Definitely Maybe (Oasis, Angleterre, 1994)
Sauf à ne pas être attentif du tout il n'a pu vous échapper qu'Oasis, à l'heure de publier un très attendu septième album, est redevenu à la mode après des années de vaches maigres, de critiques
acerbes, de moqueries, de has-beenage en règle. Oasis, archétype du groupe coupable d'être vieux (Cf.
un récent édito), revenu en
grâce à force de remaniements de personnel et d'huile de coude, métamorphosé en véritable collectif au fil des années et dont il faudra bien un jour redécouvrir la période « intermédiaire » (en
gros : de 2000 à nos jours, soit les albums
Standing on the Shoulders of Giants,
Familiar to Millions,
Heathen Chemistry et surtout le formidable
Don't Believe the Truth), certainement pas indispensable... mais assurément pas aussi médiocre qu'on l'a dit à l'époque.
En attendant donc la publication de
Dig Out Our Soul (la semaine prochaine) dont nous reparlerons sans doute prochainement sur
Culturofil,
voici donc que le groupe a l'excellente idée de rééditer tous ses albums... naaan j'déconne : l'idée n'a aucun intérêt, tous ces disques étant disponibles à la vente à peu près n'importe où. Bien
sûr que les frères Gallagher veulent capitaliser sur le regain d'intérêt qu'ils suscitent depuis deux ans - après tout comment leur en vouloir ? A priori passer en quelques mois du statut de
groupe mythique à celui de ringards sans intérêt... ça doit rendre un chouia rancunier. Surtout en période de revival RNR, quand la britpop déferle à nouveau sur le monde et que personne ne songe
à vous remercier d'avoir ouvert la voie - ce que vous avez pourtant fait : Oasis fait bel et bien partie de ces rares élus qui entretinrent une flamme rock'n'roll vacillante à la fin des années
quatre-vingt dix (et qui vacillèrent avec, d'ailleurs,
Be Here Now n'étant assurément pas le grand album de cette décennie).

Ainsi donc
sans aller jusqu'à affirmer que Noël et Liam nous reviennent en 2008 animés d'un juste et noble sentiment de revanche, comment ne pas voir cette flopée de rééditions comme une manière implicite
de rappeler à quel point Oasis a compté (et comptera encore, on l'imagine). Comme le rappelait fort justement
Eric dans un récent article sur
le dévédé du making of,
Definitely Maybe est considéré par les anglais comme l'album le plus important des années quatre-vingt
dix - loin devant les Radiohead et consorts. Reconnaissons que pour quiconque n'a pas été ado à l'époque cette assertion semblera absolument délirante... car bien entendu
Definitely
Maybe n'est pas un album supérieur au chef-d'œuvre
The Bends -
Definitely Maybe n'est d'ailleurs pas un
chef-d'œuvre du tout. C'est en revanche un classique difficilement contournable, en cela qu'il marqua son époque de manière considérable, album charnière, passeur ou tout ce que vous voudrez. On
ne peut pas le lui enlever... de même qu'en dépit d'une poignée d'hymnes immortels (« Rock'N'Roll Star », « Live Forever », « Supersonic ») on peut en fait difficilement l'arracher à son contexte
: si l'aura de
Definitely Maybe est aussi énorme, ce n'est pas uniquement parce que c'est un excellent disque ; c'est aussi (surtout ?) parce qu'il a paru en septembre 1994, quelques
mois après la mort de Kurt Cobain et la fin symbolique du grunge, en pleine explosion d'un courant - la britpop - auquel il n'était pas si évident de le relier. Qu'on jette donc une oreille sur
(au hasard) « Shakermaker » : le son est bien plus dur, la musique bien plus groovy et les textes bien moins fins que chez un blur, un Suede, un Pulp ou un n'importe qui. Qu'on prenne la peine
d'écouter attentivement les classiques britpop de l'époque et de comparer
Definitely Maybe à ses pairs - qu'il s'agisse de
Parklife ou de
Dog Man Star ou de
His'N'Hers. En dehors du fait qu'à l'exception de ce dernier ils présentent tous les quatre la particularité notable d'être des
classiques sans être d'impérissables chef-d'œuvre, les différences de ton, d'influences et de style sont frappantes. Plus rock'n'roll dans l'attitude (c'est l'évidence même), Oasis l'est
