Manon-qui-ne-s'appelle-pas-comme-moi a gobé le doigt que je lui tendais en espérant qu'elle le prendrait dans sa main.
Ca m'a fait sourire : y a que dans les films que ça marche ces trucs-là.
J'avais pas pu venir le jour même, ou pas voulu - enfin peu importe : j'étais là le lendemain, et j'avais beaucoup de mal à croire à ce que je voyais. J'arrivais même pas vraiment à croire que j'étais là, en fait. Que c'était à moi que tout ça arrivait et que c'était ma fille que j'avais dans les bras. J'avais jamais vu de bébé aussi neuf, de bébé né depuis aussi peu de temps, ça m'a pris de cours : je m'attendais pas à ce que ce soit aussi petit. Je l'ai pas tenue longtemps, j'avais un peu peur, ça m'intimidait beaucoup tout ça. Je crois que sur le coup je l'ai serrée trop fort contre moi, ma mère m'a dit en rigolant de lâcher un peu de lest et moi ça m'a tellement gêné que je l'ai carrément reposée. Chris l'a prise dans ses bras, en la regardant faire je me suis demandé comment elle pouvait déjà savoir comment la tenir. Mais pour tout le monde ça semblait normal, a priori j'étais le seul à me demander ce que je foutais là. Une infirmière avait dit en me voyant arriver Ah mais voilà l'heureux papa, ça m'avait fait tout drôle, depuis neuf mois j'essayais de me faire à l'idée que j'allais avoir une fille...mais le concept d'être papa - c'était autre chose. J'avais bien compris que je serais sans doute moins dispo qu'avant, qu'il y aurait des répercussions brutales sur ma vie. J'avais pas trop réfléchi en revanche à tout ce que je devrais faire pour tenir mon nouveau rôle, même donner un biberon je savais pas comment on faisait. Ce qui d'ailleurs n'était pas grave vu que Chris voulait lui donner le sein. Bon. Moi j'avais toujours trouvé ça un peu dégueu mais j'avais rien contre, à vrai dire personne m'avait vraiment demandé mon avis et quand elle lui a donné le sein pour la première fois devant moi mon seul commentaire a été : Ah oui ? Tu lui donnes le sein ? Tiens... Elle a dû sentir le décalage parce que je me rappelle qu'elle a rien répondu et s'est contentée de soupirer. Je lui avais dit ça sur le même ton que je lui aurais dit Ah oui ? Tu veux te teindre en brune ? Tiens...Du coup j'ai longtemps ignoré si ça faisait vraiment une différence, de donner le biberon. Cela dit j'ai longtemps ignoré beaucoup de trucs sur les bébés, et sûrement que j'en ignore encore tout un tas. Le bon côté des choses c'est que si un jour j'ai un autre enfant j'aurais quand même un peu le privilège de la nouveauté.
Après ils ont embarqué Manon vers un autre endroit, j'ai pas trop compris où, enfin tout le monde là aussi a eu l'air de trouver ça on ne peut plus normal. J'étais quand même un peu sceptique, parce que tout ce monde ne me semblait justement pas du tout normal. Ma mère était méconnaissable, ma sœur à deux doigts de la caramélisation et mes frères mouftaient pas. Quand à Chris...elle avait l'air d'avoir deux ou trois ans de plus. C'était comme si subitement mon monde avait changé, comme si tout avait changé sauf moi. Heureusement que mon père avait réussi à se faire porter pâle pour cause de boulot (soit donc en décrypté : de rendez-vous avec sa maîtresse)...ça injectait un peu de normalité dans une situation tellement inhabituelle. Radieuse, ma mère a demandé à Chris combien de temps avait duré le travail.
« Cinq heures. »
J'ai sifflé :
« Wow ! La vache : c'est long...
- Non. C'est court. »
...a coupé ma mère, ce que j'ai pris comme une invitation implicite à fermer ma gueule. Dont acte : je l'ai laissée faire la conversation avec mon alter ego - L'Heureuse Maman.
En attendant qu'on estime avoir besoin de moi je me suis vautré sur un siège et j'ai jeté un coup d'œil par la fenêtre. Ainsi au bout de cinq minutes avais-je perdu le fil d'une conversation à laquelle je ne comprenais de toute façon pas grand chose, et lorsque j'ai essayé de raccrocher les wagons Christine avait demandé si ça nous dérangeait pas de la laisser un peu se reposer. Comme ça dérangeait personne on est sorti de la chambre, et là ma mère m'a dit que si je voulais je pouvais rester un peu - qu'elle viendrait me rechercher plus tard.
