Les notes du Golb

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    Sans façon !

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    Volontiers.

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    Sans la moindre
    hésitation !!!
...

Ne m'écrivez pas

 
...je ne cherche pas, en effet, à me faire des amis...

...cependant, en cas de force majeure...
....
 ATTENTION NEANMOINS : nous nous réservons le droit de décider du caractère profondément majeur de votre cas de force majeure. Ou pas.
Jeudi 13 juillet 2006
Danielle aimait beaucoup les Stereophonics, ce qui avait le don de me taper sur le système. Pour moi, les Stereophonics étaient l’archétype du groupe de rock qui ne sert à rien : aucune originalité tant dans le fond que sur la forme. Rien de palpitant, rien qui me donne envie de m’y intéresser. C’était même un truc plutôt agaçant et bien chiant, parce qu’à l’époque il y avait une hype énorme qui les entourait, tout le monde ne parlait que d’eux. J’ai encore un de leur disques avec le petit sticker, vous savez, ces conneries où pour vous vendre leur truc les label mettent des extraits de critiques dithyrambiques. Là on avait une phrase géniale : « Teigneux comme du Manic Street Preachers et puissant comme du Radiohead ». Rien que ça !
 
Comme j’ai promis de ne pas en rajouter, je ne dirai pas que cette phrase quasi comique quand on connaît ces trois groupes provient directement d’un hebdomadaire incorruptible régulièrement taillé dans ces pages.
 
 
Danielle cependant avait une excuse : elle n’avait que seize ans.
 
Moi, j’en avais dix-huit, et j’étais très amoureux d’elle.
 
Par conséquent je me suis mis à écouter les Stereophonics, ce qui était d’autant plus simple pour moi que mon frère avait leurs albums.
 
 
 
 
Danielle était la petite sœur de Mathilde et de Clotilde (leurs parents adoraient les rimes). Mathilde était la copine de mon meilleur pote de lycée. Clotilde était dans ma classe en première et en terminale, c’est comme ça qu’on a fait connaissance.
 
Clotilde était une petite blonde que je trouvais très belle. Aujourd’hui quand je revois ses photos, je me dis que j’avais des goûts assez relatifs. A l’époque pourtant elle incarnait pour moi la beauté absolue. A ceci prêt qu’elle était prise, évidemment. Parce que pour une raison incompréhensible, il me semblait que toutes les filles du monde étaient prises, ou plus précisément : toutes les filles du monde qui me plaisaient.
 
 
Là encore, quand je regarde les photos de lycée, je me dis que tout est relatif ! je me vois avec vingt-cinq kilos de moins, des cheveux mi-long superbes, et je me trouve super bien. Le fait est qu’effectivement, j’étais super bien à l’époque. Tous ceux qui me connaissent maintenant et ont vu des photos de cette époque sont d’accord sur ce point : j’étais un adolescent particulièrement charmant.
 
Je me trouvais néanmoins atrocement laid, mais je crois que ce genre de choses sont un peu le reflet du regard que les autres posent sur vous. J’étais le looser de service, le looser total, le looser absolu. Je ne servais à rien et je n’intéressais personne. Quand j’étais au lycée, même la fille la plus moche de tout l’établissement aurait préféré être pendue plutôt que de sortir avec moi. Me fréquenter signifiait que vous étiez aussi naze que moi, ce qui n’était pas peu dire.
 
J’en avais donc déduit, de manière finalement assez logique, que j’étais terriblement laid et repoussant. Le recul est toujours un peu cruel : on ne devrait jamais garder de photos. D’ailleurs les photos ne servent à rien sinon à se faire du mal. Parce que quand je me vois à quinze, seize, dix-sept ans, et que je mets cette photo là à côté d’une photo récente, j’ai comme un vague sentiment de ratage total.
 
Ouais ! nous sommes en 2006, je n’ai quasiment plus de cheveux, ma tête est enflée comme une baudruche (je pourrais mettre ça sur le compte des anti-dépresseurs mais ce serait une énorme hypocrisie de ma part), j’ai un bide pas possible et des rides partout. Allez-y riez, riez tant que vous voulez du moment que vous ne postez pas comme commentaire « oh ! à 25 ans tes rides doivent pas être pires que les miennes »…comme si les rides étaient une question d’âge. J’ai simplement le visage marqué, c’est tout.
 
