Les notes du Golb

...
   Oxxxxx
    Sans façon !

   OOxxxx
    Bof...

   OOOxxx
    Eventuellement...

   OOOOxx
    Volontiers.

   OOOOOx
    Avec plaisir !

   OOOOOO
    Sans la moindre
    hésitation !!!
...

Ne m'écrivez pas

 
...je ne cherche pas, en effet, à me faire des amis...

...cependant, en cas de force majeure...
....
 ATTENTION NEANMOINS : nous nous réservons le droit de décider du caractère profondément majeur de votre cas de force majeure. Ou pas.
Samedi 3 mai 2008

LIRE :



 

Quand mon père s'est tiré j'ai eu envie de le tuer. Logique. Paraît qu'on porte tous ça en germe, nous les garçons - même si on a pas tous une bonne occasion ou une raison rationnelle de passer à l'acte. En nous abandonnant quasiment du jour au lendemain mon père m'en a donné une excellente, ç'a sans doute été la seule la fois de sa vie où il aura été généreux. Manque de bol j'ai pas été capable de la saisir, faut dire qu'il a fui tellement loin que c'eut été plus que compliqué pour moi de le prendre en chasse. N'empêche que j'ai longtemps gardé cette espèce de haine profonde ne demandant qu'à déferler sur lui, au point que j'ai commencé cette année-là un roman, « La Purge », racontant l'histoire d'un jeune n'étant pas du tout moi qui traverse un pays n'étant pas du tout le nôtre pour tuer un père n'ayant rien à voir avec le mien...qui l'a abandonné. A l'époque (dix ans quasiment jour pour jour) j'avais déjà quelques broutilles romanesques à mon actif, mais « La Purge » était un texte très particulier et l'est resté à travers les mois puis les années. Comme plein d'autres de cette période (...et des suivantes...) je ne l'ai jamais terminé ; à l'inverse de tous les autres, cependant, je ne l'ai jamais non plus complètement abandonné. Officiellement « La Purge » est toujours un de mes deux ou trois romans en chantier, il a été transféré sur tous mes disques dur depuis dix ans et, s'il n'a jamais dépassé les trente premières pages, il a été recommencé et peaufiné à chaque fois. Du coup ces feuillets sont sans doute les trente plus chiadés que j'ai jamais écrits et encore maintenant j'ai la conviction que « La Purge » sera un jour mené à son terme. Peut-être faudra-t'il encore dix ans. Peut-être moins. Ces dernières années j'en ai écrit à peu près une page par an, mais chaque fois je suis stupéfait de constater à quel point l'ensemble demeure cohérent. Comme si ce projet quasi antédiluvien était à jamais destiné à rester d'actualité, ne pouvait pas plus supporter la révision que l'enterrement - le synopsis n'a pas bougé d'un iota depuis dix ans. Chaque événement est annoté, chaque rebondissement est calé...le plan de travail attend juste le jour où la plaie de ce premier d'une longue liste d'abandons sera béante assez longtemps pour le transformer en véritable livre.

 

