Il est petit, silencieux et poilu.
A sa manière, il est la star discrète de ces chroniques. Il n’est pas nommé à chaque fois, mais il est presque toujours présent.
Certains d’entre vous le connaissent déjà, puisqu’il a fait ses débuts sur le net en tant que chroniqueur télé.
Aujourd’hui, nous allons parler de Zippo.
Mon chat. Le Chat. Car dans mon univers passablement claustrophobe il n’existe qu’un seul Chat – qui de fait prend une majuscule.
Zippo est né en 2003 à Saint-Ouen de Thouberville, non loin de Bourg-Achard, non loin de Rouen. Il est né chat, mais dès son plus jeune âge a connu une douloureuse crise identitaire due avant tout à une mère négligente et à des maîtres peu aimants. Là, j’aimerais glisser un passage un peu romanesque où il s’enfuit par la fenêtre en pleine nuit, courant vers une nouvelle vie loin des mauvais traitements…hélas, la vérité est (comme souvent) bien plus prosaïque : Manon voulait un chat. Bon…vous devez bien comprendre par ailleurs que TOUS les trucs inutiles que je possède sont le fruit d’un désir subite de Manon. Donc Manon a dit un jour : Je veux un chat. Et moi j’ai dit D’accord. Pourquoi ? Aucune idée.
J’avais une certaine nostalgie due à la disparition brutale de Cyanure, mon dernier chat (que nous surnommions d’ailleurs affectueusement Souillure). Un jour Cyanure a disparu, et ma vie a changé…oui, il a disparu. Il n’est pas mort. Je le sais, c’est ma maman qui me l’avait dit à l’époque :
« Cyanure a déménagé mon chéri. Il a trouvé une maison dans un autre pays, et il s’y est installé avec une très belle chatte. Maintenant qu’il est grand, il a besoin de vivre sa vie. »
Et n’allez pas me raconter que ce n’est pas vrai, parce que j’ai vu les cartes postales que Cyanure a envoyé à la maison. Dedans il racontait qu’il était très heureux, qu’il avait eu des enfants, nous envoyait ses meilleurs vœux, etc.
Enfin bref ! revenons à Zippo, et au désir subite de Manon. Désir que j’aurais pu d’ailleurs refuser d’assouvir, certes. Seulement voilà : je suis faible. Inutile de tourner autour du pot. J’aime ma fille, il était temps que je l’écrive noir sur blanc – tant pis pour ma réputation.
On a donc commencé à se renseigner pour voir si quelqu’un dans notre entourage n’avait pas un chat à donner…c’est là que Zippo a bien failli ruiner ma vie, puisque mon ex avait peur des chats et ne voulait pas en entendre parler. Ecartelé entre ma fille et la femme que j’aimais je me suis résolu à adopter un comportement très courageux : j’ai profité que Charlotte soit partie en vacances dans sa famille pour me procurer un chat…
…comment ça ce n’est pas courageux ? bien sûr que si ! ok, mettre devant le fait accompli peut dans l’absolu sembler lâche…mais quiconque a déjà assisté à une colère (une crise, pardon) de Charlotte vous affirmera qu’en fait j’ai pris ce jour-là une décision à la limite de l’héroïsme, misant sur le fait qu’une fois le chat arrivé elle fondrait. J’ai eu raison…j’aurais tout aussi bien pu avoir tort et m’exposer à une quinzaine de soirées de disputes, de réprimandes et de il a foutu ses poils partout. Coup de bol, j’ai été intuitif dans cette affaire. D’autant qu’aujourd’hui Charlotte n’est plus là depuis longtemps, alors que Zippo, fidèle parmi les fidèles, est resté.
