ce livre qu’on pourra critiquer en citant Breat Easton Ellis à juste titre, sans avoir à rougir, à baisser les yeux parce qu’on vit dans un pays où les auteurs essaient pataudement de l’imiter sans jamais lui arriver à l’ongle du gros orteille. Liberati, lui, n’essaie à aucun moment d’imiter l’auteur de « Glamorama ». Ni dans le fond, ni dans la forme. C’est bien pour ça qu’il est parvenu à se hisser à son kilimandjaresque niveau.
Les espoirs se concrétisent, donc. Ils se transcendent, aussi, lorsqu’on pose un œil sur l’incroyable cohérence du roman. Du haut de ses cent cinquante petites
pages « Anthologie des apparitions » semblait par moment plier sous le poids d’une certaine conception d’une certaine littérature française d’aujourd’hui. Celle qui veut absolument des
livres en forme de mini-récits, des textes ultra épurés dont on se demande même parfois comment ils trouvent des lecteurs ailleurs que chez des journalistes ravis de savoir que celui-là au moins,
ils le liront jusqu’au bout. En regard de ça, « Nada Exist » a des airs d’émancipation violente, de refus des contraintes idiotes, d’accomplissement d’ambitions à peine effleurées dans
le premier livre. Long comme une journée de merde, il s’étend sur près de quatre cent vingt pages d’une rare densité – de quoi en faire un quasi pavé face à la plupart des livres francophones de
la dernière rentrée littéraire. On pourrait penser que ce n’est pas un argument de vente, que la qualité d’un roman ne se mesure pas à son épaisseur…bien entendu ! Seulement dans le cas de
Liberati, tout se tient parfaitement, et ce quasi changement de format entre obligatoirement dans l’équation : on le sentait déjà bien plus attiré par la littérature du dix-neuvième que par
celle d’aujourd’hui – c’est désormais officiel. Dans ce climat intemporel comme dans cette forme aussi longue que compacte ; dans cette obsession du détail qui révèle le caractère ou le
sous-texte d’une situation…et bien sûr dans ce style d’une incroyable richesse, ce langage multiple, cette écriture baroque à la plastique quasi irréprochable. Nous parlions il y a peu
d’écritures sèches, froides ou blanches…Simon Liberati est l’exact opposé de cela. L’extrême linéarité de son récit est en permanence contrebalancée par le foisonnement de son style, tantôt
onirique et tantôt emphatique, se parant parfois d’une sobre élégance et d’autres fois d’une sophistication extrême – jamais gratuite. En ce sens il donne presque l'impression de s'arracher à la
littérature contemporaine, au forceps : on peut détester Simon Liberati, ce serait tout à fait compréhensible. En revanche pour le définir, le comparer ou le défier...il faudra obligatoirement en
appeler, désormais, aux plus grands. Les Joyce, les Barbey, les Bourges. Si bagarre critique il doit y avoir, c'est impérativement sur ce terrain qu'elle se jouera. Tenter d'appliquer des
références contemporaines (en bien ou en mal) à « Nada Exist » serait dépourvu du moindre sens.
Est-ce suffisant pour crier au chef d’œuvre ? Peut-être. Le mot effraie toujours un peu, lorsqu'on l'applique à un texte encore tout frais. Mais crier au
grand livre ? Très volontiers ! Car après avoir été hâtivement comparé à Huysmans pour un premier roman où il versait surtout dans le petit Proust trash, Simon Liberati reprend cette
fois-ci (avec quel talent) le flambeau d’un auteur dont on a oublié qu’il n’avait pas juste écrit « A rebours » - mais aussi le non moins grandiose « En rade ». En somme : la
petite frappe est devenue caïd.
Tout d'abord, merci à tous ceux qui se sont inquiétés de ma santé ces derniers jours. Ca va à peu près. Beaucoup de fatigue physique, un petit problème le week-end dernier en forme de mise en garde...mais le moral n'a plus été si bon depuis une éternité - donc pas d'inquiétude.
Je pars demain pour trois jours, vu que je n'ai pas écouté mon médecin et arrêté de bosser. Un article est déjà programmé pour demain, je ne suis pas sûr d'avoir le temps de faire plus d'ici là.
En attendant, je bats évidemment le rappel pour le Crossover 2008, dont je rappelle qu'il se déroulera à compter du vendredi 07 mars, et ce jusqu'au 07 avril prochain. Je rappelle aussi (pour ceux qui l'auraient manqué) le principe :
- Il s'agit d'évoquer, cette fois, une oeuvre mettant en lien, de quelque manière que ce soit, littérature et musique.
- Tous les types d'oeuvres sont autorisés, sans distinction de genre, à l'exception des ouvrages à caractère documentaire (banale biographie, travaux journalistiques et ouvrages théoriques).
- Tout le monde peut participer, blogueurs litté, blogueurs zic, blogueurs sur autre chose, et même les lecteurs qui n'ont pas de blog - et qui verront publiés leur texte sur Le Golb.
- Une page spéciale du microgolb sera ouverte pour lister vos contributions, comme je l'avais fait pour le Crossover 2007 (voir ICI).
