A drink before the War (Dennis Lehane, USA, 1994)
Que dire qui n’ait pas été déjà dit dans le remarquable article de Gaëlle qui m’a amené à cette lecture ? Son analyse du personnage de Patrick Kenzie est si poussée, si complète, que ça n’aurait même plus vraiment de sens d’essayer d’y apporter quelque chose.
En ce qui concerne ce premier volet précisément, en revanche, je peux dire quelques trucs pas trop inintéressants (du moins je l’espère) : c’est excellent, exceptionnellement bien écrit et remarquablement mis en scène. Pas très constructif tout ça, seulement voilà : il faut savoir parfois s’incliner devant la maestria de certains auteurs. Et celle de Dennis Lehane confine à la virtuosité. Un auteur capable d’écrire « Shutter Island » peut en soi prétendre au statut de grand écrivain. Un auteur capable d’écrire « Mystic River » aussi…mais un auteur qui en moins d’une décennie est capable d’aligner dans sa bibliographie ces deux livres et « A drink before the War »…ça frôle le génie. Car en dépit de quelques imperfections, ce premier roman de Lehane (ciel ! un premier roman, vous vous rendez compte ?) n’a nullement à rougir de la comparaison avec les deux chefs d’œuvres susmentionnés. On y trouve d’ailleurs en germe la plupart des éléments qui aboutiront à « Mystic River » : des gens qui ont grandi ensemble tout en choisissant des routes différents, des secrets enfouis, une violence cimentant un univers étouffant…et bien sûr la ville – en l’occurrence Boston, personnage à part entière du roman. La ville qui inspire autant qu’elle détruit, qui étouffe autant qu’elle guérit.
Mais de quoi ça parle me direz-vous ? Ici les choses se compliquent : le résumé d’ « A drink before the War » est tout ce qu’il y a de plus banal. Sur le papier, du moins. Patrick Kenzie, archétype du héros de roman noir (détective mélancolique, torturé, grande gueule voir un peu bourrin sur les bords), se voit confier une mission secrète dont on devine le contenu cinquante pages avant lui (récupérer des documents relatifs à la Chambre des Députés dérobés par une femme de ménage en rogne), bien sûr il y a un secret là-dessous, une affaire qui ne sent pas très bon…etc. Rien de bien original, si ce n’est que l’écriture de Lehane, sa manière de croquer chaque personnage en trois phrases, est simplement sensationnelle. Sur le papier (bis), Kenzie est l’enquêteur le plus terne du monde, on l’a déjà vu mille fois…mais lorsqu’il prend corps, magnifié par le Style…ouille ! Il impressionne, il fascine et il nous embarque avec lui dans une enquête où se déchaînent passions, haines, violences…car autour de Kenzie (et c’est ici que réside la principale originalité de l’intrigue), la guerre gronde. Une guerre des gangs, bien sûr, la plus sanglante de toute l’histoire de la littérature, menée par deux « méchants » peu orthodoxes : un père et son fils, tout aussi monstrueux dans leur genre. Tout aussi humain, aussi. C’est finalement de cela que Lehane veut nous parler : de l’humanité, qui se dissout dans la violence au fil des pages. A commencer par celle de Kenzie qui se délite à chaque rebondissement, chaque fois qu’un seuil est franchi. Kenzie qui se met en danger et met en danger ses proches pour une raison atrocement simple : il a grandi dans la violence, il vit avec elle – depuis toujours. Et s’avère incapable de la reconnaître et de l’affronter – encore moins d’y renoncer. A sa manière il se révèle être le gentil le plus méchant qu’on ait vu depuis longtemps. Si en apparence il ressemble au prototype du héros (l’auteur ne manque d’ailleurs jamais de jouer avec cette image), dès qu’on gratte le vernis on découvre un mec profondément malade. Manque de bol, c’est lui qui doit sauver la baraque. Amateurs de noble-héroïsme-romanesque s’abstenir.
Commentaires
A propos d'une suite, je n'en ai pas entendu parler sur les différents sites de sorties anglophones que je fréquente...il y a "Coronado" dans les dernières parutions (la VO date de l'an passé), mais pas de "à paraître" pour Lehane. Vu son rythme d'écriture, ça peut prendre du temps...j'espère que si un sixième volet sort il sera bon, parce que franchement "Prayers for the rain" est pour l'instant le livre le plus faible que j'aie lu de lui !
Ouais nicolas, il paraît que la suite est encore plus noire (c'est pas hyper rassurant, je suis une âme sensible).
Fash, moi non plus "Coronado" ne m'attire pas...j'y songerai quand j'aurais lu tous les romans, histoire d'avoir ma dose :-)
Tu es décidément un bon.
Je suis actuellement en train de finir le quatrième de la série, Gone Baby Gone, et je prévois un article sur Strictement Confidentiel dès que j'aurais fini le cinquième.
D'ici un mois grand max.
Qu'est ce que c'est bon. Et qu'est ce que nous sommes synchrones. C'est incroyable.
Bref.
Bon, sinon, ça faisait longtemps que je l'avais pas dit: LISEZ TOUT CE QUE VOUS DIREZ POURRA ÊTRE RETENU CONTRE VOUS, DE LAURIE LYNN DRUMMOND (Rivages/Thriller), c'est un pur chef-d'oeuvre, encore un qui transcende le genre (comme tous les bons romans noirs, sinon autant lire du fred vargas). Je garde en tête la voix de ces cinq femmes flics. Allez, ça vaut les 20 euros, je vous jure.
Puis aussi, de Davis Grubb (l'auteur de La Nuit dy chasseur), Personne ne regarde (traduction de l'excellentissime Jean-Paul Gratias).
Et aussi L'Homme au marteau, de Jean Meckert (Joëlle Losfeld, coll. "Arcanes"). Là c'est noir mais plutôt à la Bove. Désespéré.
Bon, ok, j'arrête.
Pour info, ça y est, enfin, je t'ai emboîté le pas et ai commis un petit quelque chose sur Lehane. C'est là : http://strictement-confidentiel.com/content/view/336/37/
(enfin ça part surtout dans tous les sens, comme d'hab' - désolé pour ça.)