Or donc, mon frère ne sortait pas avec Fifie, à l’époque, mais avec une fille qui habitait à…Saint-Ouen de Thouberville. Il l’a d’ailleurs plaquée peu après (le lien avec Zippo n’a jamais été formellement établi à ma connaissance). Elle s’appelait Antoinette. Ou plus précisément : elle avait un nom très moche que je ne reproduis pas ici comme pour la plupart des gens hors-proches. Un prénom très moche se traduisant donc par Antoinette en langage golbien. Elle nous a immédiatement prévenus que ses voisins donnaient un bébé chat, et Julien a emmené Manon chercher la bête. Lorsqu’ils sont rentrés, cette dernière était très excitée : Il est tout petiiiiiiiiiiiiit !!!!!!...une excitation pas très saine, je dois bien l’avouer. Peu après que je lui expliquerais d’ailleurs qu’un chat n’était pas une peluche, même si ça y ressemblait beaucoup (eh oui : si vous avez des enfants vous l'avez sûrement déjà fait, ou bien vous le ferez, c'est une des fameuses Lois Fondamentales de L'Univers - à noter que le ce n'est pas un jouet peut devoir s'appliquer au chat comme au chien ou au petit frère).
Pour l’heure je me trouvais en face d’un chat lilliputien, en train de dire à mon frère :
« C’est vrai qu’il est minuscule ! T’es sûr qu’il est normal ?
- Bah ouais.
- Mais euh…quand même ! j’ai jamais vu un chat aussi petit… »
Il n’a pas fallu bien longtemps pour que je comprenne le fond du problème : Zippo n’avait pas vraiment deux mois comme ses anciens maîtres l’avaient dit à mon frère. Tout au plus en avait-il un seul. La première nuit, Manon n’a pas osé le prendre avec lui de peur de l’écraser. Alors il a dormi avec moi : au bout de cinq minutes il avait la tête sous mon aisselle en train de chercher à me téter (oui : moi – ne vous moquez pas bande de sans cœurs !) ! Ce petit bout de chou n’était pas du tout sevré…et le jour d’après, il a passé son temps sur mes genoux à chercher mes mamelles…pauvre petit Zippo. Pauvre pauvre chaton : c’est déjà pas gai d’être arraché à sa maman quand on n'est pas sevré, alors être arraché à sa maman pour être refilé à un mec qui n’a même pas de mamelles ça prend une dimension pathétique que n’aurait pas reniée Racine.
Voilà comment moi qui n’ai jamais eu l’occasion de donner le biberon à ma fille je me suis retrouvé à le donner à mon chat. Avouez que c’est une ironie du sort assez dingo…au final, ces carences ont eu un effet dévastateur sur la psychologie de Zippo, qui plus de trois ans après pense encore que je suis sa mère. Son manque d’initiative, sa couardise et sa manière de nous suivre partout dans toutes les pièces de l’appartement comme un petit chien viennent probablement de là…n’y allons pas par quatre chemins : Zippo a été élevé en chat parmi les hommes. Zippo est le seul et unique Mowgli des chats.
Un peu plus tard, je lui ai installé une chatière.
En appartement, je suis d’accord, ça n’a pas grand intérêt. Mais permettez-moi d’arguer du fait que par définition un chat d’appartement n’a aucun intérêt. Du tout. Un chat, ça doit pouvoir sortir. Un chat, ça vit. Ca erre. Ca gambade. En tout cas un cas un chat normal…parce que bon, Zippo…il sort. Un peu. Rarement plus d’un quart d’heure.
Mais il se promène. Il est joyeux, il visite les toits, il revient manger des croquettes Purina (je sais, c’est le chat qui mange classe et nous qui nous nourrissons avec la Marque Repère), il vit sa vie. Ce n’est pas très grave, puisque sa vie se résume essentiellement à Manon et à moi.
Ce fut du moins le cas durant trois ans. Car à la fin de l’été 2006 se produisit un événement qui bouleversa profondément l’Equilibre Naturel Félin Du Quartier. Ce soir de début septembre, alors que le soleil se couchait à l’horizon, rosissant le ciel, imposant un climat calme et apaisé pour les amoureux rouennais, souriant à sa manière telle une promesse d’avenir pendant que je tentais d’écrire une chronique où je la jouais lyrique, un homme emménagea au rez-de-chaussée de notre immeuble. Cet homme se nommait Hervé. Hervé mon voisin. Hervé le fameux dessinateur.
Bien qu’il soit dans l’absolu un type plutôt sympathique, Hervé nourrit clairement une passion pour les chats qui confine au malsain. Il ne dessine que ça. Philippe Geluck aussi, certes, et personne ne trouve rien à y redire, je suis d’accord. Sauf que Philippe Geluck, lui, il dessine les chats habillés. Hervé les dessine…oui, je sais, c’est horrible : Hervé dessine des chats nus. Ou, pour parler plus crûment : des chats à poils.
