Les notes du Golb

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    Sans la moindre
    hésitation !!!
...

Ne m'écrivez pas

 
...je ne cherche pas, en effet, à me faire des amis...

...cependant, en cas de force majeure...
....
 ATTENTION NEANMOINS : nous nous réservons le droit de décider du caractère profondément majeur de votre cas de force majeure. Ou pas.
Jeudi 1 mai 2008

Europa (Romain Gary, France, 1972)

 

 

Je ne suis pas spécialement fan de Romain Gary. Je bénis d'ailleurs le ciel et ses racines de ne pas m'avoir donné l'idée idiote de créer une rubrique s'intitulant « Mes auteurs à moi »...

 

Je ne suis pas spécialement fan de Romain Gary à cause de « Lady L. », que j'ai lu jeune, très jeune même - trop jeune sans doute. Pas que je me sois dégoûté de cet auteur - bien au contraire : j'ai adoré ce roman tellement peu représentatif de son auteur. A tel point qu'à chaque fois que j'ai lu du Gary durant les années suivantes, j'ai presque toujours conclu ma lecture en ronchonnant Mouais...c'est pas mal...mais ça vaut pas « Lady L. ». Le plus triste dans cette histoire étant que...je ne me souviens absolument plus de ce que raconte « Lady L. » ! Mais alors vraiment plus du tout ! Ce qui n'empêche pas ce livre d'occuper une place à part dans mon imaginaire de lecteur, qu'il a en grande partie formé puisque je devais avoir tout au plus quatorze / quinze ans au moment de cette rencontre.

 

 

Fort heureusement je vais rencontrer quelques années après « Europa ». Je vais l'aimer. Je vais même m'en souvenir (j'vous jure), de ce roman monumental, massacré par la critique au moment de sa sortie au point de provoquer (prétendent certains) la naissance du célèbre Emile Ajar (et il faudra qu'on en reparle aussi, de celui-là, tant il me semble parfois être un auteur à part entière - dont je ne suis d'ailleurs pas fan non plus... !). « Europa » va immédiatement me faire penser à « A Rebours » *. A Huysmans. Filiation n'existant que dans ma tête ? C'est fort possible...et pourtant : le côté bariolé, lettré jusqu'à s'en écoeurer, décadent au sens le plus aristocratique du terme...je ne l'ai pas inventé. Il est dedans. Parmi beaucoup d'autres choses.

 

On nous apprend souvent, à l'école, à écrire nos dissertations en partant du général pour aller au particulier. Curieusement je n'ai jamais été capable de procéder dans ce sens...je n'ai jamais su que partir du particulier (souvent symbolisé par mon cas personnel) pour élargir à des thématiques plus générales. C'est exactement ce procédé qu'utilise Gary dans « Europa », et s'il n'est évidemment pas question de me comparer à lui (quelle drôle d'idée) il serait en revanche idiot de nier que c'est sans doute ce qui me parle le plus dans ce livre. Cette manière dont Romain Gary expose ses blessures les plus intimes, sa propre quête identitaire...pour mieux ouvrir sur la quête identitaire de tout un peuple - le peuple européen. En toute modestie. Le pire étant que cela fonctionne remarquablement. Mais reconnaissons toutefois que ça ne saute pas aux yeux : « Europa » n'est pas un roman, mais au moins trois ou quatre. C'est une œuvre gigogne, aussi dense dans sa construction et son écriture que multiple dans ses thématiques. Un peu comme l'Europe, quoi.

 

L'on y croise une galerie de personnages étranges, échappés d'autres époques sinon d'autres dimensions. Un ambassadeur de France à Rome, faux réac et vrai mélancolique. Une magicienne aux charmes troublants. Une mystérieuse jeune femme accompagnée d'un énigmatique baron se faisant appeler...Le Baron. Ils se croisent et se toisent au cœur d'un univers intemporel, l'Italie a priori, mais une Italie vaporeuse et loin, très loin des cartes postales. Se jaugent, se nourrissent les uns des autres. Sensation étrange que celle-ci : hormis Danthès (le fameux ambassadeur - au patronyme évidemment hautement symbolique tant il semble prisonnier de lui-même) ces caractères semblent tous complètement évanescents, comme s'ils n'existaient pas - ou plutôt comme s'ils existaient dans un rêve.

