Les enfants du plastique (Thomas Clément, France, 2006)
En général, je n’aime pas faire ce que je vais faire : raconter le contexte entourant ma lecture d'un livre.
Mais je vais le faire quand même.
C’est ma petite Lhisbei (décidément souvent à l’honneur sur le Golb cet an-ci), qui m’a prêté ce
livre en m’assurant qu’il allait me plaire. Ce n’était pas gagné : en général, quand on me dit ça, je déteste.
Il se trouve que Thomas Clément est l’heureux papa d’un blog qui a fini par devenir presque plus connu que son bouquin (ce qui est un peu emmerdant, mais je ne
doute pas qu’il finisse par s’en rendre compte). Quand j’ai commencé à envoyer des manuscrits aux éditeurs, tout le monde m’a parlé de son blog, mais rares ont été ceux ou celles capables de me
citer le titre du livre. Ca vous donne une idée du truc. Heureusement, Lhisbei était là. Et lorsqu’elle m’a parlé du livre, puis du blog (dans cet ordre et non l’inverse comme la plupart des
gens), elle m’a clairement précisé que j’avais plus de chances d’être cité sur le blog de Thomas Clément si je le déchirais que si je l’encensais. La tentation était grande – d’autant que vous
savez chers lecteurs comme j’aime déchirer. Las ! il se trouve que j’ai aimé « Les enfants du plastique », que je vais vous expliquer pourquoi et ainsi donc laisser filer mon quart
d’heure de gloire virtuelle. Allons donc ! je sacrifie le petit plaisir d’être cité sur le blog de Thomas Clément après l'avoir démoli pour une raison non seulement éthique mais aussi très
personnelle : la dernière fois que j’ai lu un commentaire sur ce livre, je l’ai vu taxé de roman de blogueur, ce qui m’a semblé particulièrement insultant. Un roman est un roman, que son
auteur ait auparavant tenu un blog ou une épicerie ne devrait aucunement entrer en ligne de compte. Roman de blogueur sous-entend que ce n’est pas totalement d’un écrivain dont on va vous parler.
Je n’aime pas trop ça. Si un jour un de mes textes est publié on parlera donc de roman de blogueur ? Putain, bah j’ai bien fait de prendre ma retraite, moi.
Bon allez, je vais changer cette critique en chronique si ça continue, alors passons. Je vais dire du bien des « Enfants du plastique », et puis tant
pis : je ne serai pas cité sur son blog ce qui, vous l’imaginez bien, m’a empêché de dormir toute la nuit, mon fantasme ultime étant d’avoir des potes écrivains qui viennent commenter les
articles de mon blog et s’y faire un petit coup de pub.
Ceci posé, passons au livre.
« Les enfants du plastique » opère une violente projection dans le futur, puisque le récit en question se déroule en 2010. Dans cette époque fort
lointaine, nous suivons les tribulations de Franck Matalo, qui en plus d’avoir un nom très con est PDG d’Unique Musique France – firme n’ayant bien sûr rien à voir avec Universal. Nous sommes
dans une fiction, notre narrateur est antipathique durant six pages, cynique pendant dix, et après manque de chance, il tombe sur un môme qui lui refile une vielle cassette DAT. Non mais vous
vous rendez compte ! has-been quoi – parce qu’en 2010 la cassette DAT n’existera plus. Personnellement j’ai de sérieux doutes, dans la mesure où j’entends dire ça depuis ma naissance ou
presque. Mais bon, admettons que d’ici quatre ans la cassette DAT n’existera plus, ni même le cd, et que le peer to peer sera totalement aboli (absurdité totale, visiblement notre auteur ne
télécharge pas sinon il saurait que les pirates ont à peine une décennie d’avance sur les labels). C’est la licence poétique. L’essentiel, c’est que cette cassette renferme la démo que Matalo a
enregistré un peu plus de vingt ans plus tôt avec son groupe pré-grunge : Game Over. S’ensuit une lente et irréversible remise en question qui va bien sûr nous amener à un dénouement que je
ne vais évidemment pas vous raconter.
