Mercredi 12 septembre 2007 3 12 /09 /Sep /2007 11:08
1980 (David Peace, Angleterre, 2001)


Après un premier roman exceptionnel (« 1974 ») et un second à peine moins excellent (« 1977 »), David Peace franchit clairement un cap dans le troisième volet de sa tétralogie dite du Yorkshire. Tout en conservant le style habité et les atmosphères poisseuses qui lui confèrent toute sa singularité, voilà qu’il injecte une bonne dose de polar procédural dans son roman black de chez black. Inutile de tourner autour du pot : « 1980 » est son chef d’œuvre.

Si la toile de fond reste fondamentalement la même que dans le précédent livre (l’Eventreur du Yorkshire sévit toujours, la police le poursuit toujours, la psychose règne toujours) beaucoup de procédés en passe de devenir des gimmicks ont été remisés dans l’armoire à souvenirs : les références musicales parfois maladroites (ou alors David Peace n’aime tout simplement pas la musique des 80’s, ce qui ma foi est fort possible), les monologues intérieurs interminables qui finissaient par donner l’impression que le Yorkshire était uniquement peuplé de psychotiques (monologues qui sont en fait toujours là, mais plus de manière aussi systématique), la manière parfois un peu simpliste de résoudre certains conflits (manière qui jusqu’alors se résumait à tuer tout le monde)…tout ceci est oublié, ou parfaitement maîtrisé dans le pire des cas. Et l’auteur peut ainsi se lancer dans un nouveau domaine autrement plus palpitant.


Il est rare qu’il y ait une rupture dans la continuité d’un cycle littéraire. Pourtant, sans atteindre cette extrémité, « 1980 » parvient à rester dans la droite lignée de ses prédécesseurs tout en présentant un nombre de différences assez saisissant. On a en fait réellement la sensation que l’auteur a progressé entre « 1977 » et « 1980 », et c’est tant mieux. Car ici il touche dans le fond à ce qu’il a toujours voulu toucher. Il raconte l’histoire d’une quête interminable et perdue d’avance et semble enfin avoir compris qu’il ne peut le faire qu’en s’attachant à un personnage en particulier. Ce sera Peter Hunter, directeur adjoint de la police de Manchester que le ministère de l’intérieur dépêche à Leeds dans nos pas un, mais deux buts : arrêter si possible l’Eventreur (mais personne ne paraît vraiment compter là-dessus) tout en pointant du doigt les disfonctionnements policiers venus parasiter l’enquête depuis son commencement quatre ans plus tôt. Ainsi Hunter, bon petit soldat, se trouve t’il écartelé entre son désir profond de coffrer le monstre et son obligation de rentre des comptes, sa quête première étant perpétuellement mis en suspend par sa mission subsidiaire. On imaginera sans peine la torture subie par ce pauvre bougre – et ici réside l’autre grande nouveauté de « 1980 » : dans les précédents épisodes, les héros n’en étaient pas tout en n’étant pas plus des antihéros. L’Eddie de « 1974 », la paire Jack / Bob de « 1977 »…tous ceux là n’étaient ni plus ni moins qu’une belle bande de pourris auxquels il était parfois extrêmement difficile de trouver des circonstances atténuantes (quant à s’identifier à eux n’en parlons pas). Hunter, lui, est un brave type ordinaire fou amoureux de sa femme avec laquelle il n’arrive pas à avoir d’enfant doublé d’un limier de haut vol. Bien sûr, comme tout héros tragique (car la tétralogie de Peace n’est finalement rien d’autre qu’une colossale tragédie antique transposée dans l’Angleterre presque contemporaine) il va être littéralement broyé par son destin. Mais au moins aura t’il été, le temps des premières pages, un personnage positif et humain à défaut d’être humaniste. La machine infernale de l’auteur le détruira avec d’autant plus de violence que contrairement aux autres héros de Peace il essaiera de la combattre. Mais sa quête, bien entendue, s’avère perdue d’avance. Exactement comme celle de Graysmith dans le film « Zodiac » (que j’avais vu la semaine où je lisais…« 1974 » et qui m’avait d’autant plus intéressé que les deux œuvres semblaient se répondre). Exactement comme celle de tous les flics qui consacrent leur vie à l’arrestation d’un monstre et qui, bien souvent, échouent juste avant que d’autres viennent récolter les lauriers. Pas besoin d’avoir lu le quatrième volet pour savoir ce qui suit : selon la chronologie originelle, que David Peace respecte scrupuleusement depuis le départ, l’Eventreur du Yorkshire a été arrêté le 2 janvier 1981. Soit donc une poignée de jours après la mort du personnage Peter Hunter.