 

« Danthès savait en effet que chacun de nous a deux existences : celle dont il est lui-même conscient et responsable, et une autre, plus obscure et mystérieuse, plus dangereuse aussi, qui nous échappe entièrement et qui nous est imposée par l'imagination souvent hostile et malveillante des autres. Des gens, dont nous ne connaissons rien et qui nous connaissent à peine, nous inventent à leur guise et nous interprètent, si bien que nous nous trouvons, souvent sans le savoir, estimés ou méprisés, accusés ou jugés, sans que nous puissions nous défendre et nous justifier. On devient matériau entre des mains inconnues : quelqu'un nous assemble et nous défait, nous esquisse, nous efface et nous donne un tout autre visage, et seuls quelques ragots nous parviennent parfois et nous révèlent l'existence de ce double dont nous ignorons tout, si ce n'est le tort qu'il nous fait. »

 

Glisser de longues citations au milieu des chroniques n'est guère dans mes habitudes, mais le cas échéant il me semblait capital de reproduire celle-ci. Car ce début de chapitre trois conditionne tout le reste du livre, délivre (!) les clés permettant de pénétrer dans cet univers doublement fantasmagorique - les personnages fantasment tout autant que l'auteur. Ici peut-être se situe (en fait) le véritable incipit d' « Europa ». Un incipit caché entraînant le lecteur sur des terres inconnues où tout n'est qu'apparences, illusions se mêlant à la réalité pour mieux la transcender. A commencer par le propos lui-même : Gary fait de ses personnages les réceptacles d'interrogations sur une Europe culturelle unique dont il reconnaît lui-même en préface qu'elle n'existe pas. Ce qui ne l'empêche pas pour autant de réussi à merveille son élargissement : en faisant énoncer à Danthès des réflexions décalées sur cette notion (EUROPA - donc) de fantasme...il interroge le réel avec une remarquable pertinence, comme s'il détournait le rêve pour coller au plus près de la réalité. Une approche qui n'est pas sans évoquer, de manière assez inattendue, celle de Lynch dans « Mulholland Drive ». Aussi étonnant que cela puisse paraître, ces deux œuvres que trois décennies et des milliers de kilomètres séparent présentent plus d'un trait commun - s'avérant toutes deux de véritables cris d'amour à la fiction et à la création. La différence étant que le chef d'œuvre de Lynch est un manifeste de liberté de créer en soi, quand le roman de Gary s'apparente de manière plus traditionnelle (quoique...) à un roman à thèse. Le cas échéant l'auteur de « Lady L. » interroge l'identité européenne (qu'est-elle ? où va t'elle ? pourquoi faire ?) avec une acuité proprement stupéfiante si l'on prend le temps de penser qu'en 1972 la construction européenne n'en est qu'à ses balbutiements (pour mémoire la CEE ne compte alors que six pays depuis sa création, et ne s'élargira vraiment que l'année suivante). Et lorsque Danthès médite sur la dissolution de la culture européenne dans l'économie de marché...le texte prend des airs de prophétie. Ce qui à coup sûr n'était en rien sa vocation première.

 

Il n'empêche : force est de reconnaître que trente-six ans plus tard les états de l'Union comme leurs intellectuels n'ont toujours pas répondu à une seule des questions identitaires soulevées par ce livre d'autant plus indispensable.

 

 

 

* on pourra du coup considérer que c'est illogique, rapport à la rubrique, d'évoquer « Europa » avant « A Rebours »...seulement si Huysmans est bien dans cette série ce n'est pas avec « A Rebours »...!

 

 

 

 

Jeudi 17 avril 2008
Echine (Philippe Djian, France, 1988)


« Alors c'est celui-là...ton Philippe Djian préféré ?
-    Eh bien oui ! « Echine ».
-    Je l'ai lu il y a quelques années.
-    Et tu as aimé ?
-    Oui, plutôt.
-    Cool. »

Elle a gardé le silence une seconde. Et moi, pour une fois, j'ai essayé de ne pas monopoliser ce silence.

