« Bof. Be Here Now c’est quand même carrément boursoufflé. »
Connard d’Elmut. Fallait toujours qu’y la ramène. Il pouvait pas s’en empêcher, dans le genre il était encore pire que moi.
« Franchement le blur il est plus classe, c’est un groupe qui vit avec son temps au moins… »
Mouais. C’est vrai qu’il était classe le blur de l’époque. J’avais plutôt tendance à être d’accord avec l’avis d’Elmut, synthèse on ne peut plus efficace de ce qu’il avait lu la veille dans le Télérama qui traînait dans les chiottes de ses parents. « Beetlebum », « You’re so great »…chouettes chansons. Mais moi, j’étais Oasis. Même si de toute façon Outre-Manche la guerre était déjà finie depuis un bail. Faut dire que je le savais pas : la bataille blur / Oasis s’est exportée vachement tard en Normandie. Vers 96…97 même. On s’est retrouvé à se diviser quand tout était déjà fini du côté de l’Angleterre (la thèse officielle, jamais confirmée, voulant qu’Oasis ait remporté la bataille par 14 millions d’exemplaires contre trois pour le groupe de Chelsea), c’était un peu ridicule quand j’y repense. Mais passons : on avait quand même que quinze, seize ans pour les plus âgés. Ca excuse pas mal de trucs.
« Ouais… » a approuvé ma faux cul de sœur, qui avait toujours préféré Oasis « …c’est clair, mais comment y sont les concerts de blur ? C’est quand même ça qui nous intéresse, les gars. »
Elmut, ça l’a cloué. Il avait aucune idée de comment étaient les concerts de blur, il avait même aucune idée de ce que ça pouvait être qu’un concert. J’y ai vu un genre d’ouverture et je m’y suis engouffré sans réfléchir :
« Mon cousin Alex, il a dit que c’était trop bizarre parce que c’était vachement mou, t’vois. Il a dit que les gens étaient complètement défoncés, que plus on s’approchait de la scène plus tout le monde était stone.
- Ah ouais ? » a dit Elmut, dont les yeux s’étaient subitement arrondis « Ca doit être zarb !
- Un peu, ouais. J’pense pas qu’on devrait allez voir blur. En tout cas mon cousin Alex il a pas aimé. »
Alex était mon cousin préféré, et de loin. Il était beau, fort, il jouait de la guitare électrique et il savait à peu près tout sur tout. Dans notre bande quand je rapportais un avis d’Alex tout le monde m’écoutait, me respectait, m’approuvait. C’était super grisant, un peu comme si son ombre tutélaire planait sur notre petit groupe pour mieux le légitimer. A trente-cinq déjà, Alex était pour nous une référence. Mes copains admiraient tous sa carrière de musicien au sein des Slithers, sa sagesse et les disques qu’il nous avait fait découvrir. C’était le mec le plus classe du monde et c’était mon cousin, je voyais bien qu’un mec comme Elmut l’adorait à travers moi. D’ailleurs il me demandait tout le temps de ses nouvelles, il voulait absolument le voir un jour – quand il passerait dans le coin. Ce qui n’arrivait hélas pas très souvent, ou alors vite fait pendant les vacances, et à chaque fois il revenait avec des tas de nouvelles découvertes, des aventures dinguement rock’n’roll et plein de choses que je me faisais un plaisir de raconter une fois la rentrée arrivée. Alex il était tellement fort, tellement sympa et tellement brillant que même ma sœur avait fini par admettre son existence. Quand j’y repense…qu’est-ce qu’on a pu lui faire gober comme conneries à ce grand machin d’Elmut.
« Ok bon… » a dit Angèle. « Et Oasis ? Il les a vus ton cousin ?
- Il m’en a pas parlé en tout cas. Lise ?
- Euh…non, je crois pas.
- Alors on n’est pas plus avancés ! » a renchéri Elmut « On sait toujours pas qui on va aller voir.
- Ca dépend aussi de ce qu’y jouent en scène, hé… » s’est permise d’ajouter Angèle « …moi ça me branche pas trop si on va voir Oasis et qu’on se tape un quart d’heure d’All arooooooooooooooound the world !
