Down in Albion (Babyshambles, Angleterre, 2005)
La chronique à chaud (novembre 2005) :
Voilà donc le disque le plus attendu de l’année. Un disque déjà abondamment commenté sur le net depuis deux mois, à tel point que l’idiot ne piratant pas et
souhaitant le chroniquer à la date réelle de sa sortie risque de n’avoir plus grand chose à dire. Un disque sur lequel on a dit tout et son contraire et le contraire du contraire de tout. Un
disque qui divise, et divisera encore. Parce que Peter Doherty divise jusqu’à ses supporters…et que ceux qui passent leur temps à lui cracher dessus, ou à dire qu’on en parle trop, qu’il est
surestimé…sont les mêmes qui se jettent sur ses disques avant même leur sortie officielle. On en aurait presque mal pour lui : c'est parmi ses (exs) fans qu'on trouve ses détracteurs les plus
véhéments.
Impossible, à l’écoute de ce premier opus du gars Pete et de sa bande de bras cassés, de ne pas penser à Syd Barrett : l’attrait des drogues bien sûr, mais aussi le fait de s’être quasiment auto-largué du groupe mythique qu’il a fondé, les prestations lives désastreuses lorsqu’il n’y pratique pas l’absentéisme…et donc le premier album solo poignant mais ressemblant plus à une collection de démos, avec Mick Jones dans le rôle du David Gilmour de service – dernière fidèle crédité comme producteur mais aux compétences sujettes à caution (du moins en la matière). Certains pousseront même le vice jusqu’à noter que si certaines démos des Libertines évoquaient parfois le Pink Floyd des débuts, un titre comme « Merry go round » pourrait cette fois carrément être pris pour une chute de studio de The Madcap Laughs.
Première écoute, premiers
constats éclatants : Babyshambles n’est pas un groupe, Mick Jones n’est pas un producteur et Pete Doherty n’est pas les Libertines. On pourrait même ajouter : Down in Albion
n’est pas un album, tant son côté bordélique et décousu détonne. Personne ne serait étonné d’apprendre que c’est volontaire, que cela fait partie du concept ; par bien des aspects
Babyshambles s’avèrant encore moins lisse que les Lib’s – ce qui n’est pas peu dire. Il n’empêche que c’est déstabilisant au départ et rapidement agaçant par la suite. Non seulement le disque
donne l’impression de partir de tous les sens, mais en prime certaines inégalités de production sont extrêmement désagréables. La révolution musicale n’ayant pas eu lieu du côté de la Perfide
Cité, Down in Albion ne renferme pas vraiment de surprise – l’atroce reggae « Pentonville » mis à part. Ceux (innombrables) qui ont volé les démos de Babyshambles sur le net ne
seront pas dépaysés tant l’album s’inscrit dans leur droite lignée (sans doute trop), celle d’un punk hybride et brouillon, mâtiné de folk et résolument plus Clash que Smiths. Le fantôme des
Libertines est là, celui du second opus éponyme plutôt que celui d’Up the bracket !, et quoi de plus normal en fait ? C’est un secret de polichinelle que The
Libertines a totalement vampirisé ce qui aurait déjà dû être à l’époque (2003-04) le premier Babyshambles. Voilà qui explique beaucoup mieux les réactions épidermiques de certains
internautes que de puériles polémiques quant à la personnalité de Doherty.
Paradoxalement Down in Albion est pourtant un grand disque, grâce à cela plutôt qu’en dépit de. Il constitue un reflet parfait du chaos psychiatrique de son auteur, et ma foi n’est-ce pas exactement ce qu’on lui demandait d’être ? L’acharnement médiatique dont il est l’objet et dont seul Cobain aurait pu se vanter d’avoir connu un équivalent a eu pour effet de faire oublier qu’avant toute autre chose Pete Doherty est un jeune homme totalement paumé, déphasé…voir même agonisant. La désagrégation de sa musique fait écho à la désagrégation de son âme. D’aucuns auraient sans doute voulu que Down in Albion soit ce condensé de romantisme adolescent vif et insouciant qu’était Up the bracket !, mais comment pourrait-il en être ainsi dès que lors que son auteur n’est plus ni vif ni insouciant – ni même plus vraiment jeune ? S’il est toujours sain et raisonnable de vouloir prendre de l’altitude et ne juger que sur des critères strictement musicaux (je suis le premier à le faire), il convient néanmoins de ne pas le faire en dépit du bon sens. De ne pas – pour prendre un exemple extrême – demander à Dylan d’écrire des protest-songs rageuses au lieu de nous faire chier avec son angoisse de la mort.
