Mais il semble aussi que je n'ai pas été super clair à ce sujet, c'est pourquoi je me suis dit qu'il valait mieux coucher noir sur blanc les "modalités" plutôt que de répondre dix fois la même chose aux mêmes e-mails (désolé, quand même, de ne pas m'être exprimé de manière plus explicite l'autre jour).
Tout d'abord rappelons l'idée : tous les blogueurs musicaux qui le souhaitent (et qui bien sûr aiment lire !) sont invités à évoquer un livre qui leur tient tout particulièrement à coeur. A l'évoquer pour de vrai, c'est à dire à écrire une petite dizaine (ou douzaine, ou xxxxxaine) de lignes sur le sujet, avec leurs mots à eux, tout simplement.
A l'inverse tous les blogueurs littéraires sont conviés à faire la même chose de leur côté, mais avec un disque (éventuellement un musicien), le temps d'un article qui serait un tout petit peu plus que "j'adore Machin, écoutez cet extrait".
(hum...ok, j'ai fait un cop/coll, ça va, hein !)
Pour répondre aux gens dépités qui ont déjà évoqué les deux dans leurs pages...: vous pouvez quand même vous amuser avec nous. Choisir l'un ou l'autre et le traiter d'une manière "différente", choisir un troisième sujet subsidiaire, que sais-je encore...? Tout est possible, et toute entreprise sera la bienvenue.
Beaucoup m'ont écrit en privé pour savoir s'il y avait une date de départ ou une limite de temps...j'ai été un peu surpris, parce que depuis pas loin de deux ans que je traîne dans le secteur j'ai vu des chaînes bloguiennes s'étaler sur des longueurs régulièrement indécentes, genre six mois et plus...donc non, pas de date de départ ni d'arrivée. Ceux qui le souhaitent ont juste à poster leurs articles, point barre. Et s'ils mettent six mois, à la limite on s'en fout non ?
(non parce que vous savez pendant combien de temps a duré la chaîne des "7 trucs que vous ignorez" - au pif ? et même est-ce que qui que ce soit se souvient de son concepteur ? est-ce que même il existe, ce mec ?)
Afin que tout le monde puisse suivre, je me propose d'ouvrir une page spéciale du microgolb pour répertorier toutes les participations. Je la mettrai à jour au fur et à mesure, à charge pour vous bien sûr de me prévenir quand vous postez vos articles de manière à ce qu'ils soient listés. Comme ça chacun pourra picorer dans les articles des autres, et surtout les blogueurs littéraires pourront retrouver plus facilement les blogueurs musicaux ayant joué le jeu du crossover (pour reprendre l'expression que vous semblez avoir choisi pour qualifier la chaîne).
Ceci posé...c'est à vous !
...
Ah le Top 10 ! Je vais vous dire, c’est presque mon moment préféré du trimestre. C’est vrai que le mois dernier ça castagnait pas mal, mais finalement ce fut une période merveilleuse de débat et d’échange qui m’a permis d’écouter plein de trucs que je n’aurais jamais écoutés sinon. N’est-ce pas-là le véritable but de tous ces blogs ? Bien entendu ! Comme chaque fois j’ai relu le Top et les réactions de la fois précédente (non pas tant pour le plaisir de me relire que parce que j’oublie d’une fois sur l'autre la mise en page de ces articles fatalement ponctuels), et ce fut étonnamment agréable, vues mes aventures virtuelles récentes, de me rappeler qu’il peut aussi y avoir des débats où personne ne s’insulte !
Un merci spécial, donc, à Kill Me Sarah, nyko et Silicate, qui s’étaient alors jetés dans l’arène des contradicteurs virulents sans pour autant marcher sur la gueule de qui que ce fût.
Mais revenons au Top 10 d’un trimestre forcément un peu tristounet par moment, comme souvent à cette période de l’année. J’aurais tout aussi bien pu faire un Top 10 du mois septembre tant peu de choses pour moi sont parues durant l’été (ou disons des « choses pour moi » m’ayant convaincu). Inutile de dire que les mois d’octobre, novembre et décembre seront sans doute plus palpitants…à l’approche de Noël les pointures ont souvent tendance à glisser de nouveaux opus dans leurs traîneaux – pour le meilleur comme pour le pire parfois.
Avant de laisser place à l’article en lui-même, ultime remarque utile : il ne s’agit pas vraiment d’un Top (même si le titre prête à confusion). En aucun cas cet article ne prétend à l’exhaustivité, il ne s’agit que d’une sélection de dix albums ayant retenu mon attention sur la trente/quarantaine de nouvelles sorties parvenues à mes oreilles ces trois derniers mois.
(par conséquent que personne n’essaie de m’étriper ni ne vienne me demander des comptes sur l’absence de son poulain Robert Bidule qui a sorti un nouvel album au mois de mars… !!!)
(si vous voulez un vrai beau classement sérieux, je vous conseillerai plutôt d’aller jeter un coup d’œil à l’incontournable classement des blogueurs)
« Strangefolk » – KULA SHAKER
Huit ans et demi. C’est le
temps qu’il aura fallu avant de réentendre Kula Shaker. Dire pour autant que la formation de Crispian Mills a manqué serait mentir : jusqu’alors auteur de deux albums de pop psychédélique plutôt
attachants, le groupe anglais figurait plus dans la catégorie des petits artisans que dans celle des grands artistes. Apprendre qu’il émergeait enfin de son long silence ne m’avait pas
spécialement ému – tout au plus cela avait-il chatouillé ma fibre nostalgique de l’adolescence à jamais envolée.