- Afin de n'oublier aucune participation, merci de me prévenir dès que votre article est publié, soit dans les commentaires de cette discussion, soit à l'adresse : thomthom1293@gmail.com.
- Les blogueurs n'étant pas habitués du Golb peuvent évidemment jouer aussi, du moment qu'ils me contactent pour être ajoutés à la liste.
- J'ajoute que comme j'en ai déjà vu commencer à stresser...coooool ! Il reste dix jours avant l'ouverture des hostilités, puis un mois pour tout mettre en oeuvre...que chacun prenne son temps, choisisse, rédige...on est là pour rigoler, hein. Et en plus, c'est encore mieux si tout ne paraît pas la première semaine. Non ?
Sûr ce je vous dis à ce week-end. N'hésitez évidemment pas à poser toutes vos questions.
...
Peut-être parce qu’il est belge, Jeronimo fait partie de ces rares élus capables de jouer du rock dans la langue de Molière – c’est à dire une musique qui rocke (voir qui rolle) avec des textes francophones et qu’on aurait bien du mal à jeter dans le bac marasmique de la nouvelle-chanson-française-qui-ressemble-beaucoup-à-l’ancienne. Nulle révélation là-dedans : vous savez bien que dans le cas contraire, je ne vous en parlerais même pas.
Mais ce qui vaut pour ses albums studio vaut encore plus pour ce disque live enregistré dans un endroit non identifié à une époque jamais confirmée. A vrai dire je ne sais même pas où on peut le trouver, je l’ai reçu en service de presse à l’époque et je ne suis pas du tout certain qu’il ait jamais été commercialisé. Je sais : en parlant de ce disque je vais à l’encontre de tous mes principes, mais c’était juste histoire de sortir des choix consensuels…qui s’ils ne frappent pas l’ensemble du blog s’appliquent hélas de manière irréfutable à notre série Live, At Last.
Toujours est-il que le live de Jeronimo a bénéficié d’un
tirage microscopique et vaut infiniment mieux. Sans doute un des lives que j’ai écoutés le plus souvent ces dernières années, d’abord parce que j’adorais la reprise in french d’ « I’m afraid of
americans » (de qui vous savez…) puis parce que je me suis surpris à flasher sur quasiment tous les morceaux – que j’eus par ailleurs
bien du mal à découvrir plus tard sur les albums officiels. C’est un lieu commun que de dire : Machin prend sa vraie dimension sur scène…n’empêche que dans le cas qui nous intéresse, c’est
absolument exact. Si sur disque Jeronimo sonne comme un Dominique A qui aurait de l’humour (je sais…ça fait peur, dit comme ça), en live il se métamorphose en un véritable groupe de rock portant à
merveille l’étendard de son micro-tube : « Le son, l’image et l’électricité ». Tout un programme. Car en la matière, les gaillards s’y entendent : la tension est permanente, comment dire les choses
autrement que par un enthousiaste y a de l’électricité dans l’air ? Peu de respirations entre les morceaux, une énergie brute tranchant avec la finesse des compositions, un mélange parfait
de hargne et de second degré : tout est dans « Ma femme me trompe », hymne goguenard à l’ennui marital et à la lose absolue – pas étonnant qu’on le retrouve dans ces pages.Brutes, les compos n’en sont pas mois travaillés, évoquant beaucoup…Bowie, justement. Réminiscences heavy rock de « The Width Of A Circle » (« Sarah »), résidus jungle-rock évadés d’Earthling sur « Le son, l’image et l’électricité », rythmiques en escalators pour l’imparable « Ton éternel petit groupe »…le fantôme du Duke le plus abrasif plane au-dessus de cette prestation intense et tout à fait singulière, incarnant enfin de manière décente le néologisme flou chanson-rock. « Le petit ramoneur », texte prolo réaliste sur basse énorme explosant à mi-chemin en agression cyber-punk, incarne cela à merveille. On pense à une rencontre improbable entre un Souchon qui tacherait, le No One Is Innocent de la période Utopia, Noir Désir et Filter (dont on reconnaît la brutalité indus-pop sur « Les prénoms »). De saines références parfaitement digérées pour donner naissance à un ensemble cohérent, personnel et remarquablement pertinent. Le concert s’achève au bout d’une quarantaine de minutes sur une pépite new-wave de premier ordre (« Devant tout le monde ») et déjà on en redemande…quoi ? Sur les albums studios ? Malheureusement 12h33, dont Live n’était sensé être que le support promotionnel, n’a persévéré que partiellement dans cette voie. Volonté de réserver cette facette surpuissante à la scène, ou manque de moyens relevant de la partie remise ? Impossible à dire pour l’heure (Jeronimo n'a publié que deux albums, en 2001 et 2005). Mais ce live, en tout cas, est de très haute volée.
Erekosë, dernière !