 
Forcément je me pose des questions : comment ai-je pu ne pas réussir à séduire Clotilde à l’époque ?! Si je regarde les photos de son copain, Bertinou, comme on l’appelait, je le trouve franchement pas terrible. J’étais de plus infiniment plus intelligent et plus drôle que lui, car déjà je faisais beaucoup rire les gens. Surtout Clotilde, qui m’adorait pour cela. Sauf que finalement, ça ne sert pas à grand chose. Je piétine ici un mythe, et peut-être même vais-je briser le cœur de certains, mais ceux qui vous disent qu’on séduit les femmes en les faisant rire sont d’odieux menteurs, du genre qu’il faudrait brûler vifs. Si vous faites ça, au mieux vous êtes un super bon pote – autant dire qu’à ce stade tous vos espoirs sont réduits en cendre. Peut-être faut-il les faire un peu rire, mais il faut trouver la bonne limite or j’ai souvent tendance à dépasser cette limite sans m’en rendre compte. Vous voyez la fille, vous la faites rire, et puis elle passe de plus en plus de temps avec vous parce qu’elle s’amuse vraiment bien. Un jour vous êtes tous les deux et vous avez une conversation avec elle, vous vous dites que vous êtes arrivés et là généralement elle vous fait des confidences. Une fois que les confidences sont sorties, vous pouvez d’ores et déjà aller draguer ailleurs, c’est mort.
 
Clotilde me l’a dit un jour : « Pourquoi tu passes ton temps à faire l’idiot quand t’es avec nous alors que t’es super intelligent ? ». Ca se voulait un compliment, j’imagine. N’empêche que je me suis pris ça dans les dents, une jolie douche froide. J’avais passé des mois à tresser la corde pour me pendre, persuadé que me servir de mes neurones ne m'aiderait pas à emballer. Elle était tout le temps collée à moi mais elle sortait avec un autre type qui n’était même pas au lycée avec nous et qu’elle ne voyait jamais ! elle devait être avec lui depuis l’âge de quatorze ans et même si je ne sais pas trop ce qu’il en est à présent je peux vous dire qu’il y a encore un an elle était toujours avec lui. J’ajoute que Clotilde avait (a toujours probablement) deux ans de plus que moi (et que lui !). Ce qui signifie qu’à l’heure actuelle, elle a vingt-sept ans et sort avec le même mec depuis quatre mille sept-cent quarante-cinq jours environ.
 
Ca fout les boules, mais il me semble que c’est devenu de plus en plus répandu…il me suffit de faire un rapide tour de mes connaissances, dont la plupart sont moins âgées que moi, pour me rendre compte que toutes sont casées depuis des années…c’est effrayant. Comme si la libération des mœurs n’avait jamais existée…les gens de ma génération semblent se mettre en ménage de plus en plus en tôt. Ils rencontrent quelqu’un au lycée et trois ans après ils vivent avec. Mon frère en est un parfait exemple, mais je pourrais en trouver à la pelle. Vous me direz, je ne suis pas beaucoup mieux de ce point de vue, mais au moins ai-je l’excuse d’avoir une fille, ce qui m’interdis de faire n’importe quoi avec n’importe quelle femme.
 
 
 
 
Danielle adorait les Stereophonics. C’était un truc assez curieux. Pourquoi eux ? je ne sais pas. Pourquoi cet album, Performance & Cocktails, sorti en février 1999 ? Aucune idée. Elle était bloquée dessus. Sur la pochette, on voit un couple qui s’embrasse. C’était de saison, peut-être…
 
 
 
 
Nous étions tout un petit groupe d’amis de lycée : il y avait donc les deux sœurs, mon pote Mickaël, Fino, Alexandre, Aurélie, Caro et quelques autres. Danielle n’est arrivée qu’assez tardivement dans le tableau. Elle était beaucoup plus jeune que nous. Mais quand elle arrivée dans ce tableau, rien n’a plus jamais été pareil.
 
Dans la famille, elles étaient quatre sœurs, mais Danielle était la seule brune. Physiquement, elle était un genre de clone parfait de Clotilde, mais en brune et en plus grande, et avec des yeux sombres, noirs ou presque, pénétrants. Le genre de regard qui vous transperce de part en part.
 