Sauf que, c’est peu de le dire, Kula Shaker n’est clairement plus le même groupe. On pourra même avancer sans se tromper qu’il a pris une dimension phénoménale, de celles qui feront désormais que les amateurs éclairés attendront chaque fois avec impatience la prochaine livraison. Logique somme toute : Crispian Mills n’est plus ce jeune homne dégingandé un peu trop fasciné par George Harrison et Jefferson Airplane pour échapper à l’étiquette Rétro. Désormais artiste mature en pleine possession de ses moyens, il a digéré toutes ses influences (en gros tout le rock psyché des fin 60’s et début 70’s), a ingéré deux décennies de britrock et ne fuit plus désormais la modernité. D’où une sophistication sonique innattendue de la part de gens qui semblaient se (com)plaire jusqu’alors à sonner vintage. Ecoutez « Dr Kitt » ou « Second Sight », allez-y. Vous aurez enfin une vraie bonne raison d’avoir envie d’éventrer les mecs de The Coral.
Oui, voici peut-être le grand disque psychédélique moderne qu’on attendait depuis seize ans et le Screamadelica de Primal Scream. De ceux qui permettent de quitter sa chambre l’espace d’un instant, de prendre du plaisir à ouvrir yeux et oreilles, et de se laisser aller à l’onirisme en étant un peu plus qu’un doux rêveur…
…sans conteste un de mes grands favoris au titre d’album de l’année !
à écouter en priorité : « Out on the highway », « Great Dictator (Of The Free World » & « 6ft Down Blues »
à lire : l’article de Planet Gong, qui a attiré mon attention sur ce disque (merci !)
De la chanson française
mâtinée de folk d’un côté et de post-punk de l’autre, est-ce bien raisonnable ? Non, certainement pas. Sauf quand on s’appelle Alexandre Varlet et qu’on est déjà l’auteur de deux pépites dans ce
genre pour le moins bâtard (dont Dragueuse de fond, déjà évoqué dans ces pages). Là, forcément, ça change tout. Qu’elle
soit le fruit d’une volonté commerciale ou simplement de l’ère du temps, on ne passera pas longtemps à ergoter sur l’orientation résolument plus dure de ce nouvelle opus tant il n’a de cesse de
se révéler un peu plus chaque jour. Proposant à la fois des textes remarquables, une production ambitieuse et des mélodies très au-dessus de la moyenne, Alexandre Varlet persiste et signe avec ce
Ciel de fête qui (comme ses deux prédécesseurs) mériterait sans doute un peu plus que deux lignes dans la rubrique Qualité France de Rock & Folk (agrémentées d’un entrefilet chez
leurs concurrents). Dire que le rock français devrait toujours ressembler à « Mes yeux » et la chanson à « Presque monde » relève franchement de la litote à deux balles…
à écouter en priorité : « Montre-toi » & « Presque monde »
Ecarté du précédent Top pour
cause de bouclage intempestif (la mise en bac s’est faite trois jours avant), le dernier Ryan Adams (notez que vu sa productivité ce n’est peut-être déjà plus le dernier à l’heure où je vous
écris !!!) retrouve fort logiquement sa place cette fois-ci. Même s’il ne s’agit pas de son œuvre la plus réussie, Easy Tiger contient malgré tout un paquet d’excellentes complaintes
folk comme on n’en fait plus des masses de nos jours. Teigneux par-ci (« Halloweendhead »), contemplatif par-là (« Off Broadway »), il tisse une fois encore des atmosphères feutrées sentant bon
la bière et la cendre froide (« Two ») et surtout retrouve le registre country / folk dans lequel la plupart des gens (moi le premier) le préfère. Une bonne raison de ne pas bouder ce…euh…onzième
! …ce onzième album solo (en comptant les officieux). A noter enfin pour les fans désespérés qu’Easy Tiger dévoile en prime plusieurs titres du rarissime coffret The Suicide
Handbook.
à écouter en priorité : « Goodnight Rose » & « These Girls »
(dernière minute : je vous jure que je ne le savais pas au moment de balancer ma blague ci-dessus mais…un nouvel album, Follow the lights, paraîtra effectivement le mois prochain !)
« Echoes, Silence, Patience & Grace » – FOO FIGHTERS
Qu’on les aime ou non, difficile de
nier que les Foo Fighters excellent dans leur art. Celui d’un rock-pop carré aux entournures, distordu mais toujours accessible, dopé à la bonne humeur et objectivement presque toujours de très
bonne qualité. On peut éventuellement ne pas goûter ce genre de musique ni très originale ni très raffinée, mais on peut difficilement nier que les Foo’s font le taf à chaque fois et trouvent
presque toujours assez de mélodies accrocheuses pour produire un très bon album de pop indé. Comme en plus ils sont sympas, humbles et foutent le feu chaque fois qu’ils montent sur scène…on peut
tout à fait estimer que si ce groupe est un de ceux qui ont le moins de fans hardcore dans le monde, il compte sans doute aussi parmi ceux qui ont le moins de détracteurs.
(notez qu’en écrivant ça c’est le meilleur moyen d’en faire apparaître une demi douzaine…des candidats ? KMS, t’es là ?)