« Quand tu es né... » a t'elle ajouté « ...ç'a été le plus beau jour de notre vie, à ton père et à moi. »
J'ai répondu par une moue. Je trouvais que c'était pas très sympa de dire ça devant les autres. Je trouvais aussi que c'était une drôle de manière de souligner que j'avais pas l'air spécialement heureux et que j'étais bien le seul dans l'assemblée. Mais en même temps j'y pouvais rien, c'était pas de ma faute si le seul truc que je ressentais aujourd'hui c'était une gène monumentale. C'était pas ma faute si je me sentais pas du tout à ma place et si j'avais pas du tout envie de rester plus longtemps avec Chris et Manon.
« Laisse... » a dit Lise « ...il doit pas vraiment se rendre compte, c'est normal. Ca viendra petit à petit. Allez - on rentre ? »
Et on est rentré. Tout le monde a parlé de Manon toute la soirée, ç'a été le seul sujet de conversation pendant des heures et moi j'ai quasi pas ouvert la bouche. Je ne savais pas quoi dire, j'étais content mais j'ignorais un peu pourquoi, et à la limite je me sentais le dernier responsable de cet heureux événement. Néanmoins le soir j'ai tenu à marquer le coup, comme souvent à l'époque quand il m'arrivait un truc qui me paraissait important : j'ai voulu écrire une chanson. Enfin : un poème. Destiné à devenir une chanson, ou pas. J'ai gribouillé une phrase qui m'a paru pas mal :
Manon pleurait sans raison
...et je me suis arrêté aussitôt - incapable de trouver autre chose à raconter.
Il m'a fallu quatre ans avant d'écrire la suite.
J'y suis retourné le lendemain et ça n'a pas été très différent de la première fois. En fait c'était peut-être même pire, parce qu'il y avait Bruno et Martine, les parents de Chris, et qu'ils pouvaient pas me blairer. Que ce soit dans les films ou dans ma propre vie c'est un truc que j'ai jamais entravé, ça : quand il y a grossesse chez un couple d'ados, le garçon est fatalement un affreux pourri. Genre quand on avait conçu Manon Chris elle était pas là, je sais pas trop, sûrement qu'elle pensait à autre chose et que moi POUF ! j'en ai profité pour lui faire une môme. C'est bien connu, c'est toujours comme ça que ça se passe. Chris c'était la victime et moi j'étais un enfoiré de bourreau - une ordure même pas capable de maîtriser ses spermatozoïdes. Mais le pire c'est pas tellement qu'ils l'aient pris comme ça, après tout c'est humain. C'est même pas non plus que mes parents l'aient pris de la même manière, non non...le pire c'est que j'ai souscrit à tout ça. J'ai même pas cherché à me défendre : c'étaient les grands, et les grands ils savaient quand même mieux que moi ce genre de chose. S'ils disaient tous que c'était ma faute...bah c'est que c'était vrai, et puis voilà.
J'ai donc repris Manon dans mes bras le lendemain. C'était ni mieux ni moins bien que la veille, elle était toujours aussi petite et aussi silencieuse. Faut dire qu'en plus elle avait l'air d'avoir très envie de dormir, moi j'ai pas voulu la contrarier dès le début de sa vie alors j'ai laissé Martine la mettre dans son berceau.
« Tu n'as pas oublié d'aller la reconnaître à la mairie, j'espère ?
- Hum... »
J'avais effectivement oublié. Enfin non : je savais juste pas qu'il fallait faire ça. Et comme ma mère me l'avait pas dit, comme personne me l'avait dit...bah j'y avais pas pensé. A une époque où il y a internet et des centaines de chaînes de télé et des tonnes de films c'est assez inconcevable de pas y avoir songé, mais en 1997 dans une cuvette où on n'avait que trois chaînes de télé et dans une famille où personne parlait à personne...ça restait possible. D'ailleurs Martine a rien dit de vraiment désagréable, elle s'est contentée de souligner qu'il fallait absolument que je le fasse. Après quoi elle a commencé à poser plein de questions à sa fille sur comment elle se sentait et si elle avait besoin d'affaires, ça m'intéressait moyen alors je me suis approché du berceau et j'ai regardé dormir cette petite chose que j'allais devoir m'habituer à appeler ma fille. Autant dire que ç'allait être coton, parce qu'elle m'évoquait quand même assez peu de choses. A dire vrai j'aurais même pas été certain de pouvoir la reconnaître si on me l'avait mise dans une grande pièce avec tout plein de ses semblables, genre baby-blind-test. Elle avait certes pas mal de cheveux mais d'une couleur pour le moins indéterminée, pareil pour ses yeux (enfin...leur couleur, elle en avait bien sûr une quantité normale)...franchement j'aurais jamais osé le dire devant Chris mais c'était le bébé le plus banal du monde. A tel point que quand Bruno a posé paternellement la main sur mon épaule en me disant Elle est belle, hein ? ma seule réponse a été Euh...ouais... ; à peine si j'ajoutais pas : C'est un bébé, quoi.