- Pour blur pas de problème, moi je sais qu’y jouent tout le dernier album plus « Charmless Man ».
- N’importe quoi ! »
…j’ai crié, profondément scandalisé par ce coup bas d’Elmut. Evidemment quiconque ayant déjà assisté à un concert en vrai l’aurait renvoyé dans ses cordes, lui expliquant que c’était absolument impossible que blur fasse juste un concert avec son dernier album et « Charmless Man », archi-mega tube…en France, pays qui a toujours un train de retard. Quelqu’un qui savait l’aurait empêché de diffuser ses fausses allégations dont le but avoué était (vous l’aurez compris) de nous convaincre d’aller voir son groupe fétiche. Seulement aucun d’entre nous n’avait jamais assisté à un concert de toute sa vie – du moins un vrai concert qu’on aurait choisi d’aller voir avec des musiciens sur scène dont on aimait vraiment bien les chansons.
« Et après ? » j’ai dit « Tu crois peut-être qu’Oasis y vont pas jouer « Wonderwall » ?
- Moi ça me gave un peu, « Wonderwall »… » a coupé Angèle « …c’est à force de l’avoir trop entendu.
- Hé mais y a des trucs qui te gavent pas, toi ?
- Euh…chez Oasis ? En fait…non.
- Ouais bah t’as qu’à rester chez toi et puis voilà !
- De toute façon c’est sûrement ce qui va arriver, vous avez l’air d’oublier qu’on a pas d’argent et personne pour nous emmener.
- Ton père y voudrait pas ? » a demandé Lise.
« T’es dingue, toi ? Y voudrait sans doute même pas que j’y aille.
- Ah bon ? Raf, il est cool pourtant, ton père…tu peux sortir le soir et tout… »
C’était vrai ça, et ça nous avait toujours fasciné : Angèle avait le droit de sortir le soir, genre de rentrer à dix heures, du moment qu’elle restait aux abords du village. Autant dire que c’était pas à nous que ça risquait d’arriver, que ce soit Elmut avec ses parents instits tendance socialo-protestante ou nous avec nos parents super stricts sur les heures de lever et de coucher (entre un milliers d’autres trucs). Angèle avait visiblement une éducation vachement plus libre que nous, avec du vrai argent de poche quand on se contentait de dix balles tous les lundis. Ma mère disait que c’était pas sain qu’elle traîne les rues comme ça le soir, avec des gars plus vieux et tout…mais ma mère avec beaucoup de mal à comprendre qu’on vivait maintenant au vingtième siècle depuis un bon moment. L’évolution des mœurs c’était visiblement pas son truc, Lise manquait jamais de le lui dire à chaque désaccord. C’était elle qui avait de loin les disputes les plus violentes avec maman, nous les garçons on avait bien trop peur – quand on était gosses ma mère était vraiment pas le genre de personne avec qui on pouvait transiger. Lise, elle reculait jamais devant rien, elle lui disait son fait avec un panache forçant notre admiration muette.
« Et si on allait voir Aerosmith plutôt ? » a proposé Elmut « Il est trop bon, le dernier.
- Aeroqui ? » a demandé Angèle « C’est quoi ?
- Tu connais pas Aerosmith ? You’re driviiiiiiing me craaaaaaazy…
- Quelle horreur !
- Mais non, » j’ai dit « rassure-toi c’est bien, c’est juste la version Elmut qu’est à chier.
C’est vrai qu’il était le bien aussi, le dernier Aerosmith. Je l’avais vraiment beaucoup écouté durant les mois précédents, je l’avais même copié sur K7 à mes cousins (les vrais). On peut dire que ç'a été leurs premiers émois musicaux, « Nine Lives » et son espèce de rugissement en intro qui avait fait demander à Clément, alors âgé de six ans : Hein maman faut être drogué pour faire ça ? (et après ça on nous expliquera que le déterminisme n’existe pas).
« De toute façon, » a repris Angèle « ça nous dit pas comment qu’on paierait nos places et comment qu’on arriverait là-bas. Donc pour moi c’est mort.
