Les notes du Golb

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Ne m'écrivez pas

 
...je ne cherche pas, en effet, à me faire des amis...

...cependant, en cas de force majeure...
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 ATTENTION NEANMOINS : nous nous réservons le droit de décider du caractère profondément majeur de votre cas de force majeure. Ou pas.
Samedi 15 mars 2008
LIRE LE PROLOGUE



Où est le roll ? disait souvent Chris lorsqu’elle entendait du grunge. Je vois bien le rock, mais le roll – il est où ?

Chris s’y connaissait comme personne en matière de musique, c’est aussi pour ça que j’avais flashé sur elle au départ. On avait peut-être douze ou treize ans alors, mais elle était vachement plus avancée que moi sur la question – elle avait la chance d’avoir un grand frère : Eric lui apprenait plein de truc qu’elle m’apprenait ensuite, quand je vois l’importance qu’occupe aujourd’hui la musique dans ma vie je me rends compte que je dois beaucoup plus à Chris que le fait d’avoir porté ma fille. A commencer par le fait de m’avoir amené, un soir de 1994, un disque au nom claquant comme un riff de Jimmy Page : Definitely Maybe.

« Tu vas voir… » elle avait dit « …là, y a du roll. »

Elle avait dit vrai. Des musicologues très sérieux considèrent que la britpop et Oasis en tête furent la réponse anglaise au grunge, et chronologiquement il est incontestable qu’un mouvement chassa l’autre. Je ne suis pas certain cela dit que beaucoup l’aient vécu de manière aussi littérale que moi : Kurt Cobain était mort depuis quelques mois, j’étais un peu paumé niveau zic. Comme beaucoup de gamins de mon âge (et comme les gamins de l’ère punk avant moi) j’avais passé les années grunge à n’écouter quasiment que ça, voir même par moment à n’écouter que le seul Nirvana. Pour moi le rock (sinon la musique en générale) se résumait à ces états d’âmes plombés et plombant – la simple idée qu’on puisse considérer la musique comme autre chose qu’une catharsis me laissait complètement coi. Quand bien même à l’époque je ne connaissais bien sûr ni le mot catharsis ni le mot coi.

Oasis est arrivé et soudain plus rien n’a été pareil. Le rock induisait à présent le fun. Il devenait quelque chose de jouissif, quelque chose qui fait rire, quelque chose dont la raison d’être était la forme et non plus le fond. Les paroles des chansons ne racontaient rien de très captivant mais elles trouvaient chez moi un écho profond, quelque chose de presque physique en fait. Finie la gueule de bois de Cobain et de ses clones. Lessivé le mal être ado pontifiant. Tout ça fut chassé à coup de morceaux teigneux dont les seuls titres sonnaient comme des manifestes : « Rock’N’Roll Star », « Live Forever », « Supersonic »….qu’aurait bien pu l’hypercérébral grunge face à cette pulsion primitive ? En quelques mois je découvris un autre versant de l’adolescence, tout aussi fort et tout aussi captivant : l’insouciance. La hargne. Le rock’n’roll, donc.




Pour comprendre ce que je raconte là cependant il faut quand même avoir une petite idée de ce que c’était qu’avoir quatorze puis quinze puis seize ans…au fin fond de la Normandie. Ca n’avait rien de folichon, rien de sexy…rien du tout – pour tout dire. On habitait dans une espèce de no-man’s land entre Rouen et Evreux, genre de petit village où il n’y avait quasiment que des vieux et des vaches, où les quelques gosses qu’on trouvait étaient tous plus ou moins des ploucs…Notre vie était entièrement réglée par des mœurs campagnardes parfois à la limite de l’arriéré, on était quatre gosses à la maison et on partageait tous le même et unique rêve : fuir d’ici au plus vite. A chaque fois qu’on franchissait un cap de notre scolarité on se retrouvait parachuté dans un autre village un tout petit peu plus grand que celui d’avant mais rien à faire, ça restait la cambrousse, ça restait le pays des ploucs et face à ça on était complètement désarmés – surtout Lise et moi qui n’étions pas aussi sociables et ouverts que les deux petits. Le meilleur résumé de cette situation aura sans doute été donné par ma compagne quelques années plus tard, alors que nous visitions (enfin…visitionspassions dans) la ville de mes années lycée : Je comprends que tu sois devenu dépressif !`

Qu’ajouter à cela ?

