Ainsi donc Jean Teulé a déjà raté un roman. Comment dire ? C'est presque rassurant. Ca l'humanise. Vue la qualité remarquable de son œuvre (abondamment commentée dans ces pages, et désormais abondamment commentée sur le web - tout court) il est bon de savoir que cet homme a aussi eu, un jour, une petite faiblesse, une petite faiblesse d'autant plus sympathique qu'elle est commune à tous les vrais bons écrivains qui se respectent : dans « L'Œil de Pâques », Jean Teulé a péché par mégalomanie. Par hybris - ou pas loin.
Ce second roman de Jean Teulé (après l'adorable « Rainbow pour Rimbaud ») est introduit par un quatrième de couverture annonçant :
« Il s'agit d'un polar qui ressemble à un conte... »
Bien sûr bien sûr. Et mon blog c'est un Magritte (quoi ? vous l'ignoriez ?). En réalité « L'Œil de Pâques » est surtout un conte qui ne ressemble à rien. Et qui, à dire vrai, n'en raconte pas plus. Visiblement composée sous LSD l'histoire de Pâques, jeune beauté affublée d'un œil rose sans pupille ni iris, qui commence quinze millions d'années avant sa naissance, semble surtout être pour Teulé un prétexte à défouler quelques fantasmes psychédélico-littéraires qui laisseront pantois le lecteur même le plus acquis à la cause de l'auteur. La plume est là, vive, fantaisiste...pas de doute : c'est du Teulé. Mais du Teulé petit-bras, du Teulé à la qualité inversement proportionnelle à ses ambitions.
Car ambitions il y a, et l'idée de la narration bâtie sur un compte à rebours (moins quinze millions d'années, moins dix millions, moins un...etc.) est à n'en pas douter excellente. Il est d'autant plus dommage que Jean Teulé la gâche avec une telle jubilation, la réduise à néant au bout d'une première cinquantaine de pages de n'importe quoi total. Certains passages sont à la limite du compréhensible, d'autres sont ridicules à force de vouloir systématiquement paraître décalés...et au final l'ensemble s'avère encore plus kistch que sa couverture ***. Pour tout dire le quatrième de couv' susmentionné est sans aucun doute meilleur que le livre (commentaire faussement méchant, en fait, car chose rare : ce quatrième est vraiment excellent).
Reste le plaisir de lire du Teulé, ce qui même dans un livre raté reste toujours plus agréable que pour beaucoup d'auteurs. N'empêche : c'est assez mince...
le genre : barré
la note :
*** réflexion qui évidemment tombe complètement à plat, vu que non seulement ce livre est extrêmement difficile à débusquer mais qu'en plus même les photos de sa couverture sont quasi introuvables...
Commentaires
Au fait, j'ai enfin acheté Faulkner ;o)
H.V. >>> on ne peut rien vous cacher.
BlueGrey >>> c'est vraiment que "Le Magasin" est un livre "just for fun", très sympa sur le coup mais qu'on a complètement oublié trois mois après...mais je ne dirais pas qu'il est raté, parce que c'est son but : être un pur livre de divertissement - comme il y a ailleurs des films de divertissement. Pour "Pâques", je t'assure, c'est nettement plus compromettant.
Lilly >>> je te vois venir...tu veux que je te redéclare ma flamme... :-D Patience, patience...j'attends d'abord de lire les billets sur ces auteurs avant de me pâmer devant la justesse de tes analyses ;-))
Tant pis, j'attendrais encore quelques mois... ;o)
(n'empêche, Psychokwak, j'ai toujours trouvé qu'il avait un nom trop cool :))
Lilly >>> je t'... La suite dans quelques mois :D
yueyin >>> pas encore lu, non. Mais je vais !
Idothée >>> il va sans dire que je ne suis ABSOLUMENT pas d'accord avec toi. Je te somme d'argumenter de suite sous peine que nous nous fâchions :)))
hé bien lol
"O Verlaine" nous trace un portrait juste, mais seulement du profil gauche de l'artiste (ou droit ? ).