Réglés comme des pendules, les sympathiques ex-grungers sortent donc le disque qu’on attend d’eux tous les deux ans…enfin presque : le temps aidant et la question du son caractéristique ayant été réglée depuis le troisième album, il était logique voir même prévisible (Cf le live paru l’an dernier) que Dave Grohl prenne subitement conscience de son âge et se mette à publier un disque beaucoup moins survolté. Le genre d’exercice qui a vite fait de plomber une carrière pour un peu qu’on ne soit pas le plus grand songwriter du monde (ce que l’ex cogneur de Nirvana et des Queens Of The Stone Age n’est assurément pas). Surprise : en dépit de ce postulat un peu angoissant et d’un titre pompeux comme pas permis (variante possible : un titre d’album de big rock US), on se retrouve assez rapidement à fredonner à l’envi les « Let it die » et autres « Strangers things have happened ». On hésite, on y revient, on doute…et puis finalement on se rend à l’évidence : Echoes, Silence Machin Truc est un très bon album, peut-être même le meilleur du groupe malgré sa relative douceur. Ce qui n’empêche pas d’être très content dès que les Foo’s ressortent l’artillerie lourde pour « Long road to ruin » ou « Cheer up, boys… ».
à écouter en priorité : « The Pretender » & « Stranger things have happened »
Richard Hawley est un mec
extra. A la fois biker et dandy, fan de Mötörhead et de Bowie, il vient de publier une fois encore un vrai beau disque de crooner moderne. Moins romantique que Lowedges (2002) mais moins
inégal que Cole’s Corner (2005), ce (déjà) cinquième album est sans doute son meilleur qui ce jour, le premier qui soit parfaitement maîtrisé du début à la fin et ne propose aucun
mauvais titre tout en s’essayant à des registres plus innattendus (« The Sea Calls » lorgne plus sur le Divine Comedy des derniers albums que sur la sempiternelle paire Bowie / Hazlewood).
De l’émouvante « Rock & Roller » à la rafraîchissante « Tonight the streets are ours », aucune chanson n’est à jeter dans cette nouvelle livraison d’un artiste qui n’a désormais plus grand à chose à envier à son copain Jarvis Cocker…et qui surclasse largement, dans le genre, le dernier mille-feuille du pompier fils Wainwright.
à écouter en priorité : « Valentine » & « Tonight the streets are ours »
L’album de trop,
disait je ne sais plus qui la semaine dernière ? Difficile à dire après seulement une vingtaine d’écoutes, mais l’album qu’il faut – sûrement. A force d’entendre de pseudos goths sur toutes les
antennes de France et de Navarre il était plus que temps que la Maîtresse se rappelle à notre bon souvenir, de préférence avec un disque qui tiendrait la route. L’album de Siouxsie, son premier
véritable en solo, le fait-il ? Oui, sans aucun doute. S’il n’égale jamais les classiques des Banshees (mais essaie t’il vraiment ?), Mantaray se révèle au fil des passages nettement
plus convaincant que les disques des Creatures, et soutient largement la comparaison avec la grande majorité des petits coqs de la…nouvelle génération new-wave (!). Etonnamment moderne
(surtout par rapport à ce que la Grande Dame nous avait proposé depuis dix ans), cette nouvelle saillie propose quelques jolis moment d’electro-pop (Garbage aimerait sans doute être capable de
choses comme « About to happen » ou « They will follow you ») et séduira peut-être même quelques nouveaux fans égarés (dans la mesure où elle évoque plus souvent les groupes indus-rock
contemporains que n’importe quel disque de son ex-groupe de corbeaux). Une très bonne surprise, donc, de la part d’une Siouxsie qui à mon avis mérite un peu plus que le respect dû à son rang de
légende.
à écouter en priorité : « Loveless » & « Heaven & Alchemy »
« Rise to your knees » – MEAT PUPPETS
Après Dinosaur Jr il y a quelques mois
c’est un autre groupe culte de la grande époque alternative qui remet le couvert ces temps-ci, en les personnes des Meat Puppets. Considérés à l’époque comme des seconds couteaux (ce qu’ils
étaient d’ailleurs assurément), les frères Kirkwood n’ont évidemment jamais connu le colossal succès de leurs copains de Nirvana, ce bien qu’ils aient pondu quelques chansons remarquables (dont
pas moins de trois sur MTV Unplugged in New York – je suis toujours secoué d’une inexplicable hilarité chaque fois qu’un gosse me dit que sa chanson préférée de Nirvana est « Plateau »).
Pour ce premier album en sept ans ils n’ont pas spécialement changé l’équipe qui perdait (on est dans le rock alterno US à l’ancienne, avec des réminiscences de Led Zeppelin par-ci et des vieux
restes de folk par-là), mais bizarrement j’ai la sensation (peut-être totalement con) que ça le fait plutôt mieux qu’avant. Il faut dire qu’ « On the rise » ou « Ice » s’inscrivent dans la
tendance très haute de leur répertoire, ce qui n’est tout de même pas rien. En somme un disque artisinal et sans prétentions, comme on les aime tant du côté du Golb !