« Alors donc, ce sera Manon ? » a demandé Martine, s'adressant bien sûr principalement à Chris « Remarque : c'est un très joli prénom, je trouve.
- Oui. Ca lui va très bien.
- Tu y as pensé comment ?
- En fait... » sa voix a baissé d'un ton en disant ça « ...c'est Thomas qui a trouvé.
- Ah oui. Thomas...mais à toi, ça te plaît, hein ?
- Mamaaaaan !
- Eh bien quoi ? Je demande, c'est tout ! Je suis sûr que Thomas comprends mon inquiétude. »
Bien sûr, oui, je comprenais très bien. Fallait quand même pas que je décide de trop trucs à propos de ma fille. Déjà j'avais la chance qu'on m'ait prévenu de sa naissance...que je m'estime heureux. Et le pire : c'est que je m'estimais en effet tout à fait heureux du déroulement des évènements.
« Il m'a semblé que comme elle porterait pas le nom de son père...ce serait bien de le laisser choisir le prénom.
- T'as raison ma grande ! » a bougonné Bruno « Les concessions - voilà de quoi la vie est faite.
- Et d'ailleurs... » a repris Martine « ...tu as décidé quoi, ma chérie, à propos du baptême ? »
...et là aussi, j'ai bien senti qu'on allait pas vraiment me demander mon avis.
« Je ne sais pas encore...écoute Maman, faut que j'y réfléchisse.
- Ouais, c'est ça. Mais surtout te force pas. »
...a cru nécessaire d'ajouter Bruno, qui était juif non-pratiquant et n'avait pas mais alors pas du tout envie que sa petite fille soit baptisée. Il avait déjà cédé pour les siennes, de filles...sur cette question-là au moins il espérait bien que Manon lui permettrait de prendre sa revanche. Ce en quoi j'espérais pouvoir l'aider, vu que j'étais pas du tout au courant de cette histoire de baptême et n'étais pas spécialement disposé à ce que cela fasse :
« Un baptême ? C'est sympa de me tenir au courant !
- Allons, Thomas... » a couiné Martine de son ton le plus sirupeusement intolérable « ...on ne t'en a pas parlé pour ne pas t'ennuyer avec des choses de moindre importance.
- Mais...c'est important, pour moi...
- Bien sûr, mon grand, bien sûr. Ces choses là sont toujours très importantes. C'est justement pourquoi il faudrait que Christine prenne une décision - pas vrai ma chérie ? »
J'ai bien compris que ce serait sans espoir. De toute façon à bien y regarder Manon elle-même m'apparaissait comme une étrangère, quoi de plus normal puisque j'avais été complètement mis à l'écart de la grossesse ni n'avait spécialement essayé d'y prendre part d'une manière ou d'une autre. C'était à peine si on m'avait consulté pour savoir s'il fallait garder le bébé ou pas, ça risquait pas d'être maintenant qu'on allait s'enquérir de mon opinion. Puisque personne ne me demandait mon avis et que de toute façon je n'aurais même pas pu concevoir que Chris prenne la mauvaise décision...à quoi bon perdre du temps à discuter ? Pour le principe ? Mais à seize ans j'étais très loin de me douter que dans la vie, c'était justement super important de discuter pour le principe. D'ailleurs j'avais même pas le moindre principe, c'est vous dire si ça me passait au-dessus.
