Les notes du Golb

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 ATTENTION NEANMOINS : nous nous réservons le droit de décider du caractère profondément majeur de votre cas de force majeure. Ou pas.
Mardi 6 mai 2008
Gone, Baby, Gone (Dennis Lehane, USA, 1999)


Infernal.

Il n'y a pas d'autre mot.

Il y a quelques temps j'avais conclu un bref commentaire sur « Darkness, take my hand » en regrettant que le titre « Voyage au bout de l'Enfer » ait été déjà pris. J'ose aujourd'hui m'auto-récuser : le voyage au bout de l'Enfer, le vrai, et sans doute le seul qu'il m'ait jamais été donné de croiser en littérature...c'est celui-ci. « Gone, Baby, Gone ». Dont le titre suggère la noirceur en l'effleurant à peine.


Amanda a quatre ans. Elle a disparu, et l'affaire fait grand bruit dans la région de Boston. Toutes les télés sont sur le coup. Tous les flics du cru sont mobilisés. Et lorsqu'on les contacte pour y mettre leur grain de sel, Patrick Kenzie et Angie Gennaro sont tentés de refuser. Ils auraient mieux fait : leur couple ne résistera pas à la terrifiante épreuve humaine que constituera cette enquête perdue d'avance, cet enchevêtrement de fausses pistes, cette succession d'échecs menant lentement mais sûrement à la résignation.

Il n'y a jamais beaucoup d'espoir dans les livres de Dennis Lehane. Dans celui-ci encore moins que les autres. Non seulement le climat est étouffant, non seulement l'écriture est plus crépusculaire que jamais...mais en plus la construction fait tout pour mettre K.O. le lecteur. « Darkness, take my hand » brillait par sa structure en spirale, son inéluctabilité donnant l'impression que chaque évènement en déclenchait deux autres encore plus dévastateurs. A l'exact opposé, « Gone, Baby, Gone » donne l'impression d'une insoutenable juxtaposition, comme si les rebondissements plutôt que d'être successifs étaient simultanés et ingérables. Impossible pour Kenzie de faire surface et, parfois, difficile pour le lecteur de le suivre parfaitement (et pour cause : lui-même ignore où il va). C'est sans doute pourquoi certains ont pu trouver ce volet un cran en-deça des premiers. C'est pourtant ce qui fait toute sa force.

Car « Gone, Baby, Gone » contient déjà en germe tout ce qui bâtira deux ans plus tard le meilleur livre de l'auteur - « Mystic River ». Dans le fond l'intrigue y est plus que jamais secondaire, la révélation finale arrive effectivement comme un cheveu sur la soupe et l'aspect strictement policier de l'affaire n'a qu'un intérêt tout relatif. Ce qui intéresse Lehane ici, et ce à quoi il se livre mieux encore que dans n'importe quel autre de ses livres, c'est la radiographie de cette Amérique profonde dont il est un pur produit et qu'il n'a jamais cessé d'aimer ni de peindre. C'était déjà palpable dans la première partie d' « A drink before the War ». Avec « Gone, Baby, Gone » c'est cette fois-ci évident, le long portrait de la mère d'Amanda (qui constitue une part considérable du bouquin complètement occultée par film) étant aussi cruel que bouleversant. L'auteur refuse de se poser en juge et n'assène aucune vérité péremptoire : il se contente de constater, de poser les questions sans chercher à fournir de réponses. Il plonge la tête la première dans la misère sociale, capte à merveille l'âme d'une communauté complètement livrée à elle-même, mais se garde bien de la critiquer comme de la blanchir. C'est ce qui rend son travail si séduisant - c'est aussi ce qui peut en déranger certains. Force est de reconnaître que sa vision n'est pas exempte de facilité : comme dans « A drink before the War », comme dans trop de romans noirs contemporains, des notables peu scrupuleux sont mêlés à l'affaire qui empêcheront les braves prolétaires paumés de se poser des questions sur eux-mêmes.

Qu'importe : de par cette écriture rugueusement poétique, de par ce regard sans complaisance mais non sans tendresse sur une certaine Amérique oubliée de la littérature, Lehane s'impose définitivement avec ce livre comme l'un des auteurs les plus brillants de notre temps. A noter qu'on attend encore l'auteur qui sera capable de moudre les banlieues françaises avec une telle virtuosité.


le genre :    désolé

la note :    



    CE QU'ILS EN PENSENT :




JUSQU'AU PREMIER JUIN, DENNIS LEHANE N'EST AUTRE QUE L'ARISTOCHAT





par Thom publié dans : Lectures
recommander

Commentaires

commentaire n° : 1 posté par : Dahlia (site web) le: 06/05/2008 11:05:31
Je ne vais même pas te frapper pour ça...

...je vois bien que tu postules pour le Golb d'Or 2009 du com décalé ;-)
commentaire n° : 2 posté par : Thom (site web) le: 06/05/2008 11:59:49
Il en aura eu, des 6, ce Lehane ! H.
commentaire n° : 3 posté par : H.V. le: 06/05/2008 12:01:17
Il en aura eu...euh...quatre. Moui. C'est vrai que ça fait beaucoup :-/

Mais ils les mérite ! Vraiment !
commentaire n° : 4 posté par : Thom (site web) le: 06/05/2008 12:02:32
Bon, OK, je vais me procurer tous les Dennis Lehane.
Mystic River m'avait littéralement scotchée par sa noirceur, son intelligence.
Ou alors C'était Sean Penn ? ? ?
bah , sûrement les deux.
commentaire n° : 5 posté par : Idothée (site web) le: 06/05/2008 12:13:31

Le genre "désolé". Pas mal tes nouvelles classifications.

commentaire n° : 6 posté par : A-L (site web) le: 06/05/2008 12:26:08
C'était sûrement Sean :)

Il est si...SCOTCHANT :)
commentaire n° : 7 posté par : Laiezza (site web) le: 06/05/2008 12:26:18
Un chef d'oeuvre de noirceur même si "Ténébre prenez moi la main" n'est pas mal non plus. Dans la lignée d'un Lehane, je t'invite à aller jeter un coup d'oeil vers les romans de Jo Nesbo, auteur norvégien qui n'est pas mal non plus dans le genre .... 
commentaire n° : 8 posté par : nicolas (site web) le: 06/05/2008 13:46:46
Putain, t'es bon (je peux te dire "putain" ?).
Non sérieusement - sur ce coup, comme sur d'autres d'ailleurs, ça vaut un peu plus cher que ma longue logorrhée bordélique sur Lehane, les séries américaines et jenesaismêmeplustropquoi. Franchement.
Quant à Jo Nesbo, là, tiens, dis donc, je vais aller voir ça du coup (merci Nicolas).
commentaire n° : 9 posté par : Franswa P. (site web) le: 06/05/2008 16:39:50
là j'ai définitivement peur de m'y mettre mais ça ne fait rien je lirai quand même :-))
commentaire n° : 10 posté par : yueyin (site web) le: 09/05/2008 21:43:36
Nico >>> j'ai déjà lu Nesbo...c'est vrai que c'est pas mal du tout.

Franswa
>>> ton texte était très bien, je t'en prie. Abordant le truc sous un angle différent et donc absolument complémentaire (merci ne comparer que les choses comparables :)).

yueyin >>> je ne t'avais pas dit ? Que je t'avais offert le livre avant de le lire... :-))
commentaire n° : 11 posté par : Thom (site web) le: 14/05/2008 11:31:42

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