également dans le son, finalement presque marginal par rapport aux productions anglaises de l'époque. La guéguerre blur / Oasis, les bourges contre les prolos... une âneries montée par les médias
? Oui. C'est le point de vue le plus communément répandu sur la question. Chez les gens qui ne connaissent pas la mentalité d'un pays où ce genre de chose compte presqu'autant que la musique
elle-même. On peut préférer l'un à l'autre ou l'autre à l'un, on peut n'aimer blur qu'à partir de 1997 (et donc être abonné aux Inrocks) ou n'accorder d'importance qu'aux deux premiers opus
d'Oasis. On peut même également mépriser les deux. On ne peut pas, en revanche, comprendre le rock anglais, et plus encore cette période du rock anglais, sans comprendre que la bataille rangée
entre les prolos provinciaux et les gosses de la middle-class élevés à Chelsea est bien plus profonde et fondamentale qu'une vulgaire manipulation médiatique. Ce quasi monde séparant blur (et les
autres tenants de la britpop, en fait) d'Oasis s'entend jusque dans leurs musiques respectives, la crudité rock'n'roll de
Definitely Maybe, pourtant si profondément ancré dans son
époque, lui conférant paradoxalement un aspect intemporel que
Parklife (qui sonnait vieillot dès 1997) n'a jamais eu. Quand
Parklife résonne aujourd'hui comme le témoignage un
brin daté d'une mode musicale d'autant plus lointaine qu'elle n'a jamais vraiment percuté en dehors d'Angleterre,
Definitely Maybe demeure cet album de rock heavy et puissant, plus Who
que Beatles en fait, qui amena toute une génération (la mienne) au rock'n'roll, le vrai, le seul. Arrogance. Rage. Energie. Groove. S'il sortait aujourd'hui il serait une excellente compile de
singles rock, nerveux et bruyants juste ce qu'il faut. En 1994, toutefois... Oasis était seul sur son créneau, chantant (beuglant) l'ennui urbain, la picole dérivative, le marasme d'une
génération sans illusions mais non sans hargne. Sans s'encombrer de vignettes sociales kinksiennes comme le Damon Albarn d'alors, Noël Gallagher en dit finalement beaucoup plus en beaucoup moins
de mots :
I was looking for some action / But all I found was cigarettes & alcohol.
Le reste appartient à l'histoire - non pas d'un groupe mais d'une époque et d'une génération. Il tient en quelques mots que j'ai écrits ailleurs, que je reproduis ici :
« Tu vas voir... » elle avait dit « ...là, y a du roll
. »
Elle avait dit vrai. Des musicologues très sérieux considèrent que la britpop et Oasis en tête furent la réponse anglaise au grunge, et chronologiquement il est incontestable qu'un mouvement
chassa l'autre. Je ne suis pas certain cela dit que beaucoup l'aient vécu de manière aussi littérale que moi : Kurt Cobain était mort depuis quelques mois, j'étais un peu paumé niveau zic. Comme
beaucoup de gamins de mon âge (et comme les gamins de l'ère punk avant moi) j'avais passé les années grunge à n'écouter quasiment que ça, voir même par moment à n'écouter que le seul Nirvana.
Pour moi le rock (sinon la musique en générale) se résumait à ces états d'âmes plombés et plombant - la simple idée qu'on puisse considérer la musique comme autre chose qu'une catharsis me
laissait complètement coi. Quand bien même à l'époque je ne connaissais bien sûr ni le mot catharsis ni le mot coi.
Oasis est arrivé et soudain plus rien n'a été pareil. Le rock induisait à présent le fun. Il devenait quelque chose de jouissif, quelque chose qui fait rire, quelque chose dont la raison
d'être était la forme et non plus le fond. Les paroles des chansons ne racontaient rien de très captivant mais elles trouvaient chez moi un écho profond, quelque chose de presque physique en
fait. Finie la gueule de bois de Cobain et de ses clones. Lessivé le mal être ado pontifiant. Tout ça fut chassé à coup de morceaux teigneux dont les seuls titres sonnaient comme des manifestes :
« Rock'N'Roll Star », « Live Forever », « Supersonic »... qu'aurait bien pu l'hypercérébral grunge face à cette pulsion primitive ? En quelques mois je découvris un autre versant de
l'adolescence, tout aussi fort et tout aussi captivant : l'insouciance.
La hargne. Le rock'n'roll, donc.
le genre : rock
la note :