Ils sont quatre frères, unis par un même secret – ou plutôt : par un même silence. Chaque nuit les mêmes
cauchemars atroces les assaillent, chaque soir ils craignent le sommeil plus que tout. Mais ils se taisent, souffrent silencieusement…ils sont quatre mais ils sont seuls, face à eux-mêmes et à
leur peurs, et à cette mer, juste là, pas loin, sur la Côte bretonne, que la figure maternelle leur a toujours interdit d’approcher. Leur maman, justement, semble savoir des choses qu’ils
ignorent. Elle seule pourrait peut-être les soulager d’une partie de leur fardeau…mais en aurait-elle la force ? Alors l’un d’eux, Lunaire, plus courageux (ou plus inconscient), décide de mener
l’enquête…loin d’imaginer jusqu’où tout cela va l’entraîner.
La première chose qui frappe, c’est la maîtrise. Des premiers romans aussi parfaitement
contrôlés, structurés, bâtis…il y en a peu.
La seconde chose qui frappe…
…en fait, il n’y a pas de seconde chose. Parce qu’après on se laisse totalement happer – on
ne voit plus rien. On se contente de ressentir, de se noyer dans une incroyable palette d’émotions. Un peu comme Lunaire lorsqu’il découvre le récit de l’énigmatique Ardélia : ces histoires ne
l’intéressent pas uniquement, elles le passionnent. Comme lui, on a envie de s’asseoir, de se taire et d’écouter.
(et accessoirement de manger un morceau de quatre-quarts – voici un roman qui donne
faim)
Car il y a dans « L’Ancre des rêves » tout ce qu’on ne trouve jamais dans les premiers
romans : une mécanique narrative huilée à la perfection, une écriture au taquet, une richesse thématique inouïe…Ce dernier aspect, surtout, fait toute la force du livre : « L’Ancre des rêves »,
par ailleurs difficile à résumer, n’est pas d’un seul tenant. Impossible de le limiter à un genre ou de le rattacher à une quelconque chapelle. Tout à la fois récit fantastique et roman
initiatique, voir même dans une moindre mesure étude de mœurs, ce texte aspire à une universalité que personnellement je lui accorde sans problème. Un peu comme s’il était construit non pas de
manière linéaire mais par petites touches successives, telle une toile (pas tout à fait de Maître mais on n’en est franchement pas loin). « L’Ancre des rêves » n’a donc pas un sujet, plutôt une
multitude de thématiques lui conférant une complexité d’autant plus remarquable qu’elle est totalement digérée.
Il eut pourtant été facile de s’y perdre : combien de romans lisons-nous chaque année qui
croulent sous un trop-plein d’idées ? Beaucoup ! Là, tout passe ou presque, car Gaëlle Nohant use du plus merveilleux ciment qui soit : la poésie. Oui, c’est un livre poétique, à l’écriture
délicate et subtile autant qu’implacable. Qui réserve des envolées lyriques et / ou oniriques inattendues, belles toujours, sublimes parfois. Un style aussi séduisant que singulier : Gaëlle
Nohant n’écrit pas seulement bien, ni mieux que tel ou tel autre…la plupart du temps « L’Ancre des rêves » est au-delà de ça. Juste différent, unique en son genre, original à tout point de vue.
D’ailleurs vous n’aurez pas manqué de noter qu’il est rare que je ne compare pas un écrivain à un autre – à la vérité je ne saurais vraiment pas à qui comparer cette auteure une fois dépassées
les a priori crétins du genre : « peurs d’enfants + fantastique = Stephen King » (totalement idiot, et je peux vous assurer que King aimerait sûrement pouvoir rivaliser en terme de poésie et
d’onirisme).
En somme voici un livre réellement particulier, dont l’auteure développe un univers et un
style propres. Un livre qui pourrait bien plaire à tous, ou pas loin, créer un genre de consensus tant ses ramifications sont nombreuses et profondes, sous le vernis sympathique (et fort
trompeur) du conte fantastique.
Tout simplement parce qu’il est probable qu’il y ait autant de lectures de « L’Ancre des
rêves » que de lecteurs. C’est très loin d’être aussi courant qu’on a coutume de le croire.