Les notes du Golb

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...cependant, en cas de force majeure...
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 ATTENTION NEANMOINS : nous nous réservons le droit de décider du caractère profondément majeur de votre cas de force majeure. Ou pas.
Mardi 20 mai 2008
La Route de Midland (Arnaud Cathrine, France, 2001)


Il fallait oser l'écrire, cette « Route Midland ». A vrai dire seules deux catégories d'auteurs peuvent se permettre un tel culot : les génies et les fous. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'Arnaud Cathrine est tout à fait sain d'esprit.

Car culot il y a à s'attaquer ainsi si frontalement et si ouvertement à la Statue du Commandeur de la littérature du vingtième - William Faulkner. Et plus encore à la Statue du Commandeur de tous les livres de Faulkner : « As I Lay Dying ». Le chef d'œuvre absolu. Dont on rappellera poliment qu'il est en toute modestie le plus grand livre du vingtième siècle (à égalité avec « Le Voyage au bout de la Nuit »).

Soit, « La Route de Midland » n'est assurément pas le premier roman à s'inscrire dans la lignée de cet archi-classique. Mais là où la plupart des auteurs s'en inspirant font tout pour éviter de se frotter à la comparaison...Arnaud Cathrine, jeune auteur aussi doué que mégalo, n'essaie en aucun cas de le contourner. Il s'y colle avec une opiniatreté stupéfiante - jugez plutôt : « La Route de Midland » est un livre polyphonique dans lequel l'un des narrateurs (Will) trimballe un cadavre à travers le pays (dans son camion frigorifique). Sauf à décalquer complètement la trame de Faulkner on pouvait difficilement faire plus proche.


Et pourtant le texte parvient à s'inspirer de sans jamais paraître un succédané, ni une version Canada dry ni un hommage maladroit. Le fait est que la prose limpide et sensuelle de Cathrine ne ressemble absolument pas à l'écriture torturée du Maître, et que son histoire charrie des obsessions bien plus personnelles et intimistes : ce n'est pas n'importe quel corps que Will transporte - mais celui de son frère. Ray, foudroyé dans la force de l'âge et avec qui il entretint des relations complexes et conflictuelles - des relations fraternelles en somme. Aux alentours de ce Salt Café ou il fait escale pour finalement rester, il va se lier avec Singer, adolescent au regard décalé, autre voix de ce roman compact et sinueux. C'est bien sûr une autre forme de fraternité qui naîtra de cette rencontre, une forme plus achevée, plus douce et plus idyllique que celle (trop réelle, trop rugueuse) unissant autrefois Will et Ray. Une fratrie nouvelle, en quelque sorte, dans laquelle cette fois-ci le charisme de Will ne sera plus réduit à la portion congrue. On n'est jamais prophète en son pays - c'est bien connu. En sa famille non plus.

Reste à comprendre pourquoi Will a fait escale au Salt Café. C'est la question qui se pose dès la première page, c'est celle qui mettra le plus de temps à trouver une réponse. Ce n'est peut-être pas la question essentielle, mais c'est en tout cas celle où le talent de l'auteur se révèle le plus remarquable, cette manière de distiller les clés sans en avoir l'air, d'arracher les souvenirs à l'enfance pour leur donner une symbolique. C'était déjà l'un des points forts des « Yeux secs » (le premier roman de Cathrine). C'est désormais une marque de fabrique, qui achève de cimenter ce roman exceptionnel.


le genre :    initiatique

la note :    



        CE QU'ELLES EN PENSENT




        ARNAUD CATHRINE SUR AUTEURS TV



Mardi 20 mai 2008

Nighthawks At The Diner (Tom Waits, USA, 1975)

 

 

Avouons ici un coupable penchant : parmi toutes les facettes de Tom Waits, son versan jazz est assurément celui qui nous passionne le plus (nous désigne bien sûr moi-même et tous mes doubles). Bien sûr Tom Waits a publié de très grands disques de rock (Zaph repassera d'ailleurs probablement chanter ici les louanges de Bone Machine). Mais il est de bon aujourd'hui de minimiser la portée de ses disques les plus jazzy (l'incontournable et pourtant méconnu Blue Valentine en tête) alors qu'ils sont sans aucun doute ses meilleurs, effectivement pas ceux dans lesquels il se montre le plus innovant mais assurément ceux où il est le plus poignant.