- Et pourquoi on demanderait pas à ton cousin, Thomas ?
- Hein ?
- C’est pendant les vacances ces concerts, il sera là, y pourra nous chaperonner. »
Je l’ai pris comme une vanne mais en fait Elmut était tout à fait sérieux – vu qu’Alex il y croyait dur comme fer. Angèle a articulé un Nous quoi… ? et Lise en a profité pour reprendre le truc de volée :
« Ca m’étonnerait, il va bientôt se marier, il a autre chose à faire. Enfin cela dit on peut toujours lui demander – hein Thomas ?
- Euh…ben…
- Il te refuse jamais rien à toi, alors peut-être qu’en amenant les choses gentiment… »
La délivrance est venue de mon père – autant vous dire que c’était carrément inattendu. Bon, ok, c’était une délivrance aussi indirecte qu’involontaire, une délivrance par la bande…n’empêche que ça réglait le problème Alex pour quelques temps :
« Un concert de rock ? Non mais c’est une blague ? A votre âge ? Eléonore, dis-leur… »
Eléonore c’est ma mère, mais elle nous a rien dit. Elle rêvassait, peut-être même qu’elle revivait ses seize ans en nous écoutant Lise et moi. Après tout elle avait été une rockeuse aussi, à son époque, même qu’elle avait un disque emballé dans une petite culotte bouffante et qu’elle dessinait sur ses quarante-cinq tours des Rolling Stones (groupe qu’on avait découvert récemment et qu’on avait appris à bien aimer – pas comme ces Beatles qui étaient quand même vachement moins fun que les frères Gallagher). Elle avait même écrit des chansons, à une époque, pour faire souffler un vente de contestation sur la maisonnée de Papito et Mamita. Alors ouais : y avait des chances qu’elle nous comprenne – on pouvait même imaginer qu’elle allait finir par nous soutenir en souvenir des concerts où elle n’avait pas pu aller faute d’argent et d’une situation géographique correcte.
On pouvait, ouais.
Mais elle a rien dit.
« En plus Oasis…non mais vraiment ! Ca vous plaît de vous faire insulter ? »
Quand on sait que quelques mois plus tard mon père m’autorisa à aller voir Marilyn Manson…ça laisse quand même songeur.
- Vous savez pas ça, vous ? Oasis ils insultent le public quand ils font un concert. C’est vrai que c’est intéressant de dépenser de l’argent et de traverser le pays pour se faire insulter. Ca, c’est une passion très enrichissante pour des gens de votre âge. »
En même temps notre père on s’était toujours demandé s’il avait déjà eu une passion, au moins une fois dans sa vie. Juste comme ça, pour voir à quoi ça ressemblait. Mais on avait quelques doutes. Il était ni très passionné ni très passionnant, par contre il s’y entendait toujours comme personne pour dépassionner tous les débats.
« Attends Papa…c’est pas ça, quoi.
- C’est quoi alors ?
- C’est un genre, quoi…c’est…c’est le rock !
- Ouais, c’est ça. C’est vous qui allez m’apprendre le rock, peut-être ? »
Notre père avait fait piquet de grève devant son lycée en 68. Un peu par hasard, pour faire comme tout le monde. C’était son grand fait d’armes rock’n’roll – ça et puis avoir fumé un joint une fois par erreur (on lui avait dit que c’était une cigarette roulée). Sinon il était plutôt branché musique classique et Serge Lama, ce qui ne l’empêchait pas de ne pas du tout apprécier qu’on remette en cause sa rock’n’roll attitude passée. Mais alors vraiment : pas du tout. Un peu comme tous les gens un peu complexés, en fait. Tenez...moi : j’ai jamais su tenir un marteau, c’est de notoriété publique – en même temps je tiens mordicus à ce qu’on reconnaisse avec objectivité les trois fois où j’ai (très bien) accroché des tableaux. Logique.