 
Nous étions déjà quasiment tous étudiants lorsque Danielle a pris place dans le tableau. Elle avait seize ans, désormais, papa et maman acceptaient qu’elle sorte le soir et ce genre de trucs. Comme elle n’avait pas beaucoup d’amis, elle traînait avec ceux de ses sœurs. De toute façon c’était presque une évidence pour nous tous : Mathilde et Clotilde avaient toujours été les pivots de cette petite bande qui ressemblait de plus en plus à une petite famille. Nous nous retrouvions souvent chez elles, enfin chez leurs parents, dans la cambrousse normande, autour de la grande table pour dîner avant d’aller en boite (par exemple). Danielle est devenue un genre de mascotte. D’ailleurs pour nous tous elle était Dani. C’était quelqu’un qu’on aimait tous beaucoup, elle était marrante, et très honnêtement on oubliait assez rapidement à son contact qu’elle était si jeune.
 
De toute façon on l’avait vue grandir ou presque. On l’avait connue collégienne casse couilles, puis lycéenne en pleine crise d’adolescence. Et désormais elle était presque adulte et traînait avec nous quel qu’ait été l’endroit où on se rendait.
 
J’ai bien précisé « presque » adulte. Parce que bon, une vraie adulte n’aurait pas écouté les Stereophonics de manière aussi déraisonnable.
 
 
 
 
La plupart des mecs de la bande (ou de la famille, faut voir) n’auraient pas pu concevoir une seule seconde de fréquenter Danielle d’un peu plus prêt. C’aurait été comme de sortir avec une de nos sœurs, c’était tout simplement impensable. En tout cas pour moi. Je ne peux pas me faire le porte des paroles des autres, d’autant que je n’ai jamais eu le loisir d’en débattre avec eux.
 
J’ai passé la plupart de ma vie à essayer de recomposer la famille que je n’ai pas eu. C’est peut-être pour ça que j’avais tellement envie d’être avec les autres, et c’est peut-être pour ça que je n’ai pu me résoudre que tardivement à cesser de les voir, quand bien même on n’avait plus grand chose à se dire depuis un moment. Je ne sais pas.
 
Pas plus que je ne peux expliquer comment je me suis retrouvé à sortir avec Danielle, c’est à dire à devenir le beau-frère de mes trois meilleurs ami(e)s d’alors, dont la fille que je courtisais depuis des années. C’était presque contre-nature. De mon point de vue du moins. Mathilde et Clotilde trouvaient ça très cool. Moi j’avais le sentiment désagréable d’être devenu mon propre beau-frère (certains se sont suicidés pour moins que ça).
 
 
Mais j’ai remarqué que c’est souvent comme ça que les choses se passent : un jour votre manière de regarder une personne change subitement et le lendemain vous couchez avec (éventuellement le surlendemain). Je n’ai jamais compris pourquoi je sortais avec Danielle, mais de manière à rééquilibrer les choses je dois préciser qu’aujourd’hui encore je ne sais pas plus pourquoi elle, elle sortait avec moi.
 
J’ai envie de me dire qu’elle était amoureuse de moi parce que dans le fond, j’étais quand même quelqu’un de super. La vérité est sans doute plus cruelle : quand vous êtes une fille de seize ans et que vous êtes au lycée, c’est quand même grave la classe de sortir avec un mec qui en a dix-huit et qui va à la fac. Quand j’avais seize ans moi-même, je maudissais ce genre de comportement si répandus parmi les filles que je fréquentais. Deux ans plus tard, j’ai pris part à la mascarade comme un crétin. Car bien sûr le mec de dix-huit ans normal, le vrai quoi, il n’en a pas grand chose à foutre de la fille. N’ayant jamais été tout à fait normal, il a fallu que je sois vraiment sincèrement amoureux de Danielle, ce qui est tout de même assez navrant.
 
 
 
 
J’ai été littéralement mené par le bout du nez pendant six mois au moins. Pour vous dire, je m’étais même mis à écouter les Stereophonics.
 
Y a pas d’âge pour être naïf, je crois.
 