Je n’ai sans doute pas eu l’adolescence la plus terrible de tous les temps, bien entendu. N’empêche que l’endroit où j’ai passé les dix-sept premières années de ma vie est du genre à rendre le plus joyeux des rockers totalement neurasthénique. Envoyez-y Liam Gallagher passer une semaine, vous verrez. A son retour il sera devenu Thom Yorke.

Justement : quel rapport entre cette vie-là et les frères Gallagher, paire de branleurs évadés d’une banlieue ouvrière à des années lumières de l’Eure ? Rassurez-vous : aucun. Sinon leur hargne à s’extirper de leur milieu pour devenir des rock’n’roll stars, littéralement pour réussir… : « C’était l’usine ou la musique » disaient-ils. Ca, ça me parlait. Dans mon village paumé on avait guère plus de perspectives que dans leur banlieue mancunienne - on en avait peut-être même moins. Eux au moins ils pouvaient traîner les bars avec leurs potes bras cassés – chez nous y avait même pas une épicerie. Quand on voulait se bourrer la gueule (on manquait rarement de le faire) on marchait deux bornes et on se planquait dans un petit chemin vicinal pour vider des bouteilles de vin à 200 balles piquées dans la cave de notre très aristocratique tuteur (qui adorait les signes extérieures de richesse - tant pis si en fait il gagnait à peine le SMIC). En guise d’accompagnement on embarquait un vieux poste K7 à piles dont l’autonomie laissait à désirer, le seul truc vraiment cool de l’affaire c’était que comme on était au milieu de nulle part on pouvait pousser le son à donf et gueuler à s’en faire saigner le pif qu’on se sentait supersonique et qu’on voulait vivre pour toujours. C’étaient nos Soirées Chorales, du nom de l’activité éloignant notre mère de la maison chaque mercredi soir, et c’était le seul truc à peu près fun qu’on faisait dans une semaine.


Le reste du temps on glandait, on s’emmerdait à cent sous de l’heure et on rêvait à des jours meilleurs – chacun à notre manière. Ma sœur était déjà le nez fourré dans les bouquins, elle avait décidé depuis un  bon moment qu'elle s'en sortirait en faisant fructifier son don naturel pour les études ; mes petits frères à seulement quatorze et quinze ans avaient monté une petite association de malfaiteurs visant à terroriser le quartier, s’amusaient à pénétrer chez les gens par effraction, volaient des boosters et saccageaient les plantations des fermiers du coin. Avec un vague cousin par alliance (dans les petits patelins normands tout le monde est toujours cousin avec tout le monde) ils étaient devenus en quelques années les caïds du coin, à égalité avec la clique d’un mec qu’on appelait Carpette (j’ai jamais su pourquoi), bande certes réduite à quatre personnes mais néanmoins rivale. Scorcese aurait pu en faire un film dément : Gangs Of Frocville ***. Ou comment une poignée de mioches s’étaient battus à mort pour obtenir le monopole du marché du shit dans un petit patelin du Roumois.