Prendre un disque pour ce qu’il est, finalement, plutôt que de toujours lui reprocher de ne pas être ce qu’on aurait voulu qu’il soit – et par la sorte le sous-évaluer. La question est donc : qu’est donc Down in Albion ?
Un album bancal et touffu, imparfait mais à la charge émotionnelle réellement puissante. Si le punk a jamais été une musique émouvante c’est certainement sur ce disque. A sa manière Doherty évoque le Neil Young de Tonight’s the Night , autre album dont l’imperfection et le chaos sont les principaux atouts et qui fit date comme celui-ci le fera sans doute à terme.
Un album proposant beaucoup de choses différentes, de qualité variable, qui décline dans sa seconde moitié mais dont la première en revanche constitue peut-être ce que l’année 2005 nous a jusqu’alors offert de mieux. De « La Belle & La Bête » à « Killamagiro », quasiment aucune fausse note. Doherty n’a jamais chanté aussi faux et l’ingénieur du son s’est manifestement suicidé pendant l’enregistrement mais en attendant un album comptant en son sein le nirvanesque « Fuck forever » et le fascinant « The 32nd Of December » ne peut décemment pas être jeté aux chiens. Surtout si le chanteur est capable de scander I DEFY YOU ALL !!! dans une chanson intitulée « A rebours » (Doherty, quoique trop peu délicat pour le raffinement des décadentistes, n’imposant pas moins ici une définition acceptable de la Décadence au sens anglophone de decay - décomposition).
Un album plus proche du collage poétique que de la musique, plus verlainien que rimbaldien (quitte à faire le malin avec des références littéraires autant choisir les bonnes plutôt que de toujours aller déterrer ce pauvre Rimbaud). Diamant sans son écrin ***, Doherty donne souvent l’impression de partir dans tous les sens, se montre clairement moins « hymnique » qu’avec les Libertines (« Fuck forever » mise à part) mais réserve une jolie séries de fulgurances, à commencer par la crépusculaire « Albion » (sa plus belle chanson ?). Lorsqu’il sort de sa stupéfiante léthargie il réussit même à livrer une comptine punk grandiose (« Pipedown ») et une paire d’excellents singles new-wave (« 8 dead boys » & « Back from the Dead »).
Peu importe, dès lors, que « Pentonville » soit grotesque ou que les bluettes « I’m in love with a feeling » et « Merry go round » disparaissent des mémoires. On a tendance à oublier que s’ils étaient grandioses et indispensables par bien des aspects, les deux disques des Libertines ne contenaient pas que du génial. Qu’à l’instar de beaucoup de classiques du rock (ce qu’ils sont aujourd’hui) ils ont transcendé leurs faiblesses. Down in Albion, aussi imparfait et infini soit-il, contient suffisamment de grandes chansons pour marquer les esprits au-delà de la hype. Et si en l’état « Fuck forever » ferait office de dernier coup de latte avant la mort ou la désintégration tout à fait acceptable, espérons que Doherty ne poussera pas sa ressemblance avec Barrett jusque là. Qu’il préfèrera, comme Neil Young, ouvrir un nouveau chapitre après son Tonight’s the Night personnel.