Quasiment ucune "rupture" dans le texte qui permette de saisir ce qu'il en était de la sensibilité du poète, de sa souffrance, de ce qui a fait qu'il écrivait justement. Verlaine en devient seulement une épave perverse qui attire on ne sait trop pourquoi l'affection d'autres artistes autour de lui. Epave, pervers, sale, violent, il l'était certainement. Mais là, on dirait qu'il est décérébré. Les quelques bribes de poèmes qu'on peut lire dans ce roman semblent complètement détachés du personnage décrit. Pourquoi était-il lié à ces deux femmes qui le faisaient tourner en bourrique ? pour la bouffe et le sexe ? ca paraît un peu court pour quelqu'un capable de dire :
"Ô vous, comme un qui boite au loin, Chagrins et Joies,
Toi, cœur saignant d'hier qui flambes aujourd'hui,
C'est vrai pourtant que c'est fini, que tout a fui
De nos sens, aussi bien les ombres que les proies. "
Ce sont les derniers moments de sa vie, ça explique peut-être. Ca ne me convient pas, je veux dire, ça n'excuse pas la façon dont Teulé tue Verlaine en nous proposant seulement le portrait distancié de sa dégringolade dans les rues poisseuses de Paris. Je trouve ça raccoleur et facile. trop peu dire sur le poète et sa poésie.
(A ton tour d'argumenter sur Pascal Quignard lol :p :p)
Pour Quignard...la dernière fois que j'ai lu un de ses livres remonte à trop longtemps pour que je me risque à en dire quelque chose de précis.
(ouais remarque...j'ai pas beaucoup mieux à faire. En fait :D)
Je crois que l'idée était plutôt de casser les clichés sanctifiant le poète. Et pas du tout de parler de sa poésie, ni de rendre hommage. Au contraire : d'humaniser au maximum le poète pour le rapprocher de nous...et peut-être convertir des réfractaires à la poésie, dont on sait tous qu'elle est souvent jugée trop académique et poussiéreuse (à tort). Force est de reconnaitre que si j'avais 16 ans et me retrouvais face à ce personnage rock'n'roll et inconnu...j'aurais foutrement envie après de lire du Verlaine ! Je regrette même de ne plus être prof en collège, quel magnifique terrain d'étude que ce livre...
Mais je n'ai pas eu le sentiment que Teulé humanise Verlaine, Je le soupçonne plutôt d'avoir creusé la veine que représente une telle vie, c'est à dire d'en avoir utilisé le côté "fangeux" pour amorcer , apâter, le lecteur.
Ca m'est apparu encore plus après avoir lu deux autres livres de Teulé :
-le magasin des suicides
-et une histoire (fort triste ) de femme battue (le titre m'échappe)
En tous cas, deux sujets très très en "vogue" pour deux livres très très moyens sur tous les plans.
"O Verlaine" a le mérite d'être dix fois mieux écrit : )
mais m'a paru procéder du même fonctionnement.
En tous cas, tant mieux si ça donne envie de lire Verlaine : )
Mais du coup, alors que je voulais lire "Je, François Villon", franchement j'hésite, parce que là, Teulé a sûrement matière à travailler sur le sordide je me dis. Sous couvert d'aller au bout d'une réflexion ?
Mais bon, c'est possible que ce soit mon sentiment tout personnel. seulement aujourd'hui, c'est tellement habituel d'exploiter ces fils là que je me demande ....
(Teulé si tu m'entends ....J'ai donc une question : qu'as-tu voulu nous dire sur Verlaine à part que c'était un type infréquentable ? Ce que l'on savait déjà ? Peut-être j'ai mal lu, peut-être que mon amour de la poésie m'avait masqué Verlaine mais peut-être aussi que tant de pages pour savoir qu'il dormait à la corde .....et pas assez de pages cherchant d'où il tenait cette sensibilité...ça me trouble- Je t'ai lu jusqu'au bout cependant- c'est un bouquin jouissif mais interrogeant )
(je m'excuse Thom, je profite pour causer à Teulé , qui sait ? )
Ne le prenez pas mal, mais pourquoi ne faites-vous pas de critiques littéraires, sur votre propre blog ?