à écouter en priorité : « On the rise » & « Spit »
Après deux écoutes mon analyse
n’était pas très éloignée de celle de KMS : Bah ! Elle a sorti un album de Tori Amos. Evidemment après avoir écrit ça je suis obligé de préciser que certes j’adore Tori Amos, mais que
pour autant quand j’achète un album de PJ Harvey j’ai envie d’entendre PJ Harvey. Ceci posé j’y suis revenu, une fois, puis deux, poussé par ma douce moitié enchantée et qui évoquait, elle, une
filiation avec Radiohead. Sur le coup je le reconnais je me suis dit pouah ! c’est un peu fastoche, comme comparaison.
Vous voyez je me mets là en flagrant délit de préjugé idiot puisqu’effectivement une fois rentré dedans je trouve moi aussi qu’il y a du Radiohead dans White Chalk, tant dans la démarche que dans le son. Un Radiohead avec une dominante organique et beaucoup de piano, un Radiohead toujours aussi poignant mais beaucoup plus chaleureux et sensuel. C’est que PJ Harvey, et c’est tout son génie, est sans doute la seule artiste capable de mettre d’accord aussi bien les fans de Thom Yorke que ceux de Kyuss. De part son authenticité, son exigence et son éclectisme, elle ne souffre quasiment aucune rivalité avec aucune autre songwriteuse – même pas Björk. White Chalk commet certes une colossale infidélité au rock (du mois au rock en tant que genre musical), mais cette tromperie est tellement romantique, tellement sexy et tellement douce qu’on la lui pardonnera sans mal. N’y allons pas par quatre chemins : White Chalk est un chef d’œuvre, son meilleur disque depuis To brin you my love et le meilleur qui ait été chroniqué dans ce Top 10 depuis un sacré paquet de temps. La voix y est sublime, les arrangements somptueux, quant à la charge émotionnelle…si vous ne finissez pas en miette après « Dear Darkness »…
Bon, tout de même, il faut bien reconnaître que le premier morceau, « Before departure », sonne beaucoup comme du Tori Amos. Mais cela veut peut-être tout simplement dire qu’à l’approche de la quarantaine, Polly n’a plus besoin de crier pour se faire entendre… ?
à écouter en priorité : « The Devil » & « White Chalk »
Si au lieu d’enquiller les daubes
éfémisantes le Bowie des années 80 se l’était jouée crooner, ç’eut probablement donné The Devastations. Une autre possibilité pour y parvenir eut été que Pulp mâtine ses disques d’électronique et
que Jarvis Cocker fasse une dépression nerveuse, mais ça me paraît un peu tordu – voir risqué : c’eut pu déboucher sur un Radiohead de trop.
Bref ! Musicalement on n’a pas changé l’équipe gagnante de Coal, mais cet album fait un effet un peu curieux. S’il ne contient pas comme son prédécesseur de très grande chanson du type « Terrified » ou « Sex & Mayhem », son niveau global est finalement franchement supérieur avec une collection de morceaux juste très bons. Une autre possibilité eut été d’écrire que Coal était inégal – mais je n’aime pas faire des phrases simples.
En somme le jour où ce groupe attachant réussira à mélanger ses deux derniers albums, il publiera certainement le disque de l’année.
Et d’ici-là Yes, U vous est plus que chaudement recommandé.
à écouter en priorité : « Rosa » & « Mistakes »
Un album des Smashing Pumpkins pouvait-il ne
pas finir dans le Top 10 ? Euh…très franchement, ç’a failli arriver. D’ailleurs il n’était pas sur la liste initiale (vous pouvez toujours essayer de jouer à deviner de qui il a pris la place),
mais la conscience golbienne m’a imposé de le réécouter avant de rédiger l’article. Grand bien m’en a pris : tout n’est certes pas parfait sur cet album de reformation (je tiens à
souligner l’expression car les albums de reformations sont presque toujours décevants sur le coup, puis réévalués au fil du temps) mais il y a suffisamment de bon titres pour séduire le fan que
je suis. Bien sûr, j’aurais préféré retrouver les Pumpkins de la période Adore plutôt que ceux qui envoient la purée, dont
le moins qu’on puisse dire est qu’ils semblent un poil décalés à l’époque du revival-garage débraillé. Néanmoins comme me le faisait remarquer récemment un copain qui se reconnaîtra…dans la
mesure où plus personne n’est foutu de donner une vrai définition du garage-rock ** et où finalement le rock dur de mes jeunes années est en voie de disparition…ouais, tout ça mit bout à
bout, ça mérite d’accorder de la place à l’un des plus grands groupes que l’Amérique nous ait donnés. Lequel, en dépit des critiques (mais il a toujours été plus que sévèrement critiqué, souvent
par les mêmes qui nous expliquent aujourd’hui que rien sur Zeitgeist ne vaut Mellon Collie), n’a rien perdu de sa superbe dès lors qu’il s’agit de balancer des riffs métalliques
ou des rythmiques à faire pleurer Black Sabbath.