Il y avait cette chanson, « I stopped to fill my car up », qui était de très loin sa préférée et que bien sûr j’avais appris par cœur. Il m’arrivait même de gratouiller ma vieille guitare pour la lui chanter et lui faire plaisir…
 
(là je suis en train de totalement m’humilier, vous n’aurez pas manqué de noter à quel point j’ai sombré dans le cliché)
 
…ce n’était pas très dur, chanter comme le mec des Stereophonics n’importe qui peut le faire ou presque. Quand au riff de la chanson, même moi j’arrivais à le jouer, c’est dire si c’était pas compliqué ! Le pire, c’est peut-être que sans jamais réécouter ce disque je me souviens encore presque par cœur des paroles :
 
I stopped to fill my car up
The car felt good that day
I didn’t know where I was going
But it felt good for a change
 
…d’une pauvreté assez navrante comme vous aurez pu le constater, même si vous n’êtes pas forcément bilingues. Il y avait une régression totalement pathétique dans cette histoire : la première fois que j’ai osé chanter en public, j’avais quatorze ans et j’interprétais « Lilac Wine », la chanson popularisée par Nina Simone et découverte via Jeff Buckley.
 
Quatre ans plus tard je chantait une bluette niaiseuse pour ma petite copine qui n’était même pas vraiment amoureuse de moi.
 
 
Il faut bien entendu replacer les choses en perspective, exercice toujours difficile pour moi, afin de comprendre comment j’en étais arrivé là : je n’avais pas eu beaucoup de copines, quelques unes mais pas des masses. Je m’étais retrouvé avec une petite fille dès ma seconde aventure. Je suis littéralement passé à côté de l’adolescence. Alors je me suis retrouvé à vivre ma grande histoire d’amour adolescente à 18 ans et alors que j’avais déjà une enfant de deux ans.
 
Manon ne vivait pas encore avec moi à cette époque, elle n’était donc pas véritablement un obstacle à ma vie sentimentale (ou alors c’était totalement inconscient). Le véritable bloc auquel je devais faire face, je l’ai déjà évoqué plus haut : la looser-attitude. Danielle faisait partie de notre bande, de notre famille. Si je l’avais rencontrée dans un autre contexte il est probable qu’elle ne m’eut pas accordé le moindre regard.
 
Ceci explique beaucoup de choses et en excuse beaucoup d’autres, notamment le fait de chanter du Stereophonics parce que c’est quand même une musique qui colle parfaitement avec un émoi adolescent.
 
 
Les six mois passés avec Danielle comptent parmi les plus agréables moments de ma vie. Durant ce laps de temps, je crois que je n’ai pas été triste une seule fois, ni angoissé ni rien. Ces six mois composent une étrange bulle dans la succession de tragédies mineures que je suis sensé appeler « ma vie ». Une étrange bulle qui, mais c’est le propre de toute bulle, me semble encore aujourd’hui légère, limpide, aérienne.
 
On ne s'en rend évidemment pas compte au moment où on le vit. L’idée de bulle, comme la nostalgie avec laquelle j’y pense, tout cela est bien entendu rétrospectif (ou rétroactif ?). Mais si je remets ces six mois dans le contexte global de « ma vie », force est de constater qu’avant Danielle, il y a eu de la solitude, de la tristesse, de l’ennui, des trucs glauques et des morts. Et après aussi. Pas forcément dans le même ordre, mais globalement tout ça est revenu.
 
Alors même si j’ai été mortifié quand elle m’a plaqué (oui parce qu’en plus c’est elle qui m’a plaqué ! vraiment minable jusqu’au bout, que j’ai été), je ne lui en ai pas réellement voulu. Danielle, il faut bien le reconnaître, s’est un peu moquée de moi. Inconsciemment sans doute : j’avais été le premier à tomber le panneau en oubliant qu’elle n’était qu’une adolescente et que par conséquent je ne pouvais pas vivre une grande et belle histoire d’amour avec elle. Seulement d’un autre côté, en se moquant de moi de la sorte, elle a eu le pouvoir de m’arracher totalement à mon existence sordide durant six mois. Elle est parvenue, mieux que n’importe laquelle de toutes mes exs, à me faire oublier qui j’étais, ce que j’étais, ce que je croyais que j’étais, etc. Je me suis senti parfaitement bien pendant tout ce temps, heureux, tout simplement. Je ne me préoccupais pas de savoir si j’étais un bon père ou si je prenais les bonnes décisions…j’agissais avec naturel, spontanéité, sans trop me poser de questions…comme un adolescent, en somme.
 
Danielle a été mon adolescence.
 