« Mais...pourquoi c'est ton préféré ?
-    Comment ça pourquoi ?
-    Pourquoi celui-ci spécialement ? Il est très bon, je suis d'accord. Mais « Zone Erogène » aussi. « Lent dehors » aussi. Ils sont presque tous très bons, et en plus ils se ressemblent. Alors pourquoi « Echine » ?
-    Euh...bah...comment dire... ? Disons que c'est celui qui me parle le plus.
-    C'est tout ?
-    Non non, c'est pas tout...c'est aussi celui qui me semble le plus équilibré, le plus cohérent...le plus achevé parmi tous ceux que Djian a publié dans les années 80. Comme si « Zone Erogène » et les autres avaient été des genre de brouillon de celui-là...
-    Ah ?
-    ...enfin je ne sais pas...en le relisant j'ai eu la sensation que cette année-là, Djian a publié le livre qu'il cherchait à écrire depuis ses débuts.
-    Ce qui expliquerait que dans tous ses premiers livres on ait parfois une impression de redite ?
-    Ce qui expliquerait surtout qu'après « Echines » son œuvre prenne une toute autre direction !
-    Moui.
-    Quoi ?
-    J'avoue que j'ai toujours un peu du mal quand tu emploies le mot œuvre à propos de Djian.
-    Tu dirais quoi, toi ?
-    Je sais pas...bibliographie...
-    C'est pareil.
-    Non, c'est pas pareil. Œuvre pour moi ça désigne quelque chose de précis...une bibliographie - ok - mais avec une espèce de cohérence grandiose...ce n'est pas du tout ce qui me vient quand je pense à Philippe Djian.
-    Et pourtant...il y a une vraie cohérence dans son œuvre.
-    Ah ah.
-    Je pense surtout que tu prends des gants parce qu'il est français, vivant et très connu.
-    Peut-être...enfin je ne confonds pas non plus Djian et Marc Levy ! N'exagère pas.
-    Je n'exagère pas du tout. »

...ai-je dit de manière juste un tout petit peu pompeuse (restons raisonnables).

« Quand l'auteur est français, vivant, connu...on a toujours un peu peur de dire : c'est un grand écrivain. Reconnais-le ! Peur de dire une grosse bêtise...
-    ...oui, c'est sûr qu'on prend moins de risque en disant Proust est un grand écrivain...
-    ...et pourtant je t'assure que même si je me gourre en disant ça il y a très peu de chances pour que je sois encore là pour me payer la honte dans un siècle - quand ma boulette aura été démontrée par l'épreuve du temps et que Djian aura été oublié par tout le monde.
-    Tu crois vraiment qu'on va oublier Djian ? Y a quand même eu le film, tout ça...
-    Tu connais beaucoup de gens qui ont lu « Cela s'appelle l'Aurore » ?
-    C'est quoi ? »

On a éclaté de rire au même délicieux instant.

« Enfin bref... » a t'elle repris, essayant d'avoir l'air à peu près sérieuse - ce qui n'est jamais simple quand nous nous retrouvons tous les deux dans la même pièce « ...de toute façon je trouve que Djian, ça soûle quand même un peu. Surtout cette période-là. Toutes ces histoires d'écrivains losers...pff...ça se revendique de Buwkoski ou de Fante mais c'est hyper français, ça. Hyper nombriliste. L'écrivain qui n'arrive pas à écrire son livre et qui décide d'écrire un livre sur l'écrivain qui n'arrive pas à écrire son livre...t'auras toujours quelqu'un pour dire que c'est une remarquable allégorie de l'humanité mais ça reste un peu chiant pour ceux que ça n'intéresse pas.
-    J'en conviens. Enfin Djian n'est pas Angot, quand même. Ok dans ses bouquins des années quatre-vingt on a toujours l'écrivain raté qui sert de narrateur...mais je trouve quand même qu'il nous guide vers autre chose. Chez lui il y a une humanité, une poésie...dans « Echines », les rapports du père avec son fils - par exemple...c'est très fort. Les histoires d'amours foireuses, les amitiés indéfectibles...ce n'est pas du nombrilisme tout ça. Ecrivain...c'est juste le filtre par lequel le narrateur voit le monde. Je crois... »

Silence songeur. Puis :

« Thomas ?
-    Oui... ?
-    Pourquoi on a toujours ce genre de discussion à chaque fois qu'on se voit ?
-    J'en sais rien...parce qu'on ne peut jamais les avoir avec d'autres ? »

Il m'a semblé que son sourire me disait oui. Fieffé menteur.




