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Quand mon père s'est tiré j'ai eu envie de le tuer. Logique. Paraît qu'on porte tous ça en germe, nous les garçons - même si on a pas tous une bonne occasion ou une raison rationnelle de passer à l'acte. En nous abandonnant quasiment du jour au lendemain mon père m'en a donné une excellente, ç'a sans doute été la seule la fois de sa vie où il aura été généreux. Manque de bol j'ai pas été capable de la saisir, faut dire qu'il a fui tellement loin que c'eut été plus que compliqué pour moi de le prendre en chasse. N'empêche que j'ai longtemps gardé cette espèce de haine profonde ne demandant qu'à déferler sur lui, au point que j'ai commencé cette année-là un roman, « La Purge », racontant l'histoire d'un jeune n'étant pas du tout moi qui traverse un pays n'étant pas du tout le nôtre pour tuer un père n'ayant rien à voir avec le mien...qui l'a abandonné. A l'époque (dix ans quasiment jour pour jour) j'avais déjà quelques broutilles romanesques à mon actif, mais « La Purge » était un texte très particulier et l'est resté à travers les mois puis les années. Comme plein d'autres de cette période (...et des suivantes...) je ne l'ai jamais terminé ; à l'inverse de tous les autres, cependant, je ne l'ai jamais non plus complètement abandonné. Officiellement « La Purge » est toujours un de mes deux ou trois romans en chantier, il a été transféré sur tous mes disques dur depuis dix ans et, s'il n'a jamais dépassé les trente premières pages, il a été recommencé et peaufiné à chaque fois. Du coup ces feuillets sont sans doute les trente plus chiadés que j'ai jamais écrits et encore maintenant j'ai la conviction que « La Purge » sera un jour mené à son terme. Peut-être faudra-t'il encore dix ans. Peut-être moins. Ces dernières années j'en ai écrit à peu près une page par an, mais chaque fois je suis stupéfait de constater à quel point l'ensemble demeure cohérent. Comme si ce projet quasi antédiluvien était à jamais destiné à rester d'actualité, ne pouvait pas plus supporter la révision que l'enterrement - le synopsis n'a pas bougé d'un iota depuis dix ans. Chaque événement est annoté, chaque rebondissement est calé...le plan de travail attend juste le jour où la plaie de ce premier d'une longue liste d'abandons sera béante assez longtemps pour le transformer en véritable livre.
C'est sans doute parce que j'étais totalement focalisé là-dessus que je n'ai jamais éprouvé le besoin d'en parler très longtemps à quiconque. De l'extérieur les gens ne comprenaient pas. Ils avaient l'impression que tout glissait sur moi, tout le temps, la fuite de mon père comme l'absence de ma fille - on m'a même reproché un tas de fois de m'en foutre. Je ne dirais pas ça. Je crois plutôt qu'instinctivement j'ai nagé vers ce qui me semblait la normalité... : après tout les évènements, le départ de Chris et de Manon comme indirectement celui de mon père, m'avaient donné une chance unique de vivre une fin d'adolescence presqu'ordinaire. J'aurais pu passer les années suivantes sous le joug d'un père tyrannique avec une enfant à charge...mais quelqu'un, quelque part, a décidé de me donner un peu de répit. Alors j'ai bouffé ce répit à m'en faire péter la sous-ventrière. J'ai poussé le plus loin possible le sexe les drugs et le rock'n'roll et même avec le recul je ne m'en plains pas : en quelques mois j'ai rempli un vide immense en moi qui jusqu'alors n'était comblé que par des rêves ou plus - des fantasmes (Nobody nowhere understands anything about me...and all my dreams...lost at the sea...) Après avoir été plus que réservé à l'égard de Kim, de ses coiffures invraisemblablement crétues et de son junkisme revendiqué comme un fait d'armes méritant une légion d'honneur punk, je me suis empressé de le suivre dans ses excès - persuadé que ça ne me ferait pas autant de mal qu'à d'autres. Je n'étais pas du tout dans le mythe de la défonce moteur de création, je ne peux même pas dire ça : il suffisait de regarder Kim ne fût-ce qu'une seconde, ses traits tirés et la rigidité cadavérique de ses gestes, pour comprendre que tout cela ne menait pas bien loin. Ce mec était une pub vivante contre l'abus de dope et je ne pouvais pas dire que je n'étais pas prévenu. Je l'ai rejoint dans sa débauche en connaissance de cause, nullement influencé par autre chose que ma propre arrogance, mon propre sentiment de supériorité : Kim était le junk de base, le junk en phase terminale. Moi je tomberais jamais aussi bas, je serais le mec qui s'éclate en s'éclatant la tête mais qui maîtrise - no problem. Et en effet : j'ai presque réussi. Durant pas mal de mois je suis parvenu à garder un fragile équilibre, un soupçon de conscience des limites. C'est quand j'ai rencontré Sandrine que j'ai vraiment plongé.
Qu'elle était belle, ma Sandrine ! De cette beauté bizarre qu'ont parfois les junkies quand ils sont déjà bien entamés mais pas encore complètement abîmés. Grande, mince, coupée à la garçonne. Elle était belle et elle ne ressemblait à aucune des filles que j'avais pu croiser dans ma vie. A la minute où Kim me l'a présentée j'ai flashé. C'est la sœur d'un pote il avait dit. Un gars de mon ancien groupe, et elle aussi elle a un groupe. Ca s'appelle Spoonman et mon pote j'peux te dire que le jour où on jouera comme ça...