Bien sûr ce n'est pas le disque de l'année. Mais reprocher à Corgan de refaire du Pumpkins à l’ancienne après lui avoir reproché pendant des années de ne plus en faire, c’est quand même un peu gonflé. Ce disque regarderait vers le passé dit-on ? Oui, certainement, mais pas aussi loin qu’on en a l'impression de prime abord : Zeitgeist, tout bien réfléchi et contrairement à ce que j'ai pu croire, n’évoque pas tant que ça les Smashing Pumpkins des débuts. « That’s the way (my love is) » ou « Bring the lights » sont à tout point de vue (songwriting, arrangements…) dans la droite ligne de Machina II , qui s’adonnait déjà au même genre de « grunge moderne ». Encore eut-il fallu que quelqu’un l’ait jamais écouté dans son intégralité pour le noter ***. Au-delà de cela, Zeitgeist ressemble plus encore à la meilleure chanson inconnue de Billy Corgan : « Black Oblivion », sur l’album solo de Tony Iommi. Et s’il me semblerait un chouia exagéré de dire que j’adorerais entendre « Black Oblivion » déclinée à l’infini, sur la seule durée d’un unique album de reformation, cela me convient largement. Reste à voir à quoi ressemblera la suite…parce qu’en revanche si l’idée implicite du grand chauve est de ressusciter le grunge après avoir été le premier à l’enterrer, je ne suis pas sûr de le suivre. Wait & See.
à écouter en priorité : « Bleeding the Orchid » & « That’s the way (my love is) »
** : ok, tout le monde vous dira le contraire, mais après avoir réécouté Nuggets la semaine dernière, je maintiens !
*** : la phrase renvoie à Machina II – ça se voit que j’en ai marre de me faire insulter ?
NOTE : vos trackbacks et autres liens sont toujours les bienvenus concernant ces disques
Or donc, nous retrouvons ici Nathan Zuckerman, le double littéraire de
Philip Roth, celui là même qui s'était délivré de ses démons dans la Tétralogie Zuckerman signée par l'auteur dans les années 80.Nathan est ici le narrateur. Et sa narration, comme la structure même du roman, sont typiquement philiprothesques (non : philiprothissimes : A rencontre B et ensemble ils parlent de C. En l'occurrence, Nathan rencontre par hasard son ancien professeur de littérature du lycée, Murray Ringold. Son professeur préféré, à l'égard duquel il nourrissait une grande admiration. Et dans le temps, Murray avait un frère, Ira Ringold, alias "Iron Rinn", l'Homme de Fer. Vedette d'un feuilleton radiophonique, beau comme un dieu... et communiste. Qui, comme beaucoup de communistes de l'époque, gardait ses convictions secrètes y compris auprès de ses plus proches amis, y compris auprès de sa femme – l'ex star de cinéma Eve Frame. Une grande bourgeoise, riche, belle, célèbre... et totalement jetée !
Désolé si je m'étale un peu pour résumer les quelques six cents pages de mon édition, mais il faut bien planter le décor... d'autant que, comme toujours avec Philip Roth (plus précisément : comme toujours avec le Philip Roth d'après les années 70) on a affaire ici à une histoire à tiroirs composée de portraits à tiroirs. D'innombrables flashbacks, de changements de narrateurs...
S'ensuivent quelques instants de confusion au niveau des premières pages.
Et alors, la magie opère.
Le génie de Philip Roth, c'est de rendre crédibles ses personnages, de les faire exister sous nos yeux. Il parvient en quelques pages à faire exister Ira Ringold, son épouse, sa belle-fille... et transforme en figures historiques des personnages de fiction. Car c'est presque d'un roman historique qu'il s'agit - mais un roman historique où n'apparaîtrait aucun personnage historique (?) : il aurait voulu écrire une biographie de tel ou tel personnage célèbre qu'il n'aurait pas fait mieux. Le magicien Roth recrée totalement un univers, et une époque pas si lointaine (celle du MacCarthysme) où des gens mourraient encore aux Etats-Unis pour avoir osé dévier de la pensée dominante. Sans complaisance pour les communistes, d'ailleurs, qu'il égratigne au passage avec mordant et qui ne sortent pas grandis de cette analyse piquante. Et comme il n'est pas seulement un immense écrivain mais aussi un grand penseur, il omet volontairement de citer MacCarthy, de donner des indicateurs temporels comme si cette époque pouvait être la nôtre.
Mais je préfère ne pas trop m'étendre sur le sujet du MacCarthysme. Nombreux sont ceux qui définissent Roth soit comme "écrivain juif" soit comme "écrivain engagé" - je trouve que c'est faire insulte à son talent que de le réduire à ces quelques aspects de son oeuvre. Philip Roth va en effet bien au-delà de toute considération sociale, culturelle, religieuse ou politique : il s'adresse à l'humanité dans son intégralité; et son génie est de démontrer sans jamais être didactique comment l'Histoire et la politique influent de manière considérable sur nos vies ordinaires.
Et cette plume alerte, bouillonnante, dites-moi franchement : n'est-ce pas celle du plus grand écrivain vivant ?
Autant je ne pouvais pas le dire à l’époque où j’ai publié cette critique sur le forum des chats, autant aujourd’hui puis-je l’affirmer : « I married a communist » est le plus grand livre de Philip Roth. De ces bouquins que vous gardez en tête bien des années après leur lecture. De ces bouquins que vous pouvez relire dix ans après en vous rendant compte que vous n’en aviez pas perdu une miette.
le genre : fresque
la note : 6 / 6
Cependant quelques articles programmés verront quand même le jour en mon absence, vous êtes donc invités à les commenter comme si de rien était (en évitant cependant les insultes, merci, on a eu le compte ces derniers temps).
Ce n'est cependant pas juste pour cela que je vous écris si directement. Non : je vous écris parce que j'ai besoin de vous. Dans six chroniques, chers amis, ce sera en effet la centième ! Un moment que nombre d'entre vous attendaient avec impatience, me réclamant en privé ou des les commentaires un courrier des lecteurs d'anniversaire.