Jeudi 10 avril 2008

Dorian (Will Self, Angleterre, 2002)

 

 

Vous le savez sans doute déjà tous : Will Self et moi, c'est pour la vie. Je ne manque jamais une bonne occasion de chanter les louanges de celui qui est peut-être à l'heure actuelle le plus grand écrivain anglais vivant. Et je vous renvoie, pour plus ample informé, à ces billets plus enthousiastes les uns que les autres sur « Cock & Bull », « How the dead live » et plus récemment « The Book Of Dave ». Et j'en profite pour informer les amateurs de l'auteur que « The Butt », son nouveau roman, est sorti la semaine dernière. Et j'affirme ici que « Dorian » est son chef d'œuvre. Un chef d'œuvre tout court en fait. Peut-être bien (à ce jour) le meilleur livre de la décennie qui s'achève.

 

 

J'ai découvert Will Self quand j'étais étudiant. Ce qui est amusant à plus d'un titre. D'abord parce que Will Self n'a rien, mais alors rien du tout d'un auteur académique. Ensuite parce que je l'ai découvert non pas dans le cadre d'un cours, mais dans celui d'un mémoire consacré à l'Angleterre de l'immédiat après Thatcher - plus précisément : à l'explosion culturelle qui a accompagné ce quasi changement de régime. Celle qui mit en scelle (bien sûr) la britpop ; ainsi que Will Self, écrivain résolument rock'n'roll qui après quelques exactions plutôt confidentielles publia à cette époque un recueil de nouvelles destiné à devenir une œuvre culte : « The Quantity Theory Of Insanity ». Rien que le titre ça fait saliver - pas vrai ?

 

C'était à la fin des années 90 (mes études, pas le livre) et ce qui rend les choses encore plus amusantes c'est qu'évidemment j'ignorais que Self s'apprêtait justement à sortir une somme aussi complète que fascinante sur cette époque du post-thatcherisme.

 

Il s'agissait bien sûr de « Dorian ».

 

 

 

Certains parmi ceux qui ne l'ont pas lu s'attendent sans doute à ce que j'entame ce billet par un goguenard : Evidemment le titre est trompeur, tout ça n'a rien à voir avec Dorian Gray. J'aurais bien aimé. Le problème c'est que « Dorian » a tout à voir avec « The Picture Of Dorian Gray », chef d'œuvre de qui-vous-savez * dont Will Self se propose non seulement d'en faire un pastiche...non seulement d'en faire une revisitation...mais carrément d'en offirir le pendant contemporain.

Là, normalement, vous vous dites que ce mec est complètement barge. C'est un fait : Will Self n'a pas toute sa tête. Mais il a toute sa plume - ce qui est amplement suffisant. Et dans le genre prise de risque...ça se pose là ! Songez donc que certains critiques britons allèrent jusqu'à le traiter d'hérétique. Parce que du côté de chez la Reine, on ne rigole pas trop avec les monuments nationaux. Et on a bien raison. N'importe qui ne peut pas se livrer à ce genre d'extravagance. Tout le monde ne s'appelle pas Will Self et nos amis anglais ne connaissent pas leur bonheur - chez nous le seul truc qu'on a eu dans le genre c'était Didier Decoin revisitant « Les Misérables » pour TF1.

 

 

 

Du « Dorian Gray » original, Will Self n'a gardé que l'essentiel : le pitch de base (et encore) et le trio de protagonistes. Soit donc Lord Henry le dandy mélancolique, Basil l'artiste plus ou moins raté (ici devenu vidéaste) et, évidemment, Dorian Gray. Qui est toujours d'une beauté radieuse et d'une sexualité ambiguë et qui aspire toujours à la jeunesse éternelle. Comme dans la partition originelle il donne son titre au livre tout en en étant pas réellement le personnage clé, la principale différence étant que vingtième siècle oblige il troque son propre vieillissement non pas contre un tableau mais contre celui de l'installation qui l'immortalise. Autre différence notable : si la trame du « Dorian Gray » de 1891 ne va pas beaucoup plus loin celle du millésime 2002 ne fait alors que commencer.

 

« Dorian », récit de la décrépitude d'une génération ? On en est pas loin, même si l'ensemble est trop fantasque, trop surréaliste pour aspirer à une vraisemblance parfaite. Il n'empêche : dabs ce roman porté par un style unique au monde, plus sombre et plus sinueux que ses autres livres, Will Self brosse un portrait aussi baroque que cruel des années 80-90. Une première décennie en ampères, interminable party où sex, drugs & electro'n'roll mènent une danse forcément endiablée. Euphorie créative, undeground roi et partouzes glam. Puis une seconde décennie. Désespérée et désespérante, party aussi mais rave celle-ci, décharnélisée et anxiogène. Sida, chômage. L'humour qui devient rire jaune. Après la fête : la gueule de bois. Dénouement évident qui n'en reste pas moins tragique.