Danielle m’a permis pendant une poignée de mois d’avoir une vie normale. A retardement, c’est vrai, mais c’était toujours bon à prendre. Chaque femme (fille en l’occurrence) que j’ai aimé un tant soit peu a compté dans ma vie, m’a fait évoluer (en bien ou en mal, ce n’est pas à moi d’en juger), m’a apporté des choses et m’en a enlevé d’autres. Je ne serai sans doute pas là sans elles, je ne vais pas citer tous les noms parce qu’on pourrait commencer avec Roseline quand j’avais quatorze ans et on n’en finirait plus. Chacune m’a amené vers quelque chose d’autre, un quelque chose d’autre qui pourrait bien être moi. Même la plus minuscule amourette a pesé.
 
Mais Danielle a compté plus que n’importe quelle autre, vraiment.
 
 
 
 
Ensuite la vie a fait ce qu’elle sait faire de mieux, à savoir changer les choses et les gens autour de nous, constamment. Comme si elle ne supportait pas qu’on puisse avoir droit, de temps à autre, à un chouia de stabilité.
 
Après six mois avec Danielle, ma crise d’adolescence s’est achevée et j’ai recommencé à écouter des choses un peu plus intéressantes que les Stereophonics, archétype du groupe de rock qui ne sert à rien mais qui finalement m’aura un peu servi à quelque chose.
 
 
Le reste relève de l’anecdote : j’ai vieilli, j’ai vécu des choses, pas forcément toujours très gaies, mais c’est toujours mieux que de ne rien vivre. J’ai rencontré d’autres femmes, dont une qui s’est installée plus longtemps que les autres. Puis j’ai récupéré Manon, plus ou moins volontairement.
 
Je suis définitivement entré dans le monde des adultes, à mon corps défendant, certes. J’ai eu un travail, des amis, de l’argent, et l’espace de quelques années j’ai même eu une petite famille.
 
Par conséquent, suivant cet enchaînement logique, j’ai cessé progressivement de voir Mickaël, Mathilde, Clotilde, Danielle, tous ces gens que j’avais connus au lycée et qui s’étaient substitués à ma famille pendant plusieurs années. Le temps nous a éloigné, d’abord, puis la distance, jusqu’à finalement anéantir le peu de choses qu’on avait à se raconter. Un soir de décembre 2002 je devais me rendre à l’anniversaire d’Aurélie, mais c’est ce soir là que Charlotte a décidé de faire sa première tentative de suicide. Je n’y ai pas été, je n’ai même pas appelé pour m’excuser parce que très honnêtement j’avais bien d’autres choses en tête.
 
A partir de ce jour, les autres ne m’ont plus appelé et je n’ai plus appelé les autres.
 
 
 
 
La vie étant ironique, longtemps après j’ai été envoyé par la radio interviewer…les Stereophonics ! beaucoup de choses ont rejailli à ce moment là. Quand j’ai serré la main de Kelly Jones et que nous avons discuté autour d’une bière, je me suis dit que depuis 1999 je n’étais heureusement pas le seul à avoir vieilli. Ce soir là j’étais allé rencontrer le groupe avec Charlotte, justement, mais malgré sa présence j’avoue ne pas avoir pu réprimer une pensée un brin mélancolique destinée à Danielle.
 
Après l’interview, nous avons assisté au concert. Assez quelconque je dois dire, parce que les Stereophonics sont toujours aussi quelconques. Ce fut une soirée agréable. Une fois que vous avez rencontré un groupe vous ne pouvez plus jeter le même regard sur son travail. En l’occurrence, ce groupe est vraiment d’une gentillesse désarmante. Je n’ai donc plus jamais médit à son sujet. En plus il a eu le bon goût de ne pas interpréter « I stopped to fill my car up ».
 
Mais à la sortie du concert, j’ai aperçu Clotilde et Bertinou. J’ai hésité à aller vers eux…et puis bon. Qu’aurais-je pu dire ? Salut ça va vous devenez quoi moi ça va bah ouais faudrait qu’on se fasse une soirée un de ces quatre tiens je te file mon numéro… ? pour finalement ne jamais se rappeler ? Non, je me suis dit que ce n’était pas nécessaire de faire tout ça. Ca ne me semblait pas avoir grand sens. Je peux me tromper, mais je ne crois pas.
 