Chaque fois qu’on croit en avoir fini avec lui on se rend compte qu’il n’en est rien. Plus riche qu’il y paraît de prime abord, il s’inscrit finalement plutôt très bien dans les mémoires, sans doute pas dans son intégralité mais largement assez pour être plus que ce tout le monde en a dit à l’époque. Le fait est que beaucoup de ses titres tiennent la distance, ce qui n’était pas forcément évident à la base. Si le quatuor inaugural (« La Bête & La Bête » / « Fuck forever » / « A rebours » / « The 32nd December ») reste largement au-dessus de la mêlée, d’autres titres moins évidents ont fini par se révéler (« Back from the dead », « Loyalty Song »). D’autres encore ont perdu un peu de leur superbe (c’est le cas de « Killamangiro »), usés par le temps ou les diffusions radios. Mais foncièrement, Down in Albion reste au bout de deux cents écoutes le même bloc de contradictions qu’il était le jour de sa sortie. Et alors même que j’ai cru finir par m’en lasser, je suis retombé dedans à chaque nouveau passage depuis deux ans. Sans doute parce qu’on peut être imparfait et tout de même passionnant.
Ce premier disque l’est même d’autant plus à la lumière de son successeur, l’excellent Shotter’s Nation. Non pas tant parce qu’il est meilleur que parce que son petit frère permet en creux de le (re)définir, notamment en le situant désormais dans l’œuvre de Babyshambles – non plus dans celles des Libertines. Il n’est pas interdit de penser que Down in Albion est sorti un peu vite, un peu tôt, un peu n’importe comment…la productivité de son auteur n’ayant eu d’égale que la hâte de Rough Trade de s’en foutre plein les poches sur le dos non pas de ce disque mais de la mémoire des Libertines (qui comme de bien entendu sont devenus cultes aussitôt le split annoncé, la dohertymania n’ayant d’ailleurs réellement atteint un pays comme la France qu’à ce moment là – il n’aura échappé à personne que nous vivons sans doute dans le seul endroit au monde où l’on présente le bonhomme comme le leader des Babyshambles). Un an seulement après la sortie du dernier album des punks-désormais-empaillés-par-la-gloire-posthume, il était sans doute beaucoup trop tôt pour déjà embrayer sur autre chose. Tant pour Doherty lui-même, d’ailleurs, que pour des fans dont absolument aucun n’avait réellement fait le deuil (notez que la plupart ne l’a toujours pas fait, Peter D. et Carl B. entretenant régulièrement moult ambiguïtés quant à une possible reformation).
L’image et le son des Lib’s encore trop présents dans les esprits, on a sans doute tous (moi le premier) oublié un peu vite que
les défauts de Down in Albion étaient pour la plupart des défauts inhérents à nombre de premiers albums du genre. On a même presque complètement oublié que c’en était un, de premier
album. Ni plus ni moins maîtrisé ou inégal que (par exemple) le premier Clash. On a en somme commis l’erreur grossière de traiter Pete Doherty comme un artiste établi plutôt que comme ce qu’il
était, à savoir un génie de vingt-six ans (à l’époque) n’ayant que deux disques et une poignée de singles même pas à son actif – à celui d’un collectif. Dommage collatéral au demeurant très
répandu dans le rock, où le culte de la jeunesse éternelle autorise nombre de critiques à écrire des encyclopédies entières de connerie démago, et qui ferait sûrement beaucoup marrer les amateurs
de littérature ne fricotant pas avec ce milieu. Tous vous diront qu’en littérature, ce genre d’idiotie ne vaut que pour quelques Rimbaud. Que la plupart des écrivains ne font que se bonifier avec
le temps, et que ne fût-ce que parce qu’ils mettent parfois dix ans avant d’être publiés ils ont déjà largement passé le cap du trip poète maudit au moment où ils commencent à effleurer le
succès. Mais bref ! chaque art possède ses propres codes, bien sûr.
Le côté poète maudit, justement, Doherty l’a usé jusqu’à la corde, au point qu’on en serait presque venu par moments à lui préférer Julian Casablancas. La comparaison avec Kurt Cobain s’impose de manière d’autant plus évidente que par maints aspects, Down in Albion est à Up the bracket ! ce qu'In Utero fut à Nevermind : une destruction en règle, une manière (inconsciente ?) de faire table-rase. De bien des points de vue, ce disque est infiniment plus PUNK que n’importe quoi des Libertines.
