Live Seeds (Nick Cave & The Bad Seeds, Australie, 1993)
En attendant un
Rékapituléidoscope Nick Cave qui tarde à venir pour cause d'emploi du temps surchargé (il me faut en moyenne quarante huit heures de boulot non-stop pour cette rubrique,
c’est vous dire si j’ai pas le temps),
Live At Last fait une étape imposée du côté du
Live Seeds, monumental live publié en 1993 peu après la tournée
Henry’s Dream.
Pourquoi imposée ? Tout simplement parce que c’est en réécoutant cet album il y a quelques semaines que j’ai songé à créer cette rubrique. Car non seulement
Live Seeds est probablement un
des meilleurs disques de Nick Cave mais c’est en plus un des meilleurs lives de tous les temps. Deux excellentes raisons de ne pas le louper.

Ce n’est sans doute pas tout à
fait un hasard si le
Live Seeds a paru à cette époque, pas plus que s’il est resté jusqu’au début 2007 le seul live officiel du collectif. Avec ces gens là, le hasard n’existe pas :
Live Seeds est leur disque le plus puissant et a été publié pile au moment où ils s’apprêtaient à clore un chapitre de leur carrière, à adoucir le ton et à explorer d’autres horizons
musicaux. Un adieu au rock pur et dur pour une bonne décennie qui transforma a posteriori ce disque en requiem électrique de haute tenue : le meilleur du répertoire cavesque de l’époque totalement
transcendé par une prestation ressemblant de très près à l’idée que je me fait de l’Apocalypse. Pas un titre ici qui ne soit supérieur à sa version originale – de quoi excuser largement l’absence
d’inédit à une époque où de toute façon on ne vivait pas encore dans le culte de la face B putassière destinée à appâter le chaland.
C’est (évidemment) « The Mercy Seat » qui donne le ton en ouverture…lanscinant, heavy, le noir anathème de Nick Cave s’étale, s’emballe, grondant…tout en tension, le morceau ne demande qu’à
exploser et ne manque pas de le faire. Epoustouflant. Ou comment la plus grande chanson de Cave trouva son incarnation ultime, au point que je doive confesser ne plus jamais écouter les autres
versions. Les Bad Seeds ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, qui n’ont pas pris le risque de réenregistrer le titre sur leur
Abattoir Blues Tour.
Un traitement similaire est appliqué ensuite et dans le désordre à « Deanna » (tout simplement fun, autant dire : une rareté dans l’œuvre de Nick Cave), « Papa won’t leave you, Henry » (montée en
puissance fulgurante), « Brother, my cup is empty » (tension palpable et menace latente, avec une section rythmique serrée enchaînant les embardées lyriques les plus improbables) ou encore « John
Finn’s Wife » (construit sur le même principe)…les morceaux s’enchaînent sans oublier les incontournables (« Tupelo », plus hard-blues que jamais) et les grands moments d’émotion (je pense bien sûr
au chœur hanté de « The Good Son » ou à la mélancolie de « Weeping Song »). Et chaque fois, bien plus qu’une interprétation, Nick Cave et son groupe proposent une revisitation, comme s’ils
faisaient des reprises d’eux-mêmes plutôt que de jouer leur répertoire devant une foule conquise à l'avance. Le résultat est fascinant de puissance, de primitivité, avec mention spéciale à la
batterie décharnée qui transforme même une comptine comme « The Ship Song » en monument de rage contenue et de beauté sauvage. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : de "
sauvagerie". Un
terme qui convient bien plus à Cave que celui de
"violence". Ce n’est pas violent, ni brutal, c’est sauvage, tribal même parfois (« Jack The Ripper »). Comme si les Bad Seeds partaient
d’une trame de base pour le plaisir de la faire exploser – d’ailleurs ils respectent assez peu leurs compositions et restent rarement fidèles à leur construction originale plus d’une minute.
N’est-ce pas ce qu’on est en droit d’attendre de tout album live, de proposer autre chose qu’un simple best-of avec le public qui crie à la fin ? Certainement. De ce point de vue,
Live
Seeds éclate sans problème la concurrence, y compris parmi les plus grands classiques du genre. Car Nick Cave & The Bad Seeds invitent l’auditeur à une expérience aussi troublante que
puissante, proposant au final une musique dix fois plus agressive que n’importe quel disque de heavy metal – puisque reposant bien plus sur une tension émotionnelle oppressante que sur une
véritable violence musicale. En témoigne le final du concert, superbe et glacial : un « From her to Eternity » plus noir que jamais, rapide, tordu, désespéré…un moment absolument sombre et
chaotique qui meurt dans une cacophonie aux accents presque sordides…avant que la Musique ne renaisse aussitôt pour « New Morning », en même temps que l’espoir et la vie. Comme un nouveau jour qui
se lèverait en cette fin de soirée de concert, pour accueillir en son sein la plus belle chanson de Nick Cave…
Thank you for giving
This bright new morning
So steeped seemed the evening
In darkness and blood
There’ll be no Sadness, no Sorrow
There’ll be no road to narrow
There’ll be a new day
And it’s for today
For us.
…ou comment un simple concert de rock se métamorphose en histoire qui finit bien.