Ca m’a un peu attristé cette histoire, j’avais quand même très envie d’aller voir Oasis en concert, moi. Cela dit j’étais pas le plus malheureux : Lise, elle, elle est carrément entrée dans une rage folle. Faut dire que de son côté c’était beaucoup plus profond que ça : déjà elle avait très envie d’aller voir Oasis, mais encore en plus elle avait de toute façon toujours très envie de faire le contraire de ce que disaient nos parents. Ses deux envies se téléscopant ç’a donné à peu près ceci (je retranscris du mieux possible, vous savez ce que c’est : la mémoire, tout ça…) :
« Vous faites trop chier ! Mais c’est pas grave, on va y aller quand même. On s’en fout de votre avis, on vous en parlait juste comme ça. Histoire de dire.
- Ouais ouais… » a ricané mon père, qui n’adorait rien tant que de se foutre de notre tronche « …c’est ça, histoire de. On verra ça.
- En plus c’est en semaine… » a ajouté ma mère « …il n’est pas question que vous sortiez en semaine – à Paris en plus !
- Et pour aller voir ces voyous !
- Tout à fait.
- Oh toi ta gueule à la fin ! T’allais pas voir des concerts quand t’étais jeune peut-être ?
- Rien à voir : Ray Charles était…
- NE DIS PAS TA GUEULE A TA MERE ! »
C’est passé à un poil de mon oreille, mais c’est bien Lise qui l’a prise. Ouf.
(ouais : déjà à l’époque, j’étais un mec très courageux)
Pour autant elle s’est pas dégonflée :
« Ok ok, allez-y, va. Cognez-nous en plus et puis interdisez de vous vivre si vous pensez que c’est mieux pour vos enfants. C’est sûr que ça marche bien vos méthodes d’éducation hein, nous interdire de sortir et pas nous donner de flouze c’est hyper efficace, grâce à ça aucun de vos fils a jamais engrossé une nana ! »
Alors là franchement…c’était hyper bas, quoi. J’avais rien fait et rien dit depuis au moins une demi-heure, j’avais rien demandé à personne…
« Laisse ton frère en dehors ça ! » a rugi ma mère (et pour une fois j’étais bien d’accord avec elle). « La grossesse de Christine n’a rien à voir dans cette histoire.
- Bah ouais, rien à voir ! Lui il peut répandre ses spermatozoïdes partout mais moi pas question que j’aille reprendre en chœur « Wonderwall ». Connasse va ! »
Bon…là ça faisait plus trop de doutes que Lise allait finir la semaine dans sa chambre. Les aventures de mes spermatozoïdes c’était vraiment pas le sujet à évoquer si on voulait passer un repas sympatoche en famille. De fait ma sœur a été expédiée dans ses pénates en moins de tant qu’ils n’en faut pour dire Oasis ressemble aux Beatles – et moi je suis resté à table tout penaud à côté de mes frères qui n’en menaient pas large. Benoît a alors fait preuve de cet esprit de synthèse très caractéristique du Meilleur d’Entre Nous TM :
« Lise, elle est grave rock’n’roll. »
…ce qui nous a tous bien fait rigoler – même ma mère qui n’était jamais en colère très longtemps. Y a que mon père qui s’est même pas fendu d’un sourire, faut dire qu’on ne l’avait jamais vu rire qu’à ses propres blagues.
« Pff…je t’en filerai du rock’n’roll. Comme si des mioches avaient la moindre idée de ce que ça voulait dire. Enfin…si tant est que ç’ait jamais voulu dire quelque chose.
- C’est pas la révolte et tout ça ? » a demandé Julien, sincèrement intéressé et loin d’imaginer qu’il finirait commercial.
« Oui, c’est la révolte. C’était la révolte, plutôt – quand ta mère et moi on était jeune. Mais aujourd’hui, c’est juste de la musique trop forte et des bras d’honneur. De la connerie, rien de plus – allez finis tes carottes. »
A quoi tient la révolte mes enfants – je me le demande souvent. Toujours est-il que c’est ce soir-là, en entendant cette sentence et en me forçant à bouffer des carottes, que j’ai décidé de monter un groupe.
Rétrospectivement j’ose à peine imaginer quelle aurait été ma vie s’il avait énoncé la même diatribe à l’encontre de l’autre groupe phare de l’époque – Aqua.