D'abord peu enthousiaste à cette idée déjà mise en pratique à l'occasion de la cinquantième, j'ai fini par me rendre à l'opinion générale : un anniversaire n'a de sens que si tout le monde est content de le fêter, non ? C'est pas juste pour ma gueule, au contraire, c'est aussi l'anniversaire de tous ceux qui ont soutenu cette feuille de choooo depuis ses débuts, de tous ceux qui relisent les chroniques (il paraît qu'il y en a), de tous ceux dont l'enthousiasme communicatif me dope chaque semaine depuis deux saisons.
Donc voilà, trève de billevisées : tout ceux qui le souhaitent sont invités à m'envoyer leurs questions, réflexions, anecdotes et autres vannes à l'adresse thomthom1293@gmail.com . Ce sera un plaisir de leur faire plaisir (je précise que comme les fois précédentes je ne citerai pas les noms des auteurs de questions, par conséquent vous pouvez y aller franco).
Autre occasion de laisser libre court à l'interaction si chère au Golb, le prochain Rékapituléidoscope ; figurez-vous que je n'arrive pas à décider à qui je vais le consacrer. J'en ai ébauché plusieurs mais aucun n'a pris le dessus. Je vous propose donc d'utiliser la même adresse mail pour me faire vos suggestions : parmi les musiciens évoqués sur Le Golb (ou bien ceux dont vous savez que je les apprécie et sur lesquels je n'ai jamais écrit, éventuellement), lequel aimeriez-vous voir rékapituléidoscopisé ? Merci d'avance de ne pas suggérer Garth Brooks ou Cali !!!
(cette question ne s'adresse pas forcément uniquement aux blogueurs musicaux)
Enfin, histoire de se détendre, je propose à tous les amis qui ont envie de se lancer un petit défi une nouvelle chaîne bloguienne qui permettrait de faire le crossover entre les deux blogosphères récemment évoquées. Partant du principe qu'il est bien rare de n'aimer que la littérature ou que la musique, que penseriez-vous d'inverser, juste une fois, pour voir ce que ça fait et augmenter le spectres de nos relations bloguiennes ?
L'idée est toute simple : j'invite tous les blogueurs musicaux qui le souhaitent (et qui bien sûr aiment lire !) à évoquer un livre qui leur tient tout particulièrement à coeur. A l'évoquer pour de vrai, c'est à dire à écrire une petite dizaine (ou douzaine, ou xxxxxaine) de lignes sur le sujet, avec leurs mots à eux, tout simplement.
Et j'invite bien entendu tous les blogueurs littéraires à faire la même chose de leur côté, mais avec un disque, le temps d'un article qui serait un tout petit plus que "j'adore Machin, écoutez cet extrait".
Chaque personne souhaitant s'y livrer le ferait bien sûr avec ses propres moyens, si je peux dire. Les complexes du type "je ne sais pas comment parler de musique / litté" et autres "tout le monde va se foutre de ma gueule parce que j'adore Céline Dion / Sulitzer" étant évidemment proscrits : il n'est question que de partager des choses qu'on ne partage pas forcément habituellement et de varier un peu les plaisirs. Beaucoup m'ont confié ces derniers mois avoir envie de passer le cap et de s'essayer à commenter d'autres genres artistiques, mais avoir peur de se viander...c'est l'occasion où jamais, parce que tous les viandages sont autorisés (normal : c'est une chaîne bloguienne).
Comme j'ai déjà fait les deux depuis bien longtemps, je m'occuperai de mon côté de lister les participants à cette petite expérience et de relayer vos billets respectifs.
Bien entendu vous n'êtes pas obligés d'accepter, cela va sans dire. Je vous délinkerai si vous refusez, mais vous êtes libres, ce n'est pas un chantage, c'est un deal !
Sur ce je vous laisse, en espérant que les articles des jours à venir vous plairont.
A la semaine prochaine !
...
« Mais alors en fait…Philip Roth, c’est un peu le plus grand écrivain vivant, non ? »
Ca commençait déjà très fort. La phrase en elle-même n’a rien de très futée, mais placez la dans son contexte et vous allez voir elle devient carrément une perle.
Nous sommes à la sortie d’un de mes premiers cours. Fin de journée. Lundi. Fait encore chaud.
Nous venons de passer trois heures à parler de Philip Roth.
Et là, elle me dit : « Mais alors en fait…Philip Roth, c’est un peu le plus grand écrivain vivant, non ? »
Qu’est-ce que vous voulez que je réponde ? Rien.
Mais vous voyez, après deux ans à écrire des chroniques, une seule phrase comme ça suffit à vous mettre tous les sens en alarme : ATTENTION DANGER : CHRONIQUE POTENTIELLE. Une sirène mentale résonne alors que tout vos voyants passent au rouge. Une veine apparaît sur votre front. Vos yeux se plissent. Votre ouïe s’affine, prête à enregistrer la suite de la discussion. Et la migraine monte doucement : c’est fatiguant vous savez d’être chroniqueur acerbe. Vous devez toujours être aux abois, pire qu’un pompier prêt à bondir dès que retentit son biper. Vous n’avez jamais de repos véritable, jamais de week-end, jamais de vacances. Votre vie et votre travail étant intimement liés vous vous demandez même régulièrement si vous ne provoquez pas vous-même les histoires qui vous arrivent afin d’avoir un truc à raconter dans la prochaine chronique. Vous doutez. Vous êtes constamment épuisés, sur le qui-vive, parce que vous savez que ça peut surgir avec n’importe qui et à n’importe quel moment. Mais ce sont les aléas du métier alors vous continuez. Vous avez la passion. Vous êtes comme ça : c’est votre vocation, vous n’êtes pas là pour avoir des états d’âmes. Vous avez la chance de faire ce qui vous plaît, alors vous ne pouvez pas vous plaindre. Même si votre esprit est mobilisé en permanence.