Je ne suis pas en train de dire, attention, que vous polluez les commentaires du Golb. Mais, bien au contraire, que ces réflexions passionnantes méritent mieux que d'être perdues dans les commentaires d'un billet qui, d'ici trois jours, sera aux archives.
Non ?
BBB.
Vous savez,ici, en écho aux textes de Thom et aux commentaires, c'est surtout l'échange qui me plaît.
Pas tant la critique littéraire. Je ne me sens pas vraiment l'envie d'en faire en fait.
Ca ira aux archives c'est certain, c'est le destin de l'écrit : la poubelle ou les archives.
Et puis je pense que ce qui se transmet c'est la parole, à travers les échanges.
Et ici, c'est un peu de la parole écrite : )
(quoique, vous avez raison : il existe un super site littéraire que j'oublie :s - avec aussi des archives lol)
C'est très interessant, cette question de l'archivage, du destin de l'écrit et/ou de la parole.
Bon samedi,
BBB.
Pour ce qui est de "Villon", tu risques de ne pas changer d'avis. Car tout se prête dans le livre à la surenchère que tu dénonces dans "Verlaine", même si ce n'est pas comme ça que je l'ai lu (encore moins dans "Villon", en fait, qui lui était vraiment une petite râclure).
Mais tu sais, ce site dont tu parles...n'est-ce pas celui qui aurait interviewé ce Jean Teulé à qui tu fais mine de t'adresser...? ;-)
Il m'a donné des idées Teulé (pas tout seul d'ailleurs, Cespède aussi) Comme j'ai affaire à des adultes réfractaires à l'orthographe et à l'écrit en général, je leur refile des poèmes que verlaine a écrit en "phonétique" et des extraits de textes d'auteurs "classiques", donc effrayants, dans leur orthographe originelle, on s'amuse comme des fous ;-)
(c'est une blague que tu ne pourras comprendre qu'en allant voir sur le blog de jdm :-)
Plus sérieusement : ta réponse est fort juste. "On savait", ça ne veut pas dire grand chose à mon sens (sauf le respect d'Idothée). Moi je le savais, mais j'ai fait mon mémoire de maîtrise entres autres sur Verlaine - je l'ignorais donc avant mes 20 ans environ. Je persiste et signe : Teulé vulgarise Verlaine, c'est indéniable et c'est même sûrement le but. En revanche je ne trouve pas qu'il le simplifie : au contraire, il renforce avec un certain talent le décalage entre l'homme et l'œuvre, et souligne bien que si l'un dépend intimement de l'autre il ne la conditionne en rien. Qu'un immense poète peut-être un vulgaire queutard qui picole toute la journée. Alors bien sûr, quand je dis ça, j'enfonce une porte ouverte pour beaucoup de gens. Seulement il suffit de parler un peu avec des "non-lettrés" pour voir que, pour la grande majorité de l'humanité, ça ne coule pas de source. Il est donc utile au moins pour ça d'écrire ce livre, et encore meilleur qu'il se vende...
Et puis Teulé aime sincèrement Verlaine, ça se voit. Ce qui me gène dans tes commentaires, Idothée, c'est que tu en parles un peu comme d'un escroc qui aurait détourné le poète à des fins bassement mercantiles. Et honnêtement ce n'est pas ça du tout. J'en suis convaincu. Peut-être livre t'il une vision biaisée...qui peut-être ne te satisfait pas, ce que je peux comprendre...mais ce n'est certainement pour coller à une facilité contemporaine quelconque. D'ailleurs s'il y a bien un auteur qui nage vraiment à contre courant des modes de la littérature française d'aujourd'hui...et qui s'en contrefout...c'est très certainement Jean Teulé.