 

 

« ...il y avait une concordance particulière entre l'année où notre histoire commence, 1981, et celle de la construction de la maison, 1881, une similitude étonnante entre les époques - un gouvernement à la fois réactionnaire et progressiste, une monarchie enlisée dans sa crise de succession, une récession économique soudaine et amère... »

 

Aussi curieux que cela puisse paraître tout le roman ou presque est déjà contenu dans son incipit. Concordance en est le maître mot. D'une fin de siècle à l'autre, d'une décadence à l'autre, Will Self tire des conclusions troublantes à partir de l'étude de mœurs à laquelle il se livre depuis ses débuts dans les années 80. Les angoisses de fin de siècle, finalement, sont toutes les mêmes. Nombreux sont les critiques littéraires à l'avoir noté, qui relient (souvent de manière très abusive) les Houellebecq aux Huysmans, les désenchantés (litote) d'aujourd'hui aux décadents d'hier.

 

Will Self, avec son don pour la satire corrosive, son écriture pétaradante, et cette punkitude qui lui colle aux basques...Will Self, lui, l'a prouvé.

 

 

 

* Je parle évidemment d'Oscar Wilde ; si vous ne le saviez pas c'est très préoccupant et il faut combler d'urgence cette lacune - on parle tout de même d'un des deux ou trois romans les plus importants de tous les temps

 

 

 

 

Jeudi 3 avril 2008

Contes cruels (1889 - 1901)

 

Dingo (1913)

 

(Octave Mirbeau, France)

 

 

Ni Dieu ni Maître ?

 

Allons allons : ceci n'est que pour la gaudriole. Nous avons tous des maîtres, sinon des dieux. Moi le premier, même si je ne m'en vante pas. En l'occurrence, il s'agit d'Octave Mirbeau. J'ai toujours trouvé ce nom très peu vendeur. Le découvrant à l'adolescence je me revoie encore tout surpris de lire le livre d'un mec s'appelant Octave. Quelle drôle d'idée !

 

Mon maître - disais-je. Il est probable que vous ne le connaissiez pas. Il est même possible que vous lisiez son nom pour la première fois dans ces pages. Mirbeau n'est plus guère lu de nos jours. Et c'est une honte. S'il y a bien un auteur du dix-neuvième qu'il faut absolument lire...c'est celui-ci. Je bénis presque tous les jours le prof de français qui eut l'idée (carrément originale, pour le coup) de me le faire étudier au lycée. Le même prof d'ailleurs qui m'avait amené à Flaubert (comme raconté ICI). Un type vraiment formidable. Il faudra tout de même un jour que je lui rende l'hommage qu'il mérite. Bref.

 

 

Mirbeau, Octave. Voilà un type qui n'avait peur de rien. Je ne pouvais que tomber amoureux de lui : il était aussi dilettante que moi. Dilettante au sens noble du terme : Mirbeau a tout fait - y compris n'importe quoi. Pensez-donc : il a même été éditorialiste conservateur pour remercier quelqu'un qui lui avait mis le pied à l'étrier. Un mec capable d'écrire contre ses propres idéaux par pure amitié ne peut être qu'intéressant - à défaut d'être fréquentable. C'est une drôle d'époque, alors. Il y a des courants artistiques forts régentant la vie littéraire parisienne (autant dire au dix-neuvième : la vie littéraire tout court). Il y a des post-romantiques qui écrivent des choses très jolies mais un peu pontifiantes. Il y a des naturalistes qui écrivent des choses très fortes mais un peu pontifiantes aussi. Bientôt il y aura des décadents, qui écriront des choses très jolies et très fortes...vous avez deviné la suite, enfin cela dit pour la décadence on sera plus tolérant : le poncif était partie prenante du concept.