 
 
 
La semaine dernière, j’ai dû aller à la fac. Ma belle-sœur était absente et j’avais promis que j’irai relever ses résultats. Je me suis acquitté de la tâche avec difficulté (la fac de Rouen n’a pas changé, les affichages des différents secrétariats sont toujours aussi bordéliques et incompréhensibles), puis je suis descendu prendre un café au Wagon, un genre de cafete où on allait boire un verre quand on était étudiants. Lydie, la dame qui tient l’endroit, a été ravie de me revoir. Nous avons discuté une petite demi-heure, elle a refusé catégoriquement que je paie mon café.
 
Alors j’ai regagné le parking, je suis monté dans la voiture et j’ai mis la radio. Bien entendu, elle passait toujours les mêmes merdes que d’habitude. En fouillant dans mes affaires je me suis rendu compte que j’avais oublié ma pochette à cds sur le comptoir du Wagon. C’est tout moi, ça, tiens ! Obligé de redescendre.
 
 
Et c’est donc à ce moment précis que je suis tombé nez à nez avec Danielle.
 
(allons, allons, vous vous doutiez bien que je ne racontais pas ça de manière totalement hasardeuse !)
 
« Nez à nez » est un peu fort, disons qu’elle était à deux mètres en face de moi. J’ai d’abord cru à une hallucination, parce que je ne voyais pas trop ce qu’elle foutait là et puis bon, je ne sais pas, ce genre de rencontre totalement fortuite ça vous est sûrement déjà arrivé, vous savez ce que c’est…on sait pas trop comment réagir. J’ai souri et j’ai fait un pas dans sa direction.
 
C’était bien elle. La dernière fois que je l’avais vue elle était une jolie jeune fille. A présent, c’était une femme superbe qui se dressait devant moi. Un peu plus grande, moins mince peut-être…mais c’était toujours Dani. Aucun doute possible.
 
« Danielle ! »
 
Oui, je l’ai interpellée sur le parking de la fac, c’est un peu ridicule mais on parle quand même de quelqu’un que j’ai connu quand elle avait l’âge de mes élèves. Je me suis approché d’elle, qui me dévisageait. « Salut, Danielle, ça va ? ». Elle a bafouillé : « Euh…oui… ». « Qu’est-ce que tu fais là ? ». Elle était venue voir ses résultats. J’aurais pu y penser tout seul, évidemment. Elle était vraiment désolée, mais elle était pressée. A un de ces jours peut-être.
 
Elle est montée dans voiture et s’est éloignée.
 
J’ai mis une bonne dizaine de minutes à comprendre la vérité… : Danielle ne m’a tout simplement pas reconnu. Elle n’a pas prononcé mon nom, ni rien.
 
L’hypothèse numéro un était désagréable : Danielle m’a oublié. C’était désagréable, mais à la limite j’aurais préféré que ce soit celle-ci. L’hypothèse numéro un était plus supportable. Sauf qu’elle était totalement impossible : on a passé trop de temps ensemble, avant et après que j’aie été « son copain ». Et puis la dernière fois qu’on s’est croisé ne date que d’il y a quatre ou cinq ans. Il n’est pas envisageable plus de trois secondes qu’elle m’ait oublié.
 
J’ai donc dû me résoudre à adopter l’hypothèse numéro deux : j’ai tellement changé que je suis devenu méconnaissable. J’ai vieilli. A vingt-cinq ans j’en fais dix de plus. Je suis devenu bedonnant, barbu et à moitié chauve. Même ma voix n’est plus du tout la même…
 
 
Tandis que Danielle a grandi et s’est épanouie, je me suis totalement ratatiné, désagrégé, au point que cette femme avec qui j’ai passe des centaines de soirées il y a même pas dix ans soit incapable de me remettre.
 
 
Je suis rentré chez moi totalement désolé. Danielle a compté plus que n’importe quelle autre dans ma vie, elle est probablement la seule à avoir gardé un bon souvenir de moi et elle ne m’a pas reconnu quand elle m’a vu. Même en parlant deux minutes.
 
Arrivé à l’appart j’ai été me voir dans la glace, puis j’ai comparé avec les photos. Effectivement, l’hypothèse numéro 2 était plus que crédible…
 
Comme pour me punir, je me suis donc mis à écouter « I stopped to fill my car up » pour la première fois depuis décembre 2000. Je me suis rendu compte que le refrain, And then I looked up / I looked in the mirror behind me, n’avait plus tout à fait le même sens.
 
 
Et je me suis dit que finalement, cette chanson, elle n’était pas si nulle…
 
 
 
 

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