Et moi, pendant ce temps-là ? Bah moi…j’attendais. Encore et toujours, j’avais aucune idée de ce que j’attendais mais ce qu’était sûr c’est que je l’attendais – aucune chance que je le loupe. Chris, elle, attendait un gosse. C’aurait dû me toucher mais bizarrement…ou non, pas bizarrement d’ailleurs…bref : ça me passait complètement au-dessus. Je vivais principalement dans ma tête, depuis des années – quand son ventre s’est mis à s’arrondir c’était beaucoup trop concret pour moi. Même la littérature, à l’époque, c’était le cadet de mes soucis. On pourra dire que j’étais ce qui s’appelle quelqu’un de désoeuvré : je me traînais pas mal, je savais jamais trop quoi faire et la pire question à me poser était Alors Thomas, qu’est-ce que voudrais faire plus tard ? Aucune idée. Souvent je répondais écrivain, mais dans le fond j’écrivais pas beaucoup à ce moment-là et je n’avais franchement pas idée d’en faire un métier. Dans le silence de ma chambre, dont je ne sortais presque plus, je crois que je voulais surtout être une rock’n’roll star. « Live forever » me faisait totalement planer – il me semblait que c’était le kiff total de provoquer ça chez les gens. Je sais, ça fait con dit comme ça…mais c’était que je voulais, vraiment : monter un groupe et devenir connu avec mes chansons (mes chansons étant vraiment une formulation purement rhétorique : je n’avais jamais écrit le moindre couplet de toute mon existence). C’était ma principale obsession, et en même temps c’était une obsession très bizarre puisque je savais pertinemment que ça ne risquait pas d’arriver et qu’en plus je ne m’en donnais absolument pas les moyens. Voilà ce que j’appelle vivre dans sa tête ; pour moi c’est très différent de vivre dans ses rêves, parce que vos rêves, même lointains, vous pouvez toujours essayer de les réaliser. Alors que moi…le rêve en lui-même me suffisait amplement. Ca me coûtait rien, j’avais juste à m’allonger sur mon lit, à me rouler un gros joint taxé à mon frère et à m’envoyer « Don’t look back in anger ». Ca venait tout seul, mes yeux se fixaient au plafond et soudain tout s’enchaînait. J’étais là, sur la scène, derrière un micro auquel je me cramponnais et le public reprenait en chœur mon refrain (car « Don’t look back in anger » était ma chanson, c’était moi qui l’avais écrite et c’était moi qu’on adorait pour ça).

Après quoi lorsque je descendais de mon perchoir envappé je me mettais derrière mon bureau et je prenais un stylo. Croyez-vous que j’aurais eu l’idée d’écrire mon prochain single ? Même pas : je me contentais de lister mes chansons préférées d’Oasis (ou de Suede ou de Kula Shaker), que je m’attribuais avec bonheur la plupart du temps. Ou que j’attribuais aux membres de mon groupe imaginaire, Pyramis, lorsqu’il s’agissait de morceaux qui me parlaient moins (« Hey now ! », par exemple). Je faisais ça presque tous les jours, changeant les track-lists de l’album fictif de mon groupe imaginaire, je crois même me souvenir que je dessinais les pochettes, dans un style très abstrait, avec à l’intérieur des dessins sensés être des photos lives du plus grand groupe français de tous les temps (ouais, c’était la seule ombre au tableau : on était un groupe français et ça la foutait mal – enfin cela dit ça nous empêchait pas de vendre des palettes entières de « Wonderwall » vous me direz). Ca m’occupait des heures et des heures, jusqu’au moment où résonnait un morceau particulièrement enlevé qui me faisait lever mon cul de la chaise et danser comme un dingue en chantant à tue-tête. En quelques années j’étais devenu un virtuose de la guitare imaginaire, c’était dingue tout ce que j’arrivais à faire avec cet instrument pourtant connu pour son manque de maniabilité. Des moulinets comme vous n’en verrez jamais, des bonds et des power-chords à se damner. Même des fois j’arrêtais de jouer pour prendre mon micro-brosse-à-cheveux à deux mains et la musique s’arrêtait même pas. Je me donnais tellement à fond sur scène que ma mère avait fini par s’en émouvoir, demandant l’avis d’un expert et songeant un temps à m’emmener voir un pédopsychiatre : Mon fils se prend pour Liam Gallagher, s’il vous plaît aidez-moi, passe encore qu’il se drogue mais j’ai vraiment peur qu’il revienne un soir avec une coupe playmobile. Ce qui une fois n’est pas coutume en appelle à mon indulgence rétrospective : déjà que j’avais mis enceinte la fille de sa meilleure copine, si en plus je me mettais à transformer chaque soir la maison en Zénith bourré à craquer…y avait effectivement de quoi s’inquiéter.

