(NOTE D’AVANT-CHRONIQUE : pas d’édito cette semaine, pour cause de nouveaux impondérables de santé ; à la place, un petit coup de HD – il y en aura donc deux cette semaine. Ce qui n’est sans doute pas plus mal : en effet ce troisième texte relève plus du chapitre intermédiaire que de la chronique, c’est un heureux hasard que ma santé me conduise à le faire suivre rapidement d’un autre…)
Elmut prenait des cours de guitare depuis qu’il avait huit ans. Ma mère, je le voyais bien, aurait adoré que je monte un groupe avec lui. Ca restait raisonnable : Elmut était le premier de la classe, nos parents se connaissaient et s’appréciaient, il était bien inséré dans la communauté du coin…c’était le mec parfait aux yeux de ma mère. Pour jouer dans mon groupe. Tellement parfait en fait que ça le rendait imparfait : déjà il était moche, il n’avait rien de rock’n’roll et sa guitare, une classique on ne peut plus…classique, il l’utilisait plus pour essayer de jouer du Segovia que du Oasis. Lui, il avait pas la rock’n’roll attitude. Il suivait le mouvement pour s’intégrer. Comme moi, d’ailleurs – sauf que pour ma part je m’étais rapidement laissé prendre au jeu. D’ailleurs on était même pas vraiment copains : je l’avais élu parce qu’il fallait bien élire quelqu’un - dans ma famille on avait souvent ces deux phrases super connes : Comment s’appelle ta p’tite fiancée ? et C’est qui ton meilleur copain ? Je suppose que c’était par peur que je sois aussi marginal que j’en avais l’air. Bref : n’étant pas (à l’époque) d’une nature contrariante je m’étais résolu à me choisir des petites copines par défaut (on ne les nommera pas toutes, par égard pour leur réputation) et dès la sixième j’avais sélectionné Elmut comme meilleur copain potentiel. J’étais le seul mec qui voulait bien traîner avec lui (et inversement), on avait tous les deux trop d’avance en classe, on avait les mêmes parents profs psychorigides et on aimait tous les deux le foot. La seule différence c’était que si moi je le détestais, lui se contentait de me mépriser. Et que si moi j’ambitionnais de quitter mon statut de rejeté Elmut pour sa part vivait très bien avec et n’avait jamais eu la tentation folle d’essayer de s’intégrer à des gens qui, il le savait, ne voudraient de toute façon pas de lui. Accordons-lui qu’il a eu raison, et même que sa position l’a plutôt bien servi quand on voit ce qu’il est devenu – à savoir un énarque à qui tout réussi et qui commence à se faire un petit nom dans certains milieux politiques. L’intransigeance paie donc, dirait-on.
Tout ça pour dire que ma mère me voyait bien monter un groupe avec lui, ce qui correspond somme toute parfaitement à son caractère (à ma mère) : elle a toujours bien vu ses enfants faire tout plein de choses, et si elle pouvait donner son avis dessus, voir en décider…c’était pas plus mal. Elle était parfois à l’origine de jolies initiatives, pleine de bonnes intentions, mais un jour ou l’autre on finissait par payer le prix fort pour les conseils qu’on était venu lui demander. Autant vous dire que vu sous cet angle son avis sur le futur recrutement de Pyramis m’importait assez moyennement – il m’encombrait même plus qu’autre chose. D’autant que prendre Elmut avec moi c’était quasiment faire l’inverse de mon projet de départ, qui n’était pas tant de produire de la bonne musique que de racheter ma réputation – et donc ma vie. Quitter mon statut d’éternel loser rejeté, devenir le mec qu’on applaudit…j’y croyais vraiment, à l’époque y avait pas les blogs – ça demandait vachement plus de force de conviction que maintenant. En ce temps là d’ailleurs y avait rien, encore. Ni blogging ni télé-réalité, ça semblera incroyable aux jeunes qui me lisent mais il y a une petite dizaine d’années il fallait encore avoir fait quelque chose pour être acclamé. Je me dis d’ailleurs parfois que si j’avais seize ans aujourd’hui, je serais vachement plus heureux qu’à l’époque, je deviendrais l’icône des Skyblogs ou je participerais à la Nouvelle Star, entre ma mère à l’amour complètement étouffant et mon salopard de père j’avais tellement besoin d’être un tout petit peu admiré que j’aurais fait n’importe quoi pour ça. Donc un groupe, et certainement pas monté avec un mec que j’aimais pas et qui était tout droit repêché de notre petite bande à Lise, Angèle et moi-même – bande qu’on surnommait affectueusement Le Club des Rejetés.
