Echine (Philippe Djian, France, 1988)
« Alors c'est celui-là...ton Philippe Djian préféré ?
- Eh bien oui ! « Echine ».
- Je l'ai lu il y a quelques années.
- Et tu as aimé ?
- Oui, plutôt.
- Cool. »
Elle a gardé le silence une seconde. Et moi, pour une fois, j'ai essayé de ne pas monopoliser ce silence.
« Mais...pourquoi c'est ton préféré ?
- Comment ça pourquoi ?
- Pourquoi celui-ci spécialement ? Il est très bon, je suis d'accord. Mais « Zone Erogène » aussi. « Lent dehors » aussi. Ils sont presque tous très bons, et en plus ils se ressemblent. Alors pourquoi « Echine » ?
- Euh...bah...comment dire... ? Disons que c'est celui qui me parle le plus.
- C'est tout ?
- Non non, c'est pas tout...c'est aussi celui qui me semble le plus équilibré, le plus cohérent...le plus achevé parmi tous ceux que Djian a publié dans les années 80. Comme si « Zone Erogène » et les autres avaient été des genre de brouillon de celui-là...
- Ah ?
- ...enfin je ne sais pas...en le relisant j'ai eu la sensation que cette année-là, Djian a publié le livre qu'il cherchait à écrire depuis ses débuts.
- Ce qui expliquerait que dans tous ses premiers livres on ait parfois une impression de redite ?
- Ce qui expliquerait surtout qu'après « Echines » son œuvre prenne une toute autre direction !
- Moui.
- Quoi ?
- J'avoue que j'ai toujours un peu du mal quand tu emploies le mot œuvre à propos de Djian.
- Tu dirais quoi, toi ?
- Je sais pas...bibliographie...
- C'est pareil.
- Non, c'est pas pareil. Œuvre pour moi ça désigne quelque chose de précis...une bibliographie - ok - mais avec une espèce de cohérence grandiose...ce n'est pas du tout ce qui me vient quand je pense à Philippe Djian.
- Et pourtant...il y a une vraie cohérence dans son œuvre.
- Ah ah.
- Je pense surtout que tu prends des gants parce qu'il est français, vivant et très connu.
- Peut-être...enfin je ne confonds pas non plus Djian et Marc Levy ! N'exagère pas.
- Je n'exagère pas du tout. »
...ai-je dit de manière juste un tout petit peu pompeuse (restons raisonnables).
« Quand l'auteur est français, vivant, connu...on a toujours un peu peur de dire : c'est un grand écrivain. Reconnais-le ! Peur de dire une grosse bêtise...
- ...oui, c'est sûr qu'on prend moins de risque en disant Proust est un grand écrivain...
- ...et pourtant je t'assure que même si je me gourre en disant ça il y a très peu de chances pour que je sois encore là pour me payer la honte dans un siècle - quand ma boulette aura été démontrée par l'épreuve du temps et que Djian aura été oublié par tout le monde.
- Tu crois vraiment qu'on va oublier Djian ? Y a quand même eu le film, tout ça...
- Tu connais beaucoup de gens qui ont lu « Cela s'appelle l'Aurore » ?
- C'est quoi ? »
On a éclaté de rire au même délicieux instant.
« Enfin bref... » a t'elle repris, essayant d'avoir l'air à peu près sérieuse - ce qui n'est jamais simple quand nous nous retrouvons tous les deux dans la même pièce « ...de toute façon je trouve que Djian, ça soûle quand même un peu. Surtout cette période-là. Toutes ces histoires d'écrivains losers...pff...ça se revendique de Buwkoski ou de Fante mais c'est hyper français, ça. Hyper nombriliste. L'écrivain qui n'arrive pas à écrire son livre et qui décide d'écrire un livre sur l'écrivain qui n'arrive pas à écrire son livre...t'auras toujours quelqu'un pour dire que c'est une remarquable allégorie de l'humanité mais ça reste un peu chiant pour ceux que ça n'intéresse pas.
- J'en conviens. Enfin Djian n'est pas Angot, quand même. Ok dans ses bouquins des années quatre-vingt on a toujours l'écrivain raté qui sert de narrateur...mais je trouve quand même qu'il nous guide vers autre chose. Chez lui il y a une humanité, une poésie...dans « Echines », les rapports du père avec son fils - par exemple...c'est très fort. Les histoires d'amours foireuses, les amitiés indéfectibles...ce n'est pas du nombrilisme tout ça. Ecrivain...c'est juste le filtre par lequel le narrateur voit le monde. Je crois... »
Silence songeur. Puis :
« Thomas ?
- Oui... ?
- Pourquoi on a toujours ce genre de discussion à chaque fois qu'on se voit ?
- J'en sais rien...parce qu'on ne peut jamais les avoir avec d'autres ? »
Il m'a semblé que son sourire me disait oui. Fieffé menteur.
Trois autres livres pour découvrir Philippe Djian :
Maudit Manège (1986)
Lent Dehors (1991)
Impuretés (2005)
- Eh bien oui ! « Echine ».