Sentant bien que j'étais de trop j'ai fini par signaler que je prenais congé. Ca servait à rien de rester plus, dans mon esprit tout cela n'était que la suite logique de tout ce qui avait précédé. Si je me sentais pas à ma place c'était tout simplement parce que j'y étais pas, nul besoin d'être très malin pour le comprendre. Christine était maintenant une maman, elle avait porté Manon et elle allait tout faire pour qu'elle grandisse heureuse. Bruno et Martine la soutenaient, ils tenaient leur rôle de parents d'une fille-mère, ç'avait beau me taper sur le système on pouvait pas leur reprocher de faire leur devoir. Moi mon devoir j'aurais bien aimé le faire, mais je me rendais compte qu'en réalité personne n'avait vraiment besoin de moi. Quel soutien je pouvais bien apporter à Chris, moi ? J'étais qu'un gosse, on pouvait pas vivre ensemble (et on le voulait pas), j'avais pas un rond et j'avais pas vraiment les moyens de la jouer comme tous ces pères divorcés que je voyais. J'étais hors course et tout le monde le savait, c'était par pure charité si on me tolérait encore à un endroit où j'avais rien à faire aux côtés de gens pour qui j'étais personne. Quant à Manon...dans les mois à venir c'était de toute façon pas de moi qu'elle allait avoir besoin. J'ignorais si mon rôle n'avait pas encore commencé où s'il était déjà terminé - ce qui était sûr et certain c'est que dans les prochaines scènes du film on m'avait pas compté au casting.
Alors que j'étais déjà arrivé devant la façade de l'hôpital, en train de m'allumer une clope bien méritée, j'ai vu accourir Bruno l'air tout excité, j'ai cru que j'avais oublié un truc.
« Thomas...faudrait qu'on parle de quelque chose.
- Ouais. Ok.
- Tu veux pas rentrer cinq minutes au chaud ?
- Je termine ma clope. Mais tu peux parler en attendant...
- Bon alors voilà...je voulais te dire que d'ici deux, peut-être trois semaines...enfin, quand tout le monde sera complètement valide, quoi...
- ...
- ...on va sûrement aller du côté de Strasbourg - tu sais que toute notre famille est par-là.
- Ouais, bien sûr.
- Ma mère voudrait vraiment connaître son arrière petite fille, c'est normal, hein ?
- Euh...je crois, oui...
- Oui : c'est normal. Quand tu penses qu'il y a quoi ? Quarante-cinq ans... ? ...elle était déportée ! Ah ça : tu l'aurais entendue hier au téléphone...jamais elle aurait cru voir son arrière petite fille. »
J'ai opiné du chef, sans trop comprendre l'intérêt de la conversation. J'étais ravi pour la mère de Bruno, de même que j'étais ravi pour mes grands-parents à moi. Fallait bien que mon bordélisme du spertamo ait quelques avantages notables...
« Enfin voilà...je voulais te prévenir, hein. C'est normal de t'en parler, toi aussi tu as autorité.
- Ah... ? Euh...bah écoute, y a pas de problème, Bruno...c'est tout naturel...
- Non parce que bon...tu comprends, c'est normal qu'on veuille faire les choses au mieux pour Christine et Manon. Hein ?
- Je...je suppose que oui.
- Oui oui, je pense aussi. C'est pas qu'on veut pas que tu joues ton rôle, hein, tu sais qu'on t'a toujours bien aimé...Ah putain ! Quand j'pense que je t'ai vu grandir ! Si j'avais su qu'un jour tu deviendrais un beau jeune homme comme ça...et le père de ma petite fille, de surcroît !
- ...
- Bref : tout ça pour dire que tu sais qu'on veut surtout pas te mettre à l'écart, ça n'a rien à voir. Tu es le père, hein, on l'oublie pas.
- ...
- Et c'est justement parce que tu es le père...que tu sais ce qui est mieux pour Manon et sa mère, pas vrai ?
- Ou...oui...
- C'est quand même important qu'elles soient près de leur famille, je pense qu'on est d'accord ?
- Euh...j'ai pas déjà dit oui ?
- J'veux pas qu'y ait des embrouilles entre nous, hein Thomas ? Pas d'histoires, pas de bagarres...rien de tout ça, hein. Tu es le père, tu le seras toujours, crois-moi. Tu pourras venir voir Manon autant que tu le voudras, aucun problème - tu as ma parole d'homme.
- Attends...comment ça : venir voir Manon ?
- Eh bien...venir la voir. Quand on habitera là-bas.
- Vous... ? »
J'ai pas pu aller au bout de ma phrase. Même avec onze ans de recul je ne suis pas certain de pouvoir affirmer que j'ai bien compris de quoi il retournait.