Ma mère étant ma mère, cela dit, ce qui devait arriver arriva : elle nous inscrivit Lise et moi à un cours de musique, on avait eu beau dire qu’on voulait pas y aller, que le rock c’était un état d’esprit et qu’Oasis était constitué de cinq très mauvais musiciens…rien n’y avait fait. Il fallait toujours avec elle qu’on soit cadré et encadré, même ma nouvelle passion devait être sous contrôle (ça n’a d’ailleurs pas changé, preuve en est que pas plus tard qu’hier ma mère me suggérait lourdement d’animer un atelier d’écriture dans le quartier…). J’aurais jamais eu les couilles de le dire mais Lise avait raison : c’était contre-productif ; plus on était serré de près plus on faisait des conneries – j’ai sans doute été le seul ado au monde à avoir réussi la performance de mettre enceinte une fille en ayant paradoxalement jamais eu le droit de sortir de chez lui ni d’y inviter la moindre minette. Alors bien sûr on arrivait toujours à se sortir de ce putain de joug, mais c’était chaque fois au prix d’expériences limites – celle du cours de musique en fut une. Ne pouvant pas refuser on avait accepté d’y aller, sous réserve de pouvoir arrêter si ça nous plaisait pas.
Le moins qu’on puisse dire c’est qu’on a pas eu beaucoup à se forcer.
Car avant d’attaquer la musique, il fallait passer par le solfège. C’était absolument obligatoire. Une logique implacable : on ne peut pas jouer de la musique si on ne sait pas lire une partition. Vous aurez déjà compris qu’on était pas tombé dans l’école de musique la plus rock’n’roll du monde – en même temps on était en 1997 et le rock était officiellement mort depuis trois ans. Et vous aurez tout autant compris que si les cours de musique nous branchaient moyen, les cours de solfège…encore moins.
Pourtant la vie est parfois magnifique, un peu farceuse peut-être mais quand même assez géniale – quand on a de l’humour. Il arrive que les choses soient encore pire que nos plus grandes craintes le supposent – les cours de solfège se sont inscrits d’emblée dans cette catégorie. Imaginez donc que nous nous sommes retrouvés Lise et moi au milieu d’une tripotée de marmots âgés en moyenne de…sept, huit ans. L’âge normal de début de vocation musicale pour la plupart des gosses (ou disons : l’âge où les parents décident pour leurs gosses qu’ils doivent avoir une activité le mercredi après-midi). Tous les gamins du coin commençaient le solfège à cet âge, ce qui fait qu’on s’est mis d’accord assez rapidement pour que le premier cours soit le dernier. Outre le fait que c’était chiant et qu’y avait assez peu de chances qu’on se fasse des copains…c’était quand même assez humiliant de devoir déchiffrer laborieusement la partition d’ « Au clair de la Lune » ou de répondre à des questions comme Alors Thomas, dis-moi, qu’est-ce qu’une clé de sol ?
« Euh…bah…c’est le truc au début de la partition ?
- Oui, mais encore ?
- Euh…
- Oui… ?
- Bah euh…en fait…
- Quelqu’un d’autre ? Oui, Paul ?
- C’est pour les aigus ! »
Ce genre de scène est déjà insupportable en soi, alors quand en plus Paul, qui vient de vous moucher joliment, est en CM1 quand vous rentrez en terminale et allez être père sous deux mois...c’est juste pas possible. Ou alors faut vraiment avoir l’ambition d’être un grand musicien vissée au corps – mais c’était pas mon cas. De moins en moins, en fait, lorsque le prof m’a dit le même jour :
« Chez nous, personne n’a le droit de toucher un instrument avant d’avoir fait un an de solfège.
- HEIN ?!
- Ah, c’est très bien ! » (là bien sûr vous aurez reconnu sans peine ma mère) « C’est très important, d’avoir les bases. Ca permet de progresser. »
Je ne me souviens plus si c’est ce jour là que j’ai eu l’idée d’intituler ma première composition « Fuck les bases ». Toujours est-il que c’est bien ce jour là en revanche que j’ai décidé de me focaliser sur le chant et de ne jamais toucher un instrument de ma vie.