- Je l'ai lu il y a quelques années.
- Et tu as aimé ?
- Oui, plutôt.
- Cool. »
Elle a gardé le silence une seconde. Et moi, pour une fois, j'ai essayé de ne pas monopoliser ce silence.
« Mais...pourquoi c'est ton préféré ?
- Comment ça pourquoi ?
- Pourquoi celui-ci spécialement ? Il est très bon, je suis d'accord. Mais « Zone Erogène » aussi. « Lent dehors » aussi. Ils sont presque tous très bons, et en plus ils se ressemblent. Alors pourquoi « Echine » ?
- Euh...bah...comment dire... ? Disons que c'est celui qui me parle le plus.
- C'est tout ?
- Non non, c'est pas tout...c'est aussi celui qui me semble le plus équilibré, le plus cohérent...le plus achevé parmi tous ceux que Djian a publié dans les années 80. Comme si « Zone Erogène » et les autres avaient été des genre de brouillon de celui-là...
- Ah ?
- ...enfin je ne sais pas...en le relisant j'ai eu la sensation que cette année-là, Djian a publié le livre qu'il cherchait à écrire depuis ses débuts.
- Ce qui expliquerait que dans tous ses premiers livres on ait parfois une impression de redite ?
- Ce qui expliquerait surtout qu'après « Echines » son œuvre prenne une toute autre direction !
- Moui.
- Quoi ?
- J'avoue que j'ai toujours un peu du mal quand tu emploies le mot œuvre à propos de Djian.
- Tu dirais quoi, toi ?
- Je sais pas...bibliographie...
- C'est pareil.
- Non, c'est pas pareil. Œuvre pour moi ça désigne quelque chose de précis...une bibliographie - ok - mais avec une espèce de cohérence grandiose...ce n'est pas du tout ce qui me vient quand je pense à Philippe Djian.
- Et pourtant...il y a une vraie cohérence dans son œuvre.
- Ah ah.
- Je pense surtout que tu prends des gants parce qu'il est français, vivant et très connu.
- Peut-être...enfin je ne confonds pas non plus Djian et Marc Levy ! N'exagère pas.
- Je n'exagère pas du tout. »
...ai-je dit de manière juste un tout petit peu pompeuse (restons raisonnables).
« Quand l'auteur est français, vivant, connu...on a toujours un peu peur de dire : c'est un grand écrivain. Reconnais-le ! Peur de dire une grosse bêtise...
- ...oui, c'est sûr qu'on prend moins de risque en disant Proust est un grand écrivain...
- ...et pourtant je t'assure que même si je me gourre en disant ça il y a très peu de chances pour que je sois encore là pour me payer la honte dans un siècle - quand ma boulette aura été démontrée par l'épreuve du temps et que Djian aura été oublié par tout le monde.
- Tu crois vraiment qu'on va oublier Djian ? Y a quand même eu le film, tout ça...
- Tu connais beaucoup de gens qui ont lu « Cela s'appelle l'Aurore » ?
- C'est quoi ? »
On a éclaté de rire au même délicieux instant.
« Enfin bref... » a t'elle repris, essayant d'avoir l'air à peu près sérieuse - ce qui n'est jamais simple quand nous nous retrouvons tous les deux dans la même pièce « ...de toute façon je trouve que Djian, ça soûle quand même un peu. Surtout cette période-là. Toutes ces histoires d'écrivains losers...pff...ça se revendique de Buwkoski ou de Fante mais c'est hyper français, ça. Hyper nombriliste. L'écrivain qui n'arrive pas à écrire son livre et qui décide d'écrire un livre sur l'écrivain qui n'arrive pas à écrire son livre...t'auras toujours quelqu'un pour dire que c'est une remarquable allégorie de l'humanité mais ça reste un peu chiant pour ceux que ça n'intéresse pas.
- J'en conviens. Enfin Djian n'est pas Angot, quand même. Ok dans ses bouquins des années quatre-vingt on a toujours l'écrivain raté qui sert de narrateur...mais je trouve quand même qu'il nous guide vers autre chose. Chez lui il y a une humanité, une poésie...dans « Echines », les rapports du père avec son fils - par exemple...c'est très fort. Les histoires d'amours foireuses, les amitiés indéfectibles...ce n'est pas du nombrilisme tout ça. Ecrivain...c'est juste le filtre par lequel le narrateur voit le monde. Je crois... »
Silence songeur. Puis :
« Thomas ?
- Oui... ?
- Pourquoi on a toujours ce genre de discussion à chaque fois qu'on se voit ?
- J'en sais rien...parce qu'on ne peut jamais les avoir avec d'autres ? »
Il m'a semblé que son sourire me disait oui. Fieffé menteur.
Trois autres livres pour découvrir Philippe Djian :
Maudit Manège (1986)
Lent Dehors (1991)
Impuretés (2005)
par Thom
publié dans :
Mes livres à moi (et rien qu'à moi)