Vous êtes le médecin de garde de la connerie humaine.
Il est évidemment un peu réducteur d’écrire : Nous venons de passer trois heures à parler de Philip Roth. En réalité je viens de passer trois heure à parler de Philip Roth. Il est possible que parmi la quarantaine d’étudiants présents certains m’aient vaguement entendu, cela dit je n’en suis pas certain. Pour avoir été étudiant moi-même je sais qu’il est bien difficile de focaliser toute son attention trois heures durant sur un petit bonhomme tout en bas d’un amphi qui semble se livrer à un curieux numéro hésitant entre l’exposé et le one-man-show. A plus forte raison lorsqu’on ne connaît quasiment pas l’auteur évoqué – ce qui est sans doute le cas de la plupart d’entre eux. Mon amie Laurence m’avait d’ailleurs prévenu quelques jours plus tôt :
« Tu as tout à faire avec eux, parce qu’ils ne connaissent pas Philip Roth. Ils ont juste été séduits par le fait que ce cours soit consacré à un auteur sortant des sentiers battus de l’enseignement universitaire.
- Tant mieux, » j’ai répondu « c’est ce qui m’a séduit aussi dans le fait de faire ce job !
- Je n’en doute pas, et c’est tout à ton honneur. Mais il faudra t’en souvenir quand tu auras bataillé six mois pour qu’ils ne lisent pas même la moitié des livres que tu leurs a mis au programme.
- C’est à moi de leur donner envie de le faire, non ? »
Laurence avait alors émis un soupir.
« Tu constateras par toi-même que c’est beaucoup plus difficile, contrairement à ce qu’on croit, d’intéresser de jeunes adultes à un auteur que de donner envie d’en lire dix à des adolescents, comme tu le faisais jusqu’alors. Plus l’on vieillit moins l’on est curieux – tu devrais le savoir.
- Ne t’en fais pas ! C’est mon job, d’éveiller leur curiosité. Tout ce que tu me dis là me rassure au contraire : la séduction de l’auteur connu, c’est un très bon point je trouve. Ca plaide en ma faveur.
- Au risque hélas qu’ils n’aiment pas ton auteur inconnu. Ou qu’ils l’aiment juste bien, mais pas assez pour avoir envie de passer toute une année avec lui.
- Ne t’en fais pas, Lau : je suis un professionnel quand même ! »
Ne vous esclaffez pas : je suis effectivement un professionnel qui ne connaît rien à son métier, mais en une journée j’en ai déjà appris beaucoup plus qu’il ne fallait. Et puis…de même que ma jeunesse jouait en ma faveur dans mon ancienne vie, mes années de fac ne sont pas bien loin. Pensez donc : j’ai quitté définitivement (croyais-je) l’université en 2002. J’ai donc un souvenir encore assez frais de ce que c’est qu’un étudiant (rendez-vous dans les semaines à venir pour une chronique intitulée « La dialectique de l’étudiant », qui éclairera cette dernière réflexion).
(la précédente parenthèse était une totale impro – qu’est-ce que je vous disais en ouverture déjà ?)
Tout ça pour dire que je n’avais pas vraiment pris ce que Laurence m’avait dit au sérieux. J’aurais sans doute dû, j’aurais passé un meilleur lundi.
J’en profite donc pour faire amende honorable auprès d’elle. Excuses publiques et tout le tralala.
La séduction de l’auteur inconnu, un très bon point ? Voici une thèse plus que discutable. Je ne suis pas tombé bas au point de discuter par et pour
moi-même mes propres thèses, mais l’honnêteté m’oblige à reconnaître que j’ai été un poil présomptueux sur ce coup-là. J'espère au moins qu'une ou deux personnes seront touchées par ma candeur de
jeune-premier débutant dans un monde sans scrupules (si ces chroniques sont un jour adaptées au cinéma je veux Matt Damon dans le rôle principal).
A priori mes p’tits gars et mes p’tites nanas ne connaissent de Philou que « Portnoy » - autant dire : rien. Quand on n’a lu que « Portnoy » on n’a rien vu de ce dont
Roth est capable, au point que même si on l’a adoré on est très loin du compte. Je ne vais pas reproduire ici mon cours (juste donner quelques explications nécessaires à la bonne marche de ces
chroniques), mais si l’on retrouve dans ce quatrième roman archi-culte des tas de préoccupations de l’auteur le traitement y est radicalement différent des autres livres. « Portnoy »
est le livre rageur d’un jeune auteur qui ne supporte pas son image lisse de nouveau phénomène de la littérature réaliste made in USA et entreprend de la réduire en miettes…quitte à essayer
désespérément de la reconstruire durant les années suivantes. Philip Roth sera toujours drôle et subversif par la suite, mais il ne sera plus jamais ce clown triste qui crache sa bile à la face
de l’Amérique Puritaine, ce gamin en colère qui décide de violer tous les interdits simultanément et d’appuyer d’un coup sur tous les boutons de la machine infernale qu’est son écriture. Dire que
Philip Roth n’a fait qu’un seul « Portnoy » est en-dessous de la vérité : il n’a fait qu’un seul livre qui ressemble à « Portnoy ». Après quoi il ne sera plus
jamais l’Alice Cooper de la littérature.