Pour une fois que j’avais une bonne raison d’être paresseux, une raison quasi politique…on avouera que c’eut été con de s’en priver.
Commentaires
Eh bien...il me semblait que c'était plutôt un texte de transition n'apportant pas énormément à la suite. Un truc tout à fait à sa place dans le cadre d'un roman, beaucoup moins dans une série de chronique sur un blog. J'ai même songé (pour vous dire) à supprimer cet épisode pour passer au suivant.
(ouf...ça y est, j'ai répondu à tous les coms...je retourne me mettre au lit !!! :D)
Second titre, plage 1 du premir album.
Pour la troisieme chronique, je table comme titre "Free to do whatever I want".
Sinon, d'accord avec toi, rien n'est moins Rock n Roll que le solfege. Les tablatures c'est pas fait pour rien.
Sinon, tu dis avoir juré ne jamais toucher à un instrument de ta vie.... Pourtant tu composes à la guitare, non?
Sinon, très agréable à lire, rythmé... Et je suis fort content d'en avoir 2dans la semaine, là!
Parce que merde, quand meme... Elmut, quoi. Meme en Normandie, je pense pas qe ca existe, non?
PS: Je viens de vérifier, ce prrénom a été donné 4 fois en France depuis 1948. Je suis rassuré, les gens ont gardé leur sens des convenances quand meme.
c'est vrai que depuis....
BBB. >>> "High Density" est pleinement et absolument un roman (quoiqu'il soit sans doute trop court pour être considéré comme tel par quelqu'un d'autre que moi). Mais je ne le savais pas au moment où je l'ai commencé. Et comme j'avais promis de publier une nouvelle série...eh bien voilà, je ne pouvais plus reculer. C'est un roman que j'ai fragmenté en chroniques - on dira ça comme ça.
Guic' >>> alors déjà le titre s'appelle "Whatever" et je l'ai toujours détesté ;-) Et puis "So I start a revolution from my bed", c'est "Don't look back in anger", donc la plage 4 (la plage 3 c'est "Wonderwall" :D).
La réponse à l'énigme est plus bête que ça, en fait si tu avais suivi la logique du texte précédent tu aurais sûrement trouvé (je te dis ça...c'est en prévision de ma prochaine mort en rock :-)). "In my mind, my dreams are real / Are you concerned 'bout the way I feel ?"...c'est le pont de "Rock'N'Roll Star".
Pour l'instrument...tu as raison. En fait, la phrase correcte aurait dû être "juré de ne plus jamais jouer d'un instrument" (ce que je n'ai jamais vraiment fait). Mais toucher, oui, je l'ai refait, plein de fois en plus !!!
Quant aux deux par semaine...content que ça te fasse plaisir. Disons que ce sera pour compenser le fait que sauf bouleversement du planning il n'y en aura pas la semaine prochaine (because of top ten trimestriel).
Enfin Elmut...pourquoi demander alors que tu sais déjà que je hais les makings of et ne vais par conséquent pas répondre ? ;-)
AliénoRd >>> merci pour ta visite, et au plaisir !
Ska & Marion >>> merci à vous deux ; en espérant que le reste ne vous décevra pas...
Mamie >>> depuis je suis devenu un chieur, tu peux le dire : tout le monde le sait :D
Oui. C'est sûr que c'est plus facile que l'inverse. Enfin, je crois.
fragmenté en chroniques
s.t.
short cuts ?
en tout cas, un plaisir à lire !
Bizz,
Lily.
"en ayant paradoxalement jamais eu le droit de sortir de chez lui ni d’y inviter la moindre minette."
Tiens, on a eu les mêmes parents ! Sauf que pour moi l'interdiction concernait les Garçons, ces êtres malfaisants qui ne pensent qu'à courir les filles au lieu d'ETUDIER.
J'espère que tu vas vite aller mieux et que ton planning de la semaine prochaine nous offrira une plage d'HD, je ne tiendrai pas 2 semaines sans ma dose. Merci.
Lily >>> non merci, ça ira !!!