 

Troisième album de Tom Waits, Nighthawks At The Diner est son premier grand chef d'œuvre (le premier d'une très longue portée) et celui qui plaira le plus à vos mamans, puisque la voix y est tout à fait chaleureuse et les guitares d'une douceur délicieuse. Précisons d'entrée qu'il a été enregistré dans des conditions tout à fait particulières qui sont pour beaucoup dans la fascination qu'il exerce sur ses auditeurs depuis plus de trente ans. En effet ce n'est ni complètement un album studio ni complètement un live ; un genre d'hybride né au départ pour des raisons absolument pas artistiques - mais mercantiles : bien qu'ayant reçu un succès d'estime, les deux premiers albums de Tom Waits se sont peu vendus et le jeune poulain du label Asylum reste un artiste plutôt confidentiel, qui plus est coincé le cul entre deux chaises. Pas assez accessible pour le grand public, mais trop pour les esthètes. Et quoique réussi, The Heart Of Saturday Night, étrange mille-feuilles blues / folk / jazz / pop, s'est avéré trop inclassable pour réellement fédérer.

 

Si tout le monde s'accorde en revanche sur un point, c'est la séduction scénique remarquable exercée par le jeune Tom (il n'a pas vingt-six ans), cette classe instinctive dont déborde chacune de ses prestations lives. Son manager Herb Cohen imagine donc un genre de disque gigogne permettant à l'artiste de livrer la quintessence de son talent et d'affirmer une personnalité forte qui peine parfois à éclore sur disque, ce dans le but avouer de séduire le public jazzeux (le public rock, écartelé entre la folie glam et la folk bon teint du nouveau venu Springsteen, étant alors considéré comme inaccessible). C'est le talentueux producteur Bones Howe (déjà à l'œuvre sur ...Saturday Night , et qui deviendra par la suite le producteur fétiche de Waits jusqu'au début des années 80) qui aura alors l'idée de cet exercice bâtard : un concert organisé dans un studio. Tout simplement. Qui permettrait à Tom Waits de se libérer des contraintes de l'exercice, de faire tout ce qui lui plait tout en restant dans le cadre d'un travail sur du nouveau matériel. Et, surtout, de faire exploser au grand jour (enfin : à la grande nuit, le cas échéant) sa face la plus jazzy.

 

 

C'est ainsi qu'emballé par le projet Waits convoque, le temps de deux soirées caniculaires, une poignée de happy fews à venir, littéralement, assister à l'enregistrement de son nouvel album. Soutenu par un groupe de haute volée (citons notamment le grandissime batteur Bill Goodwyn) il métamorphose les Record Plant Studios en boite de jazz et rien qu'à entendre l'intro on imagine, interloqué et charmé, la fumée de cigarette envahissant soudain les lieux, un parterre ramassé de fidèles de la première heure, et juste là, à quelques mètres d'eux...un Tom Waits enjôleur, égrenant ses nouvelles compositions avec la ferveur que l'on réserve aux grands classiques.

 

Le charme opère à plein régime, notamment dans ces successions de breaks intrusmentaux en introduction des titres, interludes souvent amusants (puisque très dansants) dans ce qui se présente comme un des trop rares « vrais shows » figurant tels quels sur disque. Jamais avare d'une bonne blague, le crooner rauque s'éclate à dédramatiser en permanence des chansons souvent crépusculaires qu'il interprète sur le fil du rasoir. « Eggs & Sausage » est à ce titre le morceau phare de l'album, vibrillonnant exercice jazz-blues que la voix embarque dans un univers à la fois sombre et lumineux. Comédien autant que chanteur, Waits ne manque pas une occasion d'improviser à loisir (« Nighthawk Postcards »), de jouer avec l'assemblée (« Spare Part II & Closing ») - lorsqu'il n'affine pas purement et simplement son personnage encore balbutiant :

 

All my friends are married
Every Tom and Dick and Harry
You must be strong
To go it alone
Here's to the bachelors
And the bowery bums
And those who feel that they're the ones
Who are better off without a wife

 

...chouine t'il, goguenard et entendu, sur la fausse ballade « Better off without a wife ».

 

 

D'aucuns argueront sans doute que l'objet, pour n'en être pas moins intéressant, est un poil trop long (le vinyle est double) et carrément bavard par moments. On pourra difficilement le contester : il y a finalement assez peu de « vraies » chansons sur Nighthawks At The Diner (citons également « Emotional Weather Report », tout de même, peut-être le plus grand morceau de Tom Waits). Mais là n'est pas réellement la question : il s'agit d'un disque d'ambiance, délicieusement rétro (quelqu'un ignorant tout de l'artiste peinerait à croire que l'enregistrement date de 1975) dont les principales qualités relèvent presque toutes de l'indicible : chaleur, humanité, outrance et générosité. Cette dernière, surtout : Tom Waits apparaît ici comme l'artiste le plus généreux du monde, se donnant sans compter tant pour amuser la galerie (« Spare Parts I ») que pour la retourner comme une crêpe le temps de quelques uns de ces moments de Grâce dont lui seul est capable (« Nobody »).

 

Mine de rien, ce genre de personnage (et de disque) n'est pas si courant.

 

 

 

 

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