(beurk)
J’ai tout d’abord essayé de préserver Zippo et Manon de ce pervers patenté. Eh bien vous savez quoi ? Quelques semaines plus tard, ce fameux soir de septembre, il a osé venir frapper à notre porte. Mais quelle ordure ! La nuit quand je cauchemarde il n’est pas rare que je revive cette soirée d’une rare violence. Je me revois lui ouvrir la porte, l’inviter à prendre l’apéritif (quel con, si j’avais su !). Il entre. Il dit bonjour à Manon. Il caresse de manière chafouine et appuyée Zippo, qui comme toujours accourt pour saluer le nouvel arrivant. Il dit à Manon de sa voix de porc : Tu aimes les chats, ma jolie ?...et là tout va très vite : il sourit dit un truc se penche sort un objet de sa poche un objet horrible c’est un bloc-notes et il a un stylo et il griffonne et…
(consternation)
Il offre un dessin de chat à ma fille.
De chat à poils !
Moi je vous le dis : les mecs comme lui, il faudrait les castrer.
(éventuellement leur mettre un bracelet électronique qui préviendrait la gendarmerie chaque fois qu'ils s'approcheraient d'un crayon)
Je n’irai pas jusqu’à dire que Hervé a abusé sexuellement de Zippo. Les analyses ADN n’ont en tout cas rien établi. Ce qui est certain c’est que ce sinistre sire a dès le premier jour fait preuve d’une courtoisie fort suspecte à son égard. En soi, ce ne serait rien si Hervé n’avait pas déjà un chat. Un chat qui n’inspire pas vraiment confiance, et qui se venge des infidélités de son maître sur le pauvre Zippo. Ce chat a un nom, mais je l’ai déjà oublié. Pour Manon, il est Legroschat. Pour moi aussi. Gros n’est d’ailleurs pas le mot : Legroschat est carrément énorme. Titanesque. Zippo lui est gros. Legrochat a je pense des origines chatosauresques. C’est un genre de titan des temps modernes qui effraierait n’importe quel être humain normalement constitué tant par son apparence que par son attitude sauvage et hostile.
Je dois quand même reconnaître qu’un chat, par définition, c’est sauvage et hostile. Un chat normal, je veux dire. Mais Legrochat ne se contente pas d’être hostile : il se montre carrément menaçant. D’ailleurs, signe qui ne trompe pas, il est roux.
Normalement si vous avez lu attentivement cette chronique depuis le début, vous avez déjà deviné la suite. Je vais donc m’arrêter là…
(…)
(bon d’accord, je vais rester pour les deux ou trois qui n’ont pas deviné)
(pff)
Donc évidemment, Legrochat-qui-lui-est-un-chat-normal a très rapidement découvert la route de la chatière, sans doute poussé par un double désir pressant (vengeance + odeur des croquettes Purina). Une nuit il s’est faufilé par l'ouverture, puis a commencé à se promener dans l’appartement. Une fois trouvées les croquettes, il s’est mis à les bouffer, en a foutu partout à côté de la gamelle et s’est tiré. Zippo, lui, n’a pas bougé. Ce soir là comme chaque soir il dormait avec Manon, et quand Zippo dort, il dort. Il serait totalement nul pour ce qui est d’attraper un cambrioleur, alors vous imaginez bien qu’attraper un silencieux-cambrioleur-de-croquettes c’est beaucoup lui demander.
Constatant les dégâts au petit matin, j’ai pris les mesures qui s’imposaient et décidé que tant pis : il fallait fermer la chatière. Sauf que non, c’était pas possible : Zippo, ce chieur qui ne s’en servait quasiment jamais jusque là, a soudainement décrété que la chatière était un truc primordial dans sa vie.
(c’est bien le chat de Manon, tiens !)
Après quatre nuit à l’entendre miauler comme un débile (alors qu’avant bien entendu il ne miaulait JAMAIS), j’ai dû céder et rouvrir la chatière…ce qui équivalait à inviter Legroschat chez moi – ou presque.