 

 

Octave Mirbeau n'appartient à aucun de ces courants. D'ailleurs à l'époque il n'est même pas écrivain, du moins pas au sens où on l'entend. Sa plume chlorhydrique s'exerce surtout dans le domaine polémique, se vendant d'abord au plus offrant avant de s'épanouir au sein des Grimaces, journal satirique tapant sur tout ce qui bouge qu'il finira par plaquer lorsque celui-ci tombera aux mains du très (trop) puissant lobby antisémite de l'époque. Après deux années passées à la campagne il revient à Paris avec les crocs, Maupassant lui joue « The Eye Of The Tiger » et voilà que Mirbeau va devenir en l'espace de deux ans le critique le plus respecté et redouté de tout le pays. Critique, vraiment ? Chroniqueur ? Editorialiste ? Journaliste ? Mirbeau va se lancer dans tout ça à la fois, simultanément. Libre et sans attaches, passant sans complexes du Figaro au Matin, refusant d'entrer dans les jeux de castes qu'on voudrait le voir rejoindre, rejetant les étiquettes et tirant principalement sur un truc qu'on connaît bien par ici : la connerie humaine. Dans ses contes, entamés à cette époque, il fustige la médiocrité de ses contemporains, l'opportunisme, l'intolérance, avec autant d'humour que de violence. Prenez Desproges, rendez-le deux fois plus virulent, filez-lui un style somptueux...vous aurez ce Mirbeau. Souvent à l'extrême limite de ce qu'on peut dire dans la France de l'époque, il va de procès en procès, les remporte tous et pousse toujours plus loin le sarcasme et la provocation. La lecture des « Contes Cruels » (édition intégrale publiée en 2000) est édifiante : au moins un quart d'entre eux serait tout simplement impubliable aujourd'hui. Trop corrosifs, trop violents, trop subversifs. Ses divagations sur le meurtre, reconnu d'utilité publique par ses soins, déclencheraient assurément l'ire des censeurs de tout crin.

 

 

« Lorsque je lis, quelque part, qu'un homme a été condamné à mort parce qu'il a tué, cela me semble toujours une chose extraordinaire et d'une déroutante injustice. Je comprendrais qu'on se refuse à condamner des gens qui refusent à tuer, ce sont des réfractaires au devoir social. Mais guillotiner ceux qui tuent, n'est-ce pas d'un illogisme et d'une prétention qui confinent à la folie, en une société telle que l'ont faite les lois, les habitudes, les éducations, les religions ? »

 

Le ton est donné et bien donné dès le premier texte, et ça continue comme ça pendant deux gros volumes de cinq cent pages. Ni conteur ni nouvelliste ni chroniqueur, Mirbeau fait du Mirbeau, et avec lui tout le monde en prend pour son grade. Les élites parisiennes comme les mœurs provinciales parfois arriérées, les intolérants en tout genre et les précieux de toute sorte. Pas de quartier ni de prisonnier : les « Contes Cruels » (titre accolé à l'ensemble en 1990 et emprunté à Villiers de l'Isle Adam) poussent l'art de la satire à son paroxysme, dans un style pamphlétaire inimitable. C'est bien simple : à côté de n'importe quelle micro-tribune de Mirbeau le « J'accuse » de Zola passe pour une rédaction de terminale.

 

 

 

Zola, justement. L'ami que Mirbeau soutiendra corps et âme sur le champ de bataille politco-social - mais défiera sur le terrain littéraire. Car l'auteur du « Journal d'une femme de chambre » (oui, il s'est mis à écrire des romans entre temps, parmi lesquels l'étonnant et - forcément - sulfureux « Jardin des supplices »), s'il n'en admire pas moins le maître (lui aussi...), exècre le naturalisme et son objectivisme béat. Si la rigueur documentaire appliquée au roman lui a toujours paru intéressante, il est en revanche tout à fait sceptique quant à sa valeur hors du champ de la subjectivité narrative. Pas étonnant, donc, qu'il finisse par inventer...l'autofiction (au sens jaénadien et rothesque du terme - pas façon Angot). Certains offrent généreusement la parenté de ce sous-genre autobiographique à Bloy, soit. Mais « Le Mendiant Ingrat » et les volumes qui suivront (à partir de 1898) n'en demeurent pas moins rédigés sous la forme de journaux intimes. Très romancés, mais journaux quand même. C'est bien Octave Mirbeau qui le premier, dans « Dingo », opérera la (con)fusion la plus totale entre le romanesque et l'expérience, entre la fiction et l'autobiographie. L'idée est simple : régler quelques comptes avec quelques empêcheurs de pamphléter en rond, tout en rédigeant une fable philosophique, tout en rédigeant un roman comique. Oui, je dis simple, je veux dire : simple quand on s'appelle Octave Mirbeau. Il va sans dire que pour vous et moi ce serait sans doute un chouia plus compliqué.