Il serait d’ailleurs très injuste de prétendre que ma mère tenta quoi que ce fût pour décourager ma vocation de rockstar fantasmatoire. Au contraire : elle disait souvent qu’elle avait toujours rêvé d’avoir des enfants artistes. Autant vous dire qu’elle aura pas été déçue du voyage, c’est toujours un peu à double tranchant ce genre de sentence, car dans le fond on sait tous très bien que tout parent (moi le premier) veut que son gamin réussisse dans la vie à se créer une situation pour conquérir son indépendance. Aucune mère n’a jamais sérieusement rêvé d’avoir un fils intermittent du spectacle ou pire : écrivain. Pas de bol, alors que je n’écoutais pas les conseils de ma mère la grande majorité du temps, il se trouve que je l’ai écoutée le soir où elle a surgi dans ma chambre en pleine jam de Pyramis :

« Toniiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiight, I’m a rock’n’roll staaaaaaaaar !!!!!!!!
-    Hé ! Tu peux pas baisser un peu la musique ?
-    Môman ! Fous-moi la paix : tu vois pas que je chante ?
-    Tu nous casses les oreilles surtout. »

Et sans plus attendre elle a coupé le poste.

« Non franchement : j’aime bien, hein, ta musique ; c’est sympa mais c’est obligé que ça hurle comme ça ?
-    Humpf… » ai-je dit, pratiquant un langage que les parents d’adolescents reconnaîtront sans peine « …je peux pas chanter en paix ?
-    Mon chéri… » a t’elle souri « …j’aime beaucoup quand tu chantes – je dirais même que tu chantes très bien (ce qui est normal : on chante tous très bien dans la famille)…mais pourquoi tu ne vas pas chanter dans un endroit où c’est fait pour ? »

Je me revois en train de la dévisager de mon œil le plus adolescemment torve :

« Genre où ?
-    Genre chez un copain.
-    Ah bah d’accccccord. Genre en fait tu veux bien que je fasse du bruit – mais chez les autres.
-    Non : je ne veux pas que tu fasses de bruit, tout court. Mais je serai très contente si tu te décides un jour à faire de la musique.
-    Hé ?
-    Puisque tu aimes la musique, si tu veux, je peux t’inscrire à un cours avec Lise. Ca te sortira un peu de ta chambre…
-    Nan, j’ai pas envie. Le rock ça s’apprend pas dans les cours.
-    Bon…eh bien je ne sais pas moi…tu n’as qu’à monter un groupe, alors.
-    Un…groupe… ? »

Bizarrement, j’avais jamais sérieusement pensé à jouer dans un groupe. Je veux dire : dans un groupe qui faisait de la musique pour de vrai, un groupe avec des gens réels que j’aurais pu toucher. C’était peut-être parce que j’étais trop timide pour fréquenter lesdits gens, ou peut-être plus simplement parce que je me doutais bien que ce serait pas aussi sublime que dans mes trips avec Pyramis. N’empêche que tout à coup, le fait que ma mère ait formulé cette hypothèse l’avait rendue subitement concrète à mes yeux. C’était tout simple en fait : j’avais juste à demander à des gens de faire un groupe avec moi, ils disaient oui et ça roulait.

J’avais aucune idée d’où j’allais trouver ces gens et j’étais même pas certain qu’ils existaient vraiment…mais monter un groupe…monter Pyramis pour de vrai…ouais : j’aimais bien le concept. Je l’ai dit à ma mère :

« Mais si on fait des répétes faudra que je puisse sortir le soir.
-    On verra ça avec ton père. Commence par y penser sérieusement, d’accord ?
-    Hum…ok. » …j’ai dit, comme si je venais de lui accorder une immense faveur « Je vais y penser. »

Et c’est comme ça que les choses sérieuses ont commencé.



*** il s’agit bien sûr d’une ville imaginaire, quoique vu les noms de patelins dans ce coin il soit bien possible que ça existe et que je ne le sache pas – auquel cas toutes mes excuses aux habitants de cet endroit que j’imagine ravissant.





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