Comme vous l’avez tous deviné à l’exception des deux ou trois de tout à l’heure qui n’ont toujours rien suivi, à partir de ce soir là les visites de Legroschat sont devenues quotidiennes. J’ai fini par en avoir tellement marre que j’ai arrêté les croquettes Purina pour les remplacer par des Marché-U. Ca n’a rien changé du tout – c’est pile à ce moment-là que j’ai compris que Legroschat venait chez nous par pure perversion et non par instinct naturel. Blessé dans notre orgueil, nous avons décidé d’un commun accord Manon et moi qu’à l’avenir Zippo dormirait dans le séjour. Comme ça en cas de visite inopportune du titan, notre FatCat à nous lui administrerait une correction bien méritée !
L’idée, bien que fort séduisante, ne nous a pas vraiment apporté satisfaction : dès le premier soir, je suis réveillé à deux heures du mat’ par un hurlement de mort, quelque part entre ma mère de mauvaise humeur et le vélociraptor de « Jurassic Park ». Je me lève, forcément très inquiet pour Manon dont j’espère qu’elle n’est pas en train de se faire dévorer par le crocodile qui habite sous son lit depuis cinq ans (ne le lui dites pas, elle croit que c’est un conte). Eh bien pas du tout : ce cri déchirant provenait de la gorge nouée de Zippo. Zippo qui en dépit de son nom ne s’est pas franchement montré tout feu tout flamme. Zippo qui à mon arrivée dans la pièce est tout simplement planqué sous la table, grognant en direction de Legroschat – mais à une bonne distance tout de même (genre cinq mètres). Zippo est caché, il gronde, et Legroschat juste en face le regarde d’un air dédaigneux. La scène a quelque chose d’hallucinant. Zippo tente de faire un pas en direction de son adversaire qui d’un mouvement de patte l’envoi valdinguer avant de sortir par la chatière sans même m’adresser un coup d’œil. Peinard.
Ce soir là, il m’a semblé que Legroschat, tout rouquin qu’il fût, avait une putain de classe.
Le pas en avant que Zippo paya très cher fut par ailleurs son dernier en direction Legroschat. Depuis il ne s’y aventure plus. Quand son rival rentre chez nous au milieu de la nuit, Zippo tressaute en l’entendant mais se garde bien d’aller le voir. Il préfère se tourner de l’autre côté et se rendormir – à la limite moi aussi.
Ainsi donc j’ai découvert qu’en élevant notre chat en humain nous en avions fait une lavette de la pire espèce. Rien de surprenant à cela : Mowgli, tout génial qu’il soit, se ferait latter sa race par n’importe quel chasseur. Il en va de même pour Zippo, qui a déjà fait fuir des chiens mais serait bien incapable d’oser défendre son territoire. Si vous doutiez encore que les chats d’appartement ne servaient à rien d’autre qu’à foutre leurs poils sur le canapé, vous en avez à présent la preuve.
Oh oui, je sais ce que vous vous dites :
Non ! il vient quand même pas de nous faire cinq pages sur son chat ?!
Eh bien non : quand vous serez arrivés au terme de cette chronique, j’en aurais fait six.
Pourquoi ?
Il y aurait plein de bonnes réponses cette à question. Je pourrais vous dire que cette chronique d’un genre assez inédit pour moi est en fait une pub déguisée pour le forum des chats. J’en profiterais alors pour mentionner l’existence du Weekly Chat, série de chroniques rédigées collectivement et à tour de rôles par mes amis et moi qu’il serait cruel de manquer – car elles valent le meilleur du « Dépressif Mark II » et du « Journal d’un dépressif » réunis.
Ou bien je pourrais vous dire que j’ai perdu un pari avec Mr Kiki, seule personne qui serait capable de me filer comme gage d’écrire une chronique sur mon chat.
Ou encore je pourrais vous faire croire que j’étais en panne d’inspiration, et que j’ai écrit sur le premier truc que j’ai vu.
Mais la vérité, c’est qu’il m’a semblé plus que temps de recommencer à servir le Rien. Il y avait tellement de contenu dans mes deux dernières chroniques, et du contenu intelligent qui plus est, que ça devenait irrespirable.
A présent l’erreur est réparée, et je vous laisse avec ces mots du Grand Aaron Spelling :
Qui naquit du Rien, vivra par le Néant et mourra par le Vide.
Amen, et Gloire A Zaph !
par thomthom
publié dans :
"Dépressif Mark II"