 

 

Avant qu'on ne pose la question : non, je ne sais pas s'il y a un rapport entre Mirbeau et la façon dont on a renommé Goofy dans les traductions françaises de Disney. Pourtant la question n'est pas si con puisqu'incroyable (quoique) mais vrai... : le Dingo du livre est effectivement un chien ! Et pas un commode, en plus. Du genre qui décapite les poules et bouffe les moutons - ou l'inverse selon les jours. Le narrateur l'a récupéré un peu par hasard, un cadeau d'un ami australien (parce que le dingo est un chien australien, paraît-il), et ne sait pas trop quoi en faire. Notez qu'il va rapidement trouver : Dingo est l'arme absolue qui lui permettra de se venger des insupportables ploucs de Ponteilles-en-Barcis. Un petit village - comme par hasard.

 

Inutile d'en dire plus - le texte est très court. « Dingo » est jeu de massacre comme vous en lirez peu dans votre vie. Du maire du coin jusqu'au vagabond de passage, personne n'en sort indemne. Enragé comme un dingo, Mirbeau s'autoallégorise à n'en plus finir, jette son dévolu sur son chien (car Dingo est vraiment le nom de son chien) pour symboliser sa propre impuissance (il est en train de devenir importent et mourra d'ailleurs peu après) et acquiert définitivement son statut d'infirmier de garde de la connerie humaine (car lui arrive toujours quand c'est trop tard). La radioscopie de la petite bourgade de province est un art délicat. Mirbeau (un peu aidé par son disciple Werth qui écrit les deux derniers chapitres) y excelle. D'un postulat d'ado aux yeux embués par Flicka (Bouh...de toute façon je préfère les animaux aux hommes !) il a fait un chef d'œuvre - peut-être la plus grande œuvre satirique de tous les temps (à égalité avec « Les Lépillier » de Lorrain - dans un traitement similaire mais un registre différent voir antagoniste).

 

De nos jours on emploie tous très facilement le terme corrosif pour désigner le premier connard venu capable de faire une vanne potable sur le Président. Même Anne Roumanoff est devenue corrosive. C'est vous dire s'il est urgent de lire Octave Mirbeau. En plus vous n'avez même pas de bonne excuse pour ne pas le faire : l'intégralité de son œuvre romanesque est téléchargeable gratuitement sur ce site. Et les contes, chroniques et autres réjouissances au format court sont disponibles dans n'importe quelle bibliothèque digne de ce nom...

...

...pas la vôtre ? Changez-en : elle ne vous mérite pas.

 

 

 

 

Jeudi 20 mars 2008
Belle du Seigneur (Albert Cohen, Suisse, 1968)


Il arrive que certaines choses défient l’entendement.

Il y a quelques années, j’ai trouvé « Belle du Seigneur » dans (accrochez-vous bien) le CDI du collège de campagne dans lequel je bossais. Ne riez pas : je vous assure que c’est vrai. Je ne l’avais pas lu à l’époque (quoique je comptais le faire à force d’en avoir tellement entendu parler), mais ce que j’en savais suffisait amplement à ce que je me pose quelques questions. Bon…déjà il n’avait jamais été emprunté en cinq ans – ce qui ne m’a pas surpris outre mesure. Mais je ne crois pas que ce soit manquer de respect à nos chères têtes blondes que de dire que l'élève de collège susceptible de lire ces quelques 106 chapitres et 845 pages (en grand format) écrites en tout petit soit né pour le moment. Et là bien sûr je ne vous parle que de les lire. Pour ce qui est de les comprendre et de les apprécier…à moins de miser sur une espèce d’enfant mutant qui naîtra dans soixante ans suite à des manipulations génétiques…rien n’est moins probable.

Par conséquent histoire que ce monumental bouquin soit emprunté au moins une fois dans sa carrière scolaire, je l’ai embarqué le soir même.

Et histoire qu’aucun élève ne se dégoûte à jamais de la lecture en l’empruntant par hasard (événement au demeurant peu plausible compte tenu du poids de la bête – trop lourd pour un être n’ayant pas fini sa croissance), j’ai décidé de le garder. Je me suis sacrifié pour la bonne cause. Je vous assure.