(hé ! mais elle est excellente cette comparaison ! en plus comme de par hasard « Portnoy » et le premier Cooper sont sortis à un mois d’intervalle !)
(quel dommage que les étudiants d’aujourd’hui à quelques exceptions près ne sachent plus qui est Alice Cooper)
(sans quoi j’aurais pu la réutiliser dans mon cours)
(peut-être que la même comparaison marcherait avec Marilyn Manson ?)
Ne soyons pas injustes : les plus rothologues de mes jeunes pousses ont lu les autres « classiques » de l’auteur. « Goodbye Colombus » (que je n’avais pas mis au programme), « La tache »…leur vision est toute aussi réductrice mais au moins celle-ci peut-elle avoir bon espoir d’être élargie. Las ! Après avoir échangé avec une bonne moitié de ces jeunes gens, à chaque fin de cours, je me suis rendu compte que cette portion de ma progéniture rothienne était plus que minoritaire. Vais-je réussir à attirer l’autre dans ma Chapelle Rothesque ? Je l’ignore. C’est à l’heure actuelle une de mes angoisses les plus importantes.
Oh je sais, je ne devrais pas m’en faire pour ça. Depuis quand les profs de fac se font-ils du mouron pour les étudiants ? C’est nouveau, ça ?
Eh bien je ne sais pas si c’est nouveau, mais je moi je le suis (nouveau). Sans doute une déformation post-professionnelle due à toutes ces années d’enseignement dans le secondaire.
« Mais alors en fait…Philip Roth, c’est un peu le plus grand écrivain vivant, non ? »
Elles sont deux, la grande brune à l’air pimbêche et la petite blonde sage. On jurerait qu’elles sont sorties d’un buddy movie. C’est la brune qui parle, elle est souriante et n’a pas l’air si conne que sa phrase le laisse entendre. Elle a des longs cheveux qui descendent jusqu’à mi-dos. Des longues jambes. Des fringues Jenifer (ou Pimkie, j’ai un doute). Un sac en bandoulière, qui ressemble franchement plus à un sac à main qu’à un sac de cours. Elle ne semble ni trop timide ni trop rentre-dedans. Elle ressemble à une ex à moi, une ex de fac. Elle ressemble en fait à beaucoup de personnes que j’ai croisées dans ma vie. Pour tout dire elle ressemble à quasiment toutes les étudiantes que j’ai côtoyées aujourd’hui.
« Comment tu t’appelles ? »
Elle écarquille les yeux. Elle croit sans doute que je suis sensé la vouvoyer. C’est ce que font les autres. Ca m’a échappé : je ne suis pas encore habitué au vouvoiement de mes élèves – de même que je ne suis pas encore tout à fait habitué à les appeler étudiants.
J’aime bien connaître leurs noms. Et dans le fond je trouve agréable quand ils viennent me parler, même si c’est pour rien dire. Je n’aime pas l’idée qu’ils constituent une grande masse informe – un auditoire plutôt qu’une classe.
J’ai respiré un grand coup : j’allais pouvoir en faire une chronique, c’était sûr et certain. J’avais eu un peu peur car j’ai appris que par le plus grand
des hasards un de mes lecteurs avait sa fille dans un de mes cours. Ca m’aurait fait chier de l’allumer dans une chronique dès mon premier jour, heureusement sa fille ne s'appelle pas
Juliette.
(à noter que sa fille était peut-être la petite blonde sage d’à côté, et que le cas échéant je n’aurais sans doute pas renoncé à écrire tout ça)
(est-ce que le médecin de garde renoncerait à soigner la fille d’un de ses amis ?)
« Eh bien Juliette, c’est effectivement mon point de vue…mais bien sûr nous manquons du recul nécessaire pour en juger avec précision.
- Je vois. »
« Mais alors…en fait…vous voulez dire qu’il faudra attendre qu’il soit mort, quoi ?
- Hum…non, pas forcément. Pas besoin qu’il soit mort pour que « Portnoy » et quelques autres soient considérés comme des chefs d’œuvre.
- …
- Cependant…je ne pense pas que ce soit un hasard si la plupart des auteurs connaissent la consécration universitaire à titre posthume.
- On peut pas savoir à l’avance, quoi…
- Non. Je ne crois pas. »
Tout ça pour ça ? vous dites-vous. Eh bien oui. Vous avez beau être aux abois, ça n'évite pas les fausses alertes. Parfois les voyants passent au rouge pour rien, juste parce qu'une truite a fait vibrer la carcasse du sous-marin. Ne soyez pas jaloux : l’art de ne rien dire avec brio n’est pas donné à tout le monde. Il faut faire beaucoup d’études et écrire beaucoup de chroniques pour en arriver là. Mine de rien, c’est un travail de dingue. De ceux qui vous bouffent vos journées et vos soirées, vous travaillent la nuit et vous donnent parfois envie de tout envoyer valser. L’investissement y est considérable.
Un peu comme médecin de garde, quoi.