Dès les premières pages, j’ai bu du petit lait. Je me suis bien calé dans mon fauteuil, j’ai allumé une clope, j’ai monté le son de la sono et je suis parti.
Est-ce la citation de notre vénérable Patrick Eudeline en exergue de la première partie ? Peut-être…le fait est qu’un mec qui cite Eudeline ne peut pas être totalement con. En revanche j’ai
été très déçu d’apprendre qu’en 2010, Eudeline sera mort – décidément beaucoup de choses vont changer d’ici quatre ans. Vous me direz : depuis le temps que ça traînait…
Bref, je me suis senti un peu comme à la maison, et l’impression s’est rapidement confirmée. Thomas Clément est à l’évidence un auteur plutôt doué, peu importe
qu’il y ait quelques imperfections ici ou là : ce premier livre m’a paru très réussi, beaucoup plus subtil qu’il y paraît, et surtout idéalement rythmé. Le résultat est court, mais il
n’en fallait pas plus (pourquoi écrire en 500 pages ce qu’on peut écrire en 241 ?).
J’avoue pourtant avoir eu un peu peur à un moment : ce monde de la musique totalement lisse et sans tâche, ça ressemblait un peu trop au nôtre pour être
honnête. Je veux dire par là que j’ai crains que Clément ne se mette à verser dans le manichéisme, à plus forte raison parce que malgré de gros efforts le cynisme de son narrateur ne m’a
absolument pas bluffé. Sauf que non : l’auteur manque de perdre l’équilibre à un moment mais il se reprend aussitôt. Désolé mon gars, tu croyais pas que j’allais tomber dans le piège du
manichéisme débile avec les méchantes majors companies quand même ?
(ceci n’est pas une citation)
Oui, je l’admets : je me suis fait avoir sur ce point. Et je peux vous assurer que des bouquins qui arrivent à me prendre à revers, je n’en vois pas des
masses dans une année (après rapide calcul je n'en compte pas plus de trois depuis le début 2006).
Tout le problème, pour critiquer « Les enfants du plastique », étant que pour une foi un bouquin bénéficie d’un quatrième de couverture intelligent qui
donne envie de le lire sans rien dévoiler de l’intrigue. De fait, je ne peux pas, comme d’habitude, dire : « Le résumé le dit d’emblée, alors donc voilà, Machin va faire ça et
Bidule… »…
Je peux en revanche vous dire que j’ai vu défiler pas mal de choses en lisant ce bouquin. Des choses de ma vie, et puis aussi des souvenirs. Il y a dix ans, je
revois David Gilmour déclarer : Vu la manière dont le music-business a évolué, je ne pense pas que des groupes comme nous, ou comme les Beatles ou Led Zeppelin, pourraient émerger de
nouveau de nos jours. Les labels veulent de l’immédiat, les notions de carrière et d’œuvre, ça ne leur dit plus rien. Or c’est exactement dans cet univers que nous plonge Thomas Clément.
Depuis cet interview de Gilmour, les choses n’ont fait qu’empirer et je n’ai pas l’impression que les choses aillent en s’arrangeant – bien au contraire, les labels visent de plus en plus
bas : maintenant, leur cœur de cible est un public qui a peu ou prou l’âge de ma gamine. J’ai aussi pensé, à cause de ce Matalo, à mon Tonton, qui après avoir été batteur d'un groupe punk
plutôt connu est devenu l'une des têtes pensantes d'une boite de télécoms ; et à Santi, l’ex batteur des Hots Pants et de la Mano Negra qui a fini patron de Polygram, puis de Mercury et
de je ne sais plus trop quoi encore (ces multinationales passent leur temps à fusionner entre elles, on n’y comprend plus rien). On l’avait même vu dans l’immortelle émission Popstars, ce qui
avait provoqué l’indignation d’un lecteur de Rock & Folk à qui Johnny Volume avait répondu, non sans humour : avoir été rock en 1985 ne condamne pas à mourir dans le
cuir.