Tamara >>> hum...non, en fait, c'est l'inverse - mais je me suis mal exprimé : si je vais mieux, il n'y aura pas de HD parce qu'il y aura à la place un édito le mecredi et le Top 10 musical trimestriel le samedi. Si je ne vais pas mieux...alors il y aura HD qui ne me demande aucun effort vu que tout est déjà écrit ;-)
High Density ! Deux épisodes + un prologue, et comme Tamara j'en suis déjà à l'appeler affectueusement HD ! Vraiment, je vous félicite, Thom. Faire oublier votre "Journal" n'était pas gagné. Mais au bout de trois "plages", je suis complètement accro à cette série là. Et j'ai hâte d'être à samedi, et comme Tamara, je suis farouchement contre l'idée d'être sevrée la semaine prochaine. Ne le prenez pas mal : mais on s'en fout, de l'édito !! H.
Alors là...je suis touché - et coulé ! Un tel degré d'adoration pour cette série qui compte plus que n'importe quel autre texte à mes yeux...ça mérite une récompense. Je ne sais pas encore laquelle, mais on va trouver ! Parce que si vraiment vous avez oublié le Dep avec HD, chère H.V...je suis comblé !!!
Attention, Thom...je n'oublierai pas ce que vous venez d'écrire là, publiquement !! H.
(bon, ok, fais comme tu veux, après tout, c'est un peu ton blog ici...) :-)
La principale différence, c'est qu'on m'avait nous-même décidé (pour cela qu'on y restera un moment). On s'est inscrit au conservatoire, parce que c'était assez peu cher, en solfège et en orgue (parce que la guitare et le piano, fallait être déjà bon à 5-6 ans, vu le nombre de candidatures, contrairement à l'orgue qui était peu demandé et pour lequel on pouvait rentrer à tous âges sans avoir un niveau exceptionnel).
On jouait tous les deux plus ou moins ensemble, du rock... mais on aimait aussi le classique, donc le conservatoire nous intéressait. Notre truc c'était pas Oasis ou Blur (qui n'existaient pas vraiment - je crois - à l'époque), mais Led Zep, Pink Floyd, les Beatles, les Doors (euh... je précise out de même qu'on était au début des années 90, car vu les groupes dont on était fan, on pourrait en douter)... donc la technique nous intéressait (mais sans être "obnubilés" par elle, j'avais fini d'écouter les groupes métal et prog "virtuoses" qui me gonflaient).
Donc... on débarque en cours de solfège, et on se retrouve, nous qui avions environ 18 ans, dans une classe de gamins de 9-10 ans... qui nous humiliaient régulièrement, vu qu'ils étaient généralement meilleurs, mais ça nous amusait aussi pas mal, on aimait tourner tout ça en dérision.
Déjà, on avait l'air de deux gros cancres, mon pote avait des cheveux hyper-longs, et moi en jeans déchirés et veste en jean... marrant, parce qu'à l'école, même si je trainais toujours avec les cancres et restais au fond de la classe, je n'ai jamais été vraiment un cancre, je m'en tirais toujours pour ne pas avoir de mauvaises notes... là, quand je nous voyais dans cette classe, j'avais l'impression qu'on était les deux pires cancres de la planète... pas des types qui ont redoublé une ou deux classes, mais deux adultes au milieu de bambins... Le tableau nous faisait mourir de rire... des "petites têtes blondes" bien sages qui nous regardaient comme deux attardés, et nous deux, au fond de la classe, avec nos dégaines assez "rock", parfois dans un état second après avoir fumé un joint avant le cours, nous qui ne faisions rarement nos devoirs, qui galérions... on piquait des fous rires quand on se rendait compte qu'on était en train, lors de dictées musicales, de copier sur des enfants...
Bref... on avait honte, mais on se marrait bien...
Ca va comme ça ou t'en veux plus ? ;-)
Voilà pourquoi je n'ai jamais appris à jouer d'un quelconque instrument...







Je plaisante, bien sûr. Pourquoi "chapitre intermédiaire" ? Quelle est la différence avec un chapitre normal ?
C'est vrai que ce texte est court ; pour autant, il n'est ni mauvais, ni inintéressant. Ne nous jouez pas le numéro de l 'auteur complexé, "s'il vous plait, ne me jugez pas trop durement". Il est bon, ce texte. Rien que pour la phrase :
"N’étant pas (à l’époque) d’une nature contrariante je m’étais résolu à me choisir des petites copines par défaut (...) et dès la sixième j’avais sélectionné Elmut comme meilleur copain potentiel."
Délicieuse !
BBB.