Partager l'article ! A bout de souffle...: 1980 (David Peace, Angleterre, 2001) Après un premier roman exceptionnel (« 1974 ») et un second à peine moins ...
Il est rare qu’il y ait une rupture
dans la continuité d’un cycle littéraire. Pourtant, sans atteindre cette extrémité, « 1980 » parvient à rester dans la droite lignée de ses prédécesseurs tout en présentant un nombre de
différences assez saisissant. On a en fait réellement la sensation que l’auteur a progressé entre « 1977 » et « 1980 », et c’est tant mieux. Car ici il touche dans le fond à ce qu’il a toujours
voulu toucher. Il raconte l’histoire d’une quête interminable et perdue d’avance et semble enfin avoir compris qu’il ne peut le faire qu’en s’attachant à un personnage en particulier. Ce sera
Peter Hunter, directeur adjoint de la police de Manchester que le ministère de l’intérieur dépêche à Leeds dans nos pas un, mais deux buts : arrêter si possible l’Eventreur (mais personne ne
paraît vraiment compter là-dessus) tout en pointant du doigt les disfonctionnements policiers venus parasiter l’enquête depuis son commencement quatre ans plus tôt. Ainsi Hunter, bon petit
soldat, se trouve t’il écartelé entre son désir profond de coffrer le monstre et son obligation de rentre des comptes, sa quête première étant perpétuellement mis en suspend par sa mission
subsidiaire. On imaginera sans peine la torture subie par ce pauvre bougre – et ici réside l’autre grande nouveauté de « 1980 » : dans les précédents épisodes, les héros n’en étaient pas tout en
n’étant pas plus des antihéros. L’Eddie de « 1974 », la paire Jack / Bob de « 1977 »…tous ceux là n’étaient ni plus ni moins qu’une belle bande de pourris auxquels il était parfois extrêmement
difficile de trouver des circonstances atténuantes (quant à s’identifier à eux n’en parlons pas). Hunter, lui, est un brave type ordinaire fou amoureux de sa femme avec laquelle il n’arrive pas à
avoir d’enfant doublé d’un limier de haut vol. Bien sûr, comme tout héros tragique (car la tétralogie de Peace n’est finalement rien d’autre qu’une colossale tragédie antique transposée dans
l’Angleterre presque contemporaine) il va être littéralement broyé par son destin. Mais au moins aura t’il été, le temps des premières pages, un personnage positif et humain à défaut d’être
humaniste. La machine infernale de l’auteur le détruira avec d’autant plus de violence que contrairement aux autres héros de Peace il essaiera de la combattre. Mais sa quête, bien entendue,
s’avère perdue d’avance. Exactement comme celle de Graysmith dans le film « Zodiac » (que j’avais vu la semaine où je lisais…« 1974 » et qui m’avait d’autant plus intéressé que les deux œuvres
semblaient se répondre). Exactement comme celle de tous les flics qui consacrent leur vie à l’arrestation d’un monstre et qui, bien souvent, échouent juste avant que d’autres viennent récolter
les lauriers. Pas besoin d’avoir lu le quatrième volet pour savoir ce qui suit : selon la chronologie originelle, que David Peace respecte scrupuleusement depuis le départ, l’Eventreur du
Yorkshire a été arrêté le 2 janvier 1981. Soit donc une poignée de jours après la mort du personnage Peter Hunter.
1974 m'a glacé le sang. Je me suis dit que je lirai les bouquins suivants à des intervalles très espacés.
Wouah quelle chronique et quelle note !! Je vais suivre ton conseil et le lire ! A bientôt, Oliv.
Oliv., merci beaucoup !
Lily : je crois que toute quête, toute recherche, toute attente contient une part de destruction plus ou moins importante. C'est le noeud de 1980.