A noter enfin que si les deux tomes précédents se suffisaient parfaitement à eux-mêmes, il est plus que recommandé d’avoir lu au moins « 1977 » pour saisir la totalité des évènements racontés dans « 1980 ».


le genre : série (fleuve) noire
la note : 6 / 6




Par Thom - Publié dans : Lectures
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Commentaires

1974 m'a glacé le sang. Je me suis dit que je lirai les bouquins suivants à des intervalles très espacés.

Commentaire n°1 posté par joe le 12/09/2007 à 11h54
Je peux comprendre, d'autant que "77" est encore plus glauque !!
Commentaire n°2 posté par Thom le 12/09/2007 à 12h04
Te tableau  violent, dépeint par cet auteur de cet Angleterre confrontée au chaos peut paraître au premier abord rebutant, mais ton analyse me pousse à découvrir cette trilogie..
Commentaire n°3 posté par nicolas le 12/09/2007 à 13h53

Wouah quelle chronique et quelle note !! Je vais suivre ton conseil et le lire ! A bientôt, Oliv.

Commentaire n°4 posté par Oliv. le 12/09/2007 à 14h29
Ca oui, au premier abord ça peut paraître rebutant nico...Peace n'écrit pas des livres "plaisants" au sens strict du terme (hum...j'ai pas déjà écrit ça dans une autre chronique ?).

Oliv., merci beaucoup !
Commentaire n°5 posté par Thom le 12/09/2007 à 19h06
brrr ! trop noir, trop glauque, trop tout pour une petite chose comme moi, rien que de te lire sur le sujet me glace !!!
Commentaire n°6 posté par yueyin le 12/09/2007 à 21h45
Bon, ben j'ai plu qu'à le voler!
Commentaire n°7 posté par Mamie cleptomane le 13/09/2007 à 11h27
J'avais adoré le premier, lu sur ton conseil. J'ai acheté tout le reste, mais en ce moment je n'ai pas du tout le temps de lire. La comparaison avec le Zodiac est intéressante, en effet, maintenant que tu le dis, je trouve qu'il y a des points communs (puisque dans 1974 aussi la quête est vouée à l'échec). La manière dont les héros se détruisent pour leur quête. Différence cependant : dans le David Peace, Ed est déjà plus qu'atteint au début.
Commentaire n°8 posté par Lily le 13/09/2007 à 11h58
Hey, Sister...tu m'avais pas dit pareil dans les coms de 77 ? (c'est un pari, je n'ai pas été vérifier).

Lily : je crois que toute quête, toute recherche, toute attente contient une part de destruction plus ou moins importante. C'est le noeud de 1980.
Commentaire n°9 posté par Thom le 13/09/2007 à 12h19
Tu dis ça parce que tu es d'une nature impatiente lol
Commentaire n°10 posté par Lily le 13/09/2007 à 12h24
Ciel c'est vrai ?... qu'est-ce qui a bien pu changer depuis...ah oui je commence à mieux connaitre tes goûts en matière de lecture (un peu !) :-D - Disons qu'a priori le sujet me plairait mais je crois que le traitement risque d'être mauvais pour le moral.. remarque je dis pas que je le lirai pas un jour... ou il fera beau et tout et tout...
Commentaire n°11 posté par yueyin le 14/09/2007 à 19h03
 
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