« Allons, Thomas...réfléchis une seconde : là-bas on a tout ce qu'il faut, des amis, une famille pour Manon...alors qu'ici Chris n'a même pas son frère, ni sa grand-mère...tu sais bien qu'au départ on n'avait jamais prévu de rester en Normandie.
- Mais attends...
- Tss tss tss... : je sais bien à quoi tu penses, mais moi je te demande de penser à la p'tite. Pas facile, hein, je sais. Faut s'habituer à ça, hein : penser rien qu'à ses enfants. Ca viendra, va. En attendant moi j'te dis les choses comme je les sens, fils. C'est le mieux qu'on puisse faire. Je te le jure sur la tête de mes gosses. Et tu sais que je déconne pas avec ces choses-là, hein. Tu le sais. Hein que tu le sais ?
- Je...
- Alors bien sûr, évidemment...tu peux t'y opposer, c'est pour ça que je t'en parle. C'est pour toi, hein, parce que tout le monde te dira que de toute façon Chris a tous les pouvoirs - et sa mère et moi par extension. Mais je peux comprendre que ce soit pas facile, hein, j'suis humain quand même...alors je te demande de pas t'y opposer, je te le demande comme un service rendu à Manon - et à Christine. Parce que si tu fais des histoires - et t'as le droit d'en faire...ça servira à rien d'autre qu'à perdre du temps et faire du mal à tout le monde - et moi je sais que t'as pas envie de faire du mal à Christine. T'es un brave gars, Martine me disait tout à l'heure que t'allais faire des histoires mais je sais bien que non, t'es beaucoup plus responsable qu'elle le pense. Tu tiens de ta mère, toi : t'es capable d'oublier un peu ton ego au profit de ton enfant. Je me trompe ?
- Euh...je...je sais pas...euh...ouais ouais, c'est possible mais...
- AH ! Je savais que tu comprendrais. Je le savais ! Je l'ai dit à Martine mais elle voulait pas me croire. Je te félicite, fils. Vraiment, je suis fier de toi. Bon et puis de toute façon : c'est pas tout de suite tout de suite, hein. Y a encore quelques semaines et d'ici là tu pourras venir voir les filles autant que tu voudras. T'inquiète pas pour ça, fils. Vraiment t'inquiète pas : c'est le bon choix que tu fais là. Tu regretteras pas. »
Quand je suis rentré chez moi j'avais les larmes au yeux, et ma mère m'a tout de suite demandé ce que j'avais. J'ai pas eu le courage de lui répondre. Quelque part je crois que j'étais encore plus triste pour elle que pour moi-même. Alors j'ai juste dit que c'était l'émotion et j'ai filé dans la chambre fumer un joint. J'avais besoin de réfléchir à comment annoncer à tout le monde que Manon allait partir vivre à l'autre bout du pays. Ca risquait d'être coton et je voulais à tout prix éviter les histoires, fallait que j'amène le sujet avec tact. Sans quoi la famille allait être à feu et à sang par ma faute, et franchement j'aurais pas eu grand chose à y gagner - vu qu'en effet je savais bien que Bruno avait raison et que de toute façon Chris avait tous les pouvoirs sur sa fille. Sans oublier qu'il avait sans aucun doute raison à propos du reste : c'était le mieux pour tout le monde. Suffisait de me voir cinq minutes avec Manon pour savoir que je serais jamais un père. Jamais. Et que c'était sans doute pas plus mal. Le mieux qu'on pouvait attendre de moi c'était de faire des gazouillis à bonne distance, ç'avait crevé les yeux depuis deux jours - et je savais gré Bruno de ne pas avoir soulevé ce point délicat. Et puis c'était pas comme si on m'avait demandé de renoncer à tous mes droits ni de renier la petite...on me proposait juste de vivre ma paternité par correspondance - même pour moi c'était sans doute mieux.
Alors j'ai accepté qu'il en soit ainsi. Parce qu'il me semblait presqu'aussi inconcevable d'être un père normal que de souffrir le manque de Manon. Parce que tout s'imbriquait dans la même équation. Si on m'avait dit qu'en laissant faire ça j'allais faire du mal à ma petite fille, je l'aurais bien sûr pas fait. Si on m'avait prévenu que j'acceptais de scinder ma vie en deux sans espoir de jamais pouvoir la réunifier...j'aurais sans doute vu les choses autrement. Si on m'avait prédit qu'à chaque visite en Alsace le départ serait un crève-cœur...
Mais personne ne m'a rien dit. Et un mois plus tard Manon était partie.