Avec l’arrivée dans l’équation de Shotter’s Nation, disque différent autant qu’aboutissement logique, Down in Albion prend désormais un autre sens. Un sens qui, dans le fond, n’a jamais été caché. Simplement personne ne semble avoir fait vraiment attention au fait que ce titre renvoie aux Books Of Albion, carnets intimes que Pete Doherty remplit depuis l’adolescence, et qui viennent par ailleurs d’être enfin dévoilés. Sans doute pour des raisons fort peu artistiques (alors Pete, on a des dettes de dope ?) mais qu’importe : un simple coup d’œil à l’objet permet de se rendre compte de manière presque saisissante que Down in Albion en est le pendant musical le plus absolu. Bordélique mais terriblement attachant, violent et fragile, inachevé mais pas inabouti. On réalise que ses chansons sont moins des démos (même si leur son, c’est un fait, ne dépasse pas celui d’une mauvaise maquette) que des instantanés de la vie d’un jeune homme presque ordinaire, des pages de journal intime arrachées et jetées au gré des vents (l’analyse d’un texte aussi énigmatique que celui de « The 32nd Of December » pouvant presque se substituer à l’écoute si vous avez un peu de temps à perdre).
Ceci ne compense certes pas toutes les faiblesses, rien n’excusant le son catastrophique de « Merry go round » au d’ « Up the morning ». Mais cela explique sans doute pourquoi cet album ressemble finalement si peu à ceux des Libertines comme à Shotter’s Nation (parce que c'est finalement ce que personne n'a jamais cessé de lui reprocher, ni plus, ni moins). Jamais peut-être musique rock n’aura été si liée à la vie de son créateur. Quand Doherty s’étiole sa musique se délite…quand il reprend goût à la vie cela donne « Delivery », dernier single (killer) en date.
Bien entendu de même que savoir pourquoi vous allez mal ne suffit pas à vous faire aller mieux, savoir pourquoi Down in Albion est inégal ne le rend pas moins inégal. Coupé de Carl Barat, Doherty éprouve toutes les peines du monde à retrouver la concision pop qui rendait les chansons des Libertines aussi incandescentes. Il commet régulièrement le crime de lèse-punkitude de se montrer trop bavard (« 8 dead boys »), et à l’évidence ce premier album est beaucoup trop long. A un quart d’heure près il atteint à lui seul la durée des deux albums des Libertines réunis, ce qui est assurément beaucoup trop pour un truc aussi chaotique (sens de l’épure et concision pop allant souvent de paire – ou pas le cas échéant). Décevant, d’autant que réduit à l’essentiel – dix titres (en gros les sept premiers, plus « Albion », « Back from the Dead » et « Loyalty Song »), c’eut été l’un des meilleurs albums de ces dernières années. Néanmoins le procès en incohésion que je fus le premier à lui faire à sa sortie me semble aujourd’hui totalement déplacé. Car il y a bel et bien une cohérence dans ce disque, sinon harmonique du moins atmosphérique : lorsqu’on se le passe en lecture aléatoire, il est vraiment moins bon. Dans leur ordre habituel, en réalité, les titres s’enchaînent même plutôt très bien, le seul véritable hic étant que la majestueuse « Albion », toute en grâce et espoirs contenus, aurait dû logiquement clore les (d)ébats.
Alors non, Down in Albion n’est pas le disque le plus réussi de tous les temps. En revanche je connais peu de gens qui lui aient laissé une vraie chance sans qu’il ait fini par s’installer dans leur vie. Et dans le genre rock-punk, entre nous…est-ce qu’on a entendu depuis un seul titre qui soit plus fort, plus puissant, plus beau…un seul hymne du calibre de ce « Fuck forever », qui file une irrepressible de gueuler le point levé bien haut… ?
- ALEX
- KLAK
*** Je me rends compte après coup que sans nous connaître, Eric et moi avions utilisé la même image (certes pas non plus révolutionnaire), mais lui à propos de Dirty Pretty Things ; c’est d’ailleurs suite à une discussion dans les commentaires de ce même article que j’ai décidé de glisser Babyshambles dans le Rétro
**** Ce disque est vicieux vous dis-je !!! La note de la première chronique était 5,5/6, que j’avais prévu de descendre à 5/6 pour la note « rétrospective »…seulement une fois le disque écouté six fois pendant la rédaction de l’article, plus possible de tomber aussi bas !
***** J’en ai sûrement oublié, n’hésitez pas à me les signaler