Seize longues années séparent l’ultime volet de la trilogie dite du Champion Eternel de son prédécesseur, "Phoenix In Obsidian". Seize années durant lesquels Moorcock a mûri, s’est épanoui, s’est révélé dans une multitude de romans et de cycles devenus pour la plupart des classiques de la fantasy moderne : Elric (dont la première apparition remonte à 1961, mais dont la première édition en volume date de 70), Corum (1971 – 74), Dancers At The End Of Time (1972-77), « Gloriana » (1978)…rien que du beau monde, auquel on ajoutera évidemment la trilogie Von Bek Family à laquelle Moorcock, en 1986, vient de mettre la touche finale. A t’il alors prévu de mourir ? La question fera sourire, et pourtant : la réapparition inespérée de son héros le plus passionnant (à défaut d’être le plus connu) dans une nouvelle aventure aux airs d’œuvre somme autorise à se poser la question. Ce qui est certain, c’est que « The Dragon In The Sword » clôt une époque de son œuvre : après ce coup de maître il s’écoulera une décennie sans que Moorcock ne retouche au concept de cycle – voir même à la fantasy tout court.
Alors histoire de refermer (momentanément) le chapitre dans la joie
et l’alégresse, voilà que l’auteur le plus doué de toute l’histoire de la science-fantasy décide de casser son gros jouet avec une bonne humeur communicative. Faut-il rappeler le concept,
déjà largement évoqué dans les précédents billets sur le sujet ? : Erekosë le parachuté magnifique traverse l’espace et le temps et se réincarne perpétuellement en figure héroïque locale – autant
dire qu’il se prête à la plaisanterie ne fût-ce que sur le papier. Dans l’épisode de 1986 le voilà propulsé dans une époque ressemblant (enfin) à la sienne (la nôtre) aux côtés d’un autre héros
moorcockien célèbre – le truculent Von Bek. Seulement voilà : Erekosë ça fait déjà quelques siècles qu’il en a plus rien à battre du vingtième ! Lui, il veut retourner dans l’époque bizarre du
premier volet, celle où il a aidé les xenans à supprimer l’humanité et où l’attend Ermizhad – sa gonzesse. Bref, il a vraiment pas
de bol. D’autant que dans ce nouveau monde qu’il visite il a été réincarné en Prince Flamadin, légende du cru surtout connue pour être…une authentique lavette, jouet de sa sœur Sharadim.
Franchement on le plaint : Moorcock lui aura vraiment TOUT fait au cours de la trilogie. Même le faire harceler par le super ringard Chevalier d’Or et de Jais (qui sévissait jusqu’alors dans
Runestaff). Même le conduire jusqu’à Melniboné (le territoire peu engageant d’Elric). Même……rassurez-vous : ça se termine un jour. Bien ou mal, ça dépend du point de vue – de toute façon je ne vous raconterai rien. Mais ce grand final à quelque chose d’ironique (pour le moins) : de tous les héros de Michael Moorcock, le Champion Eternel est le seul qui n’a pas connu dix huit mille suites et autres prequels, quarante mille résurrections et un milliard de nouvelles nouvelles nouvelles aventures. En gros le seul dont on savait dès le début qu’il ne mourrait jamais et s’installerait forcément dans la durée s’en est tenu au strict minium – trois volumes et puis s’en va. Le bon côté de ce curieux paradoxe étant que sa série à lui est sans doute (à ce jour) la plus cohérente de l’auteur, la plus efficace et la plus parfaitement maîtrisée. Ce dernier volet über baroque en est non seulement la fin la plus digne possible, mais également l’aboutissement parfait, remarquablement héroïque tout en étant pétri d’ironie et de clins d’œil aux classiques du genre. Certains bailleront peut-être face à un auteur maniant l’autocitation de manière quasi-maladive – cela fait aussi partie de son charme.
Une petite merveille de fantaisie, donc. Dans tous les sens du terme.
le genre : boum-crac-uh
la note :
NOTE 1 : je ne mentionne pas le titre français tout simplement parce qu’il ne correspond plus à un volume édité depuis des années…pour « The Dragon In The Sword » comme pour l’intégralité de la série, les francophones devront se reporter à un volume unique de chez m’sieur Pocket : « La Quête d’Erekosë ».
NOTE 2 : la note 6/6 est bien entendu une note de pur fanatique…contrairement au premier volet (« The Eternal Champion », 1970), les deux suivants ne peuvent être lus (ni donc notés) individuellement
Beaucoup de retard en ce moment...retard dans les billets, retard de lecture chez les uns et les autres, et même retard dans les réponses aux commentaires. Toutes mes excuses, mais des ennuis de santé imprévus (quoique prévisibles) ont légèrement bouleversé mon emploi du temps des derniers jours.
J'avais prévu de poster un petit jukebox histoire de laisser quelque chose ce week-end...mais figurez-vous que youtube aussi, ce soir, semble avoir quelques problèmes de santé !!!
Du coup je ne puis que m'excuser platement si je suis complètement à la masse dans mes dernières réponses à vos coms, et si je ne laisse pas de commentaires chez vous depuis quelques jours. Je vais essayer de maintenir Le Golb en activité malgré tout, mais je ne peux rien vous garantir.
A demain, j'espère...
...