(comment ça vous ne me croyez pas ?)

Ceux qui me donneront tort seront ceux qui ne l'ont pas lu.




belle_du_seigneur.jpgComment résumer l'inénarrable ?

On pourrait vous raconter les choses simplement. Dire que ce texte colossal tant par sa longueur que sa densité raconte l'histoire d'Ariane et d'Adrien, jeunes époux presque indifférents l'un à l'autre (ce sont des choses qui arrivent encore plus souvent dans la vie que dans les livres – me souffle t’on). Jusqu'au jour où Solal, le SSG, le Boss d'Adrien, décide de séduire la belle Ariane. Bien entendu il va y parvenir : c’est Solal, quand même. Personnage central du roman du même nom. Pas n’importe qui, donc.

Ainsi voilà un résumé simple et concis, qui veut tout et rien dire et ne vous donnera certainement pas envie de lire le bouquin.


Alors je préfère citer un court passage qui me semble cristalliser toute cette intrigue à tiroirs :

« Ignobles romanciers, bande de menteurs qui embellissaient la passion, en donnant l'envie aux idiotes et aux idiots. Ignobles romanciers, fournisseurs et flagorneurs de la classe possédante. »

…et là, je pense que vous avez sûrement vachement plus envie de vous pencher sur la question.


« Belle du Seigneur », comme vous l'aurez compris, est une histoire d'amours impossibles et contrariées, de passions (auto)destructrices et d'amants maudits - au sens mythologique du terme. Car bien sûr, on retrouve toutes les marques caractéristiques de cet auteur singulier qu’est Albert Cohen - poussées jusqu'à leur paroxysme : d’une part un ton incantatoire, haranguant à tout va, sautant à la gorge du lecteur ; de l’autre une confusion étonnante des narrateurs : chacun est successivement le narrateur, on passe de l’un à l’autre sans prévenir, mais au bout du compte on ne trouve jamais de narrateur omniscient que de temps à autre. Au détour d'une dernière phrase de chapitre fulgurante symbolisant le bras armé de la fatalité, ou d'une énonciation discrète mais foudroyante :

« - Bonne nuit, sourit-elle. Dors bien, ajouta-t'elle pour le remercier de partir. »

La structure est complexe, chaotique, les trente première pages risquent de rebuter le lecteur non averti. On n'est pas là pour rigoler. On nage en pleine tragédie et ne fussent-ce quelques passages lorgnant trop vers le comique ou le cliché pour être involontaires, on est rapidement emporté par une plume d'une intensité rare et des personnages qui prennent miraculeusement vie devant nous.


Je me souviens qu'un de mes professeurs nous avait cité ce roman comme « une variation sur le mythe de Tristan et Iseult », ce qui n'est ni totalement vrai ni totalement faux.

On a en effet l'impression, parfois, que le personnage de Solal prend une dimension mythique, mais c'est moins en référence au mythe suscité que parce qu'Albert Cohen est parvenu à construire tout un mythe autour de ce caractère étrange et mystérieux qui explose au grand jour le temps du chapitre 35 (qui figure encore aujourd’hui dans le top 10 des meilleurs passages de romans que j'aie jamais lus de toute ma vie). Une icône comme la littérature du vingtième en assez peu offert. Un Personnage Majuscule, de ceux qui vous hantent longtemps après avoir refermé le livre ; de ceux qui vous fascinent, forcent votre admiration voir même : provoquent l’adulation ou l’amour (je vous jure : je connais nombre de femmes « amoureuses » de Solal – à coup sûr beaucoup plus que de Cohen lui-même !). Rien que pour cela, « Belle du Seigneur » mérite le titre de chef d’œuvre que de toute façon peu de gens lui refuseraient. Comme en plus de créer le plus personnage le plus merveilleux de son temps Albert Cohen propose également le plus beau roman d’amour de tous les temps, peut-être même le seul vrai roman d’amour qui ait jamais été écrit…quelle bonne raison pourrait-on avoir de s’en priver ?


En tout cas, moi, je viens de boucler la boucle : il y a cinq ans, « Belle du Seigneur » fut une de mes toutes premières critiques sur le net (critique que j’ai partiellement réutilisée, du reste). En conclusion j’annonçais à la fois que je le relirais un jour, et qu’il se hisserait sans doute ce jour-là dans mon panthéon personnel.

Encore une bonne chose de faite.



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