...j'ai jamais su ce qui se passerait le jour où on jouerait comme ça car Kim avait l'agaçante habitude de ne jamais finir ses phrases. Mais la semaine suivante, il m'a emmené voir Spoonman. Incroyable. Une espèce de trash absolument basique mais le groupe dégageait un truc terrible, une rage incroyable et complètement...authentique. J'aimais bien le trash, mais pour moi Phil Anselmo c'était juste un gros con qui jouait au mec bourré sur scène et titubait chaque fois sur le même refrain de la même chanson. Le chanteur de Spoonman, lui...c'était un bloc de haine à faire passer Tom Arraya pour le leader de Scorpions. Leur concert n'a duré qu'une minuscule demi-heure mais c'était ce qui fallait - de toute façon personne n'aurait pu supporter ça plus longtemps. Et quand on s'est approché de Sandrine, qui rangeait sa guitare, il ne m'a pas fallu plus d'une minute pour être complètement sous le charme.
« T'as une clope ? »
...est la première phrase qu'elle m'a dit, et moi je lui aurais carrément filé le paquet si elle m'avait demandé.
« Alors c'est lui ton pote, Kim ?
- Ouais. Mon chanteur.
- Ok. » puis à moi : « T'as quel âge ?
- Dix-sept.
- Ok. Paraît que t'es un bon ?
- Il paraît. »
...c'est donc à cette occasion que j'ai appris tout le bien que Kim pensait de moi. Autant dire que c'était une bonne soirée.
« J'aimerais bien voir ça un de ces quatre. Vous avez prévu de jouer, bientôt ?
- Bah...on joue presque tous les jours.
- En concert, j'veux dire.
- En concert ? »
J'ai regardé Kim d'un air paniqué. On avait jamais parlé de concert jusqu'à présent. Ni entre nous ni avec les autres. Pour moi la scène était encore à l'état de fantasme - exactement comme le groupe l'était encore lui-même quatre ou cinq mois plus tôt. Finalement c'est Kim qu'a répondu :
« On n'a pas prévu de concert pour l'instant. On veut d'abord avoir assez de chansons, normal.
- Ok. Si ça vous branche en juin on joue au Frog avec quelques groupes. Genre mini festival. Je peux vous brancher avec Arnaud - c'est un pote.
- Je le connais, ouais. Ca marche. »
...a conclu mon comparse, visiblement pas au courant que je passais le bac et qu'à cette période y aurait assez peu de chances que ma mere me laisse répéter dans son bunker. Avant d'ajouter :
« En attendant tu peux venir à la prochaine répète si tu veux. »
C'est ainsi que Sandrine est devenue notre groupie number only one, et ça ne s'est pas fait sans heurts. En sa présence ou non Jerem n'a rien fait pour cacher son mécontement la première fois qu'elle est passée nous voir...et la seconde, et la troisième. Il a jamais vu l'intérêt d'inviter quelqu'un à nous regarder travailler, lui il trouvait que ça nous pompait du temps et que si on voulait vraiment jouer au Frog en juin valait mieux bosser plutôt que faire des pauses binouzes toutes les heures pour tailler le bout de gras avec une nana systématiquement enthousiaste même quand Christophe faisait trois pains de suite. Ma sœur habitait au-dessus du bunker et elle avait toujours eu la correction de nous laisser tranquilles...alors c'était qui cette nana à moitié défoncée qui s'était mise à faire trente bornes chaque semaine pour écouter trois ados plus un attardé s'ébrouer dans un sous-sol aux murs couverts de moisissures ?
C'est à ce moment-là que je me suis rendu compte que Jérémy était moins intelligent que je le croyais - il était juste plus mature. Parce que c'est bien le seul qu'a pas compris au bout de la deuxième répète que Sandrine, elle venait avant tout pour moi. Enfin le seul après moi - qui le soupçonnais mais qu'avais toujours un doute (par rapport à Sandrine comme à toute mon existence d'ailleurs). Peu importe : dès le premier jour j'ai adoré qu'elle soit là. Adoré le contact de ses yeux sur moi, adoré qu'elle m'écoute chanter. Pour la première fois de ma vie je me suis senti vraiment fort, intéressant...enfin doué pour quelque chose. J'étais intimidé mais j'ai gagné plus de confiance en moi ce jour-là que durant l'intégralité des répètes précédentes, en fait je crois que c'était ce qui m'avait toujours manqué jusqu'alors pour chanter vraiment bien : avoir un public en face de moi, plutôt que trois mecs concentrés sur leurs instruments. Rien que ça ç'a tout changé : avant en toute logique je chantais face au groupe. Quand Sandrine est venue la première fois elle s'est posée sur la table de ping-pong pourrie qu'on avait valdinguée dans un coin, et alors là j'ai été obligé de chanter face à elle - pure politesse...ce qui nous a installé en configuration de scène, et je peux vous dire que le « Champagne Supernova » que j'ai offert ce jour-là a été de loin le meilleur de toute ma vie. Tout ça parce qu'une fille belle et douée avait accepté de poser les yeux sur moi.
J'avais attendu ça pendant dix-sept ans.