Matalo, lui, va mourir dans le cuir. C’est l’aspect le plus poétique du roman, car bien entendu, dans la réalité, aucun Franck Matalo du monde n’irait mourir
dans le cuir. Et pourtant, ils sont nombreux, les Franck Matalo et les Santi.
Je n’ai pas été jusqu’à verser une larme, mais oui, j’ai vraiment beaucoup aimé. Mon seul bémol, ce sont justement toutes ces références. A Eudeline, à Iggy
Pop…je comprends que ce livre se soit fait tailler ici ou là : un bon 90 % de la population française ignore jusqu’à l’existence de Patoche et se fout qu’il soit vivant ou mort, que
Manœuvre ait été à son enterrement et qu’il y ait eu aussi quelques fidèles en chemises à jabots. Ce genre de passage ne s’adressent qu’aux…j’allais dire initiés, c’est
peut-être un peu fort. Disons : aux connaisseurs. Quant au vieil Iguane, pour beaucoup de gens il n’est que le mec qui danse torse nu dans la pub SFR. Iggy Pop (mais nous y
reviendrons, précisément dans l'épisode 100 de « Mes disques à moi (et rien qu’à moi) ») fait partie de ces artistes dont tout le monde connaît le nom mais serait bien incapable de
citer une chanson. Par conséquent pour l'universalité il faudra revenir (pour le prochain livre, tiens, par exemple).
Ceci mis à part, « Les enfants du plastique » est, pour un premier roman, un très joli coup. Pour un peu qu’on y soit réceptif, on se laisse embringuer
d’autant plus facilement que, et j’insiste sur ce point, ce n’est pas un livre qui parle de rock. Pas du tout. C’est une base, certes. Absolument pas une finalité.
De même qu’il y a ceux qui jouent du rock et ceux qui sont rock, il y a ceux (par pudeur on ne citera pas de noms) qui écrivent sur le
rock et ceux qui écrivent rock. Les premiers sont généralement très érudits et très chiants. Les seconds sont drôles, humains, et parfois doués. Thomas Clément s’inscrit a priori
dans cette catégorie.
le genre : roman de blogueur (pff…désolé, c’était trop tentant)
la note : 5 / 6
...
Commentaires
Je l'ai lu moi aussi et j'avais bien aimé. Mais je comprends ton bémol : c'est certain que la ménagère, l'auditeur des FM et le fan de Starac ne peuvent pas apprécier - voir même comprendre.
commentaire n° : 1 posté par : alex le: 27/08/2006 17:51:41
"voir même le comprendre" Tu es peut-être un peu excessive là, non ? Justement, et c'est là que je vois que je m'exprime comme une quiche, quand je différencie "écrire sur le rock" et "écrire rock" cela signifie que le second cas de figure est accessible à tous...oui, bien sûr, il y a quelques références qui peuvent échapper à un lecteur non averti, mais elles n'entravent en rien la compréhension du texte. En revanche, il est exact que, si elles ne sont pas comprises, le roman y perde un peu de charme... ...si c'est ça que tu voulais dire, nous sommes d'accord.
commentaire n° : 2 posté par : Thom le: 27/08/2006 19:05:50
Tu as oublié le ps où tu remerciais Thomas Clément de t'avoir permis d'enfin remettre à leur place quelques pseudo-critiques condescendants et donneurs de leçons ! lol
commentaire n° : 3 posté par : Lily le: 27/08/2006 20:15:57
Là tu me prêtes des intentions que je n'avais pas, mais si tu as envie de le voir comme tel, libre à toi :))
commentaire n° : 4 posté par : Thom le: 27/08/2006 21:35:11