C'est sans doute parce que j'étais totalement focalisé là-dessus que je n'ai jamais éprouvé le besoin d'en parler très longtemps à quiconque. De l'extérieur les gens ne comprenaient pas. Ils avaient l'impression que tout glissait sur moi, tout le temps, la fuite de mon père comme l'absence de ma fille - on m'a même reproché un tas de fois de m'en foutre. Je ne dirais pas ça. Je crois plutôt qu'instinctivement j'ai nagé vers ce qui me semblait la normalité... : après tout les évènements, le départ de Chris et de Manon comme indirectement celui de mon père, m'avaient donné une chance unique de vivre une fin d'adolescence presqu'ordinaire. J'aurais pu passer les années suivantes sous le joug d'un père tyrannique avec une enfant à charge...mais quelqu'un, quelque part, a décidé de me donner un peu de répit. Alors j'ai bouffé ce répit à m'en faire péter la sous-ventrière. J'ai poussé le plus loin possible le sexe les drugs et le rock'n'roll et même avec le recul je ne m'en plains pas : en quelques mois j'ai rempli un vide immense en moi qui jusqu'alors n'était comblé que par des rêves ou plus - des fantasmes (Nobody nowhere understands anything about me...and all my dreams...lost at the sea...) Après avoir été plus que réservé à l'égard de Kim, de ses coiffures invraisemblablement crétues et de son junkisme revendiqué comme un fait d'armes méritant une légion d'honneur punk, je me suis empressé de le suivre dans ses excès - persuadé que ça ne me ferait pas autant de mal qu'à d'autres. Je n'étais pas du tout dans le mythe de la défonce moteur de création, je ne peux même pas dire ça : il suffisait de regarder Kim ne fût-ce qu'une seconde, ses traits tirés et la rigidité cadavérique de ses gestes, pour comprendre que tout cela ne menait pas bien loin. Ce mec était une pub vivante contre l'abus de dope et je ne pouvais pas dire que je n'étais pas prévenu. Je l'ai rejoint dans sa débauche en connaissance de cause, nullement influencé par autre chose que ma propre arrogance, mon propre sentiment de supériorité : Kim était le junk de base, le junk en phase terminale. Moi je tomberais jamais aussi bas, je serais le mec qui s'éclate en s'éclatant la tête mais qui maîtrise - no problem. Et en effet : j'ai presque réussi. Durant pas mal de mois je suis parvenu à garder un fragile équilibre, un soupçon de conscience des limites. C'est quand j'ai rencontré Sandrine que j'ai vraiment plongé.

 

 

Qu'elle était belle, ma Sandrine ! De cette beauté bizarre qu'ont parfois les junkies quand ils sont déjà bien entamés mais pas encore complètement abîmés. Grande, mince, coupée à la garçonne. Elle était belle et elle ne ressemblait à aucune des filles que j'avais pu croiser dans ma vie. A la minute où Kim me l'a présentée j'ai flashé. C'est la sœur d'un pote il avait dit. Un gars de mon ancien groupe, et elle aussi elle a un groupe. Ca s'appelle Spoonman et mon pote j'peux te dire que le jour où on jouera comme ça...

 

...j'ai jamais su ce qui se passerait le jour où on jouerait comme ça car Kim avait l'agaçante habitude de ne jamais finir ses phrases. Mais la semaine suivante, il m'a emmené voir Spoonman. Incroyable. Une espèce de trash absolument basique mais le groupe dégageait un truc terrible, une rage incroyable et complètement...authentique. J'aimais bien le trash, mais pour moi Phil Anselmo c'était juste un gros con qui jouait au mec bourré sur scène et titubait chaque fois sur le même refrain de la même chanson. Le chanteur de Spoonman, lui...c'était un bloc de haine à faire passer Tom Arraya pour le leader de Scorpions. Leur concert n'a duré qu'une minuscule demi-heure mais c'était ce qui fallait - de toute façon personne n'aurait pu supporter ça plus longtemps. Et quand on s'est approché de Sandrine, qui rangeait sa guitare, il ne m'a pas fallu plus d'une minute pour être complètement sous le charme.

 

« T'as une clope ? »

 

...est la première phrase qu'elle m'a dit, et moi je lui aurais carrément filé le paquet si elle m'avait demandé.

 

« Alors c'est lui ton pote, Kim ?

-         Ouais. Mon chanteur.

-         Ok. » puis à moi : « T'as quel âge ?

-         Dix-sept.

-         Ok. Paraît que t'es un bon ?

-         Il paraît. »

 

...c'est donc à cette occasion que j'ai appris tout le bien que Kim pensait de moi. Autant dire que c'était une bonne soirée.

 

« J'aimerais bien voir ça un de ces quatre. Vous avez prévu de jouer, bientôt ?

-         Bah...on joue presque tous les jours.

-         En concert, j'veux dire.

-         En concert ? »

 

J'ai regardé Kim d'un air paniqué. On avait jamais parlé de concert jusqu'à présent. Ni entre nous ni avec les autres. Pour moi la scène était encore à l'état de fantasme - exactement comme le groupe l'était encore lui-même quatre ou cinq mois plus tôt. Finalement c'est Kim qu'a répondu :

 

« On n'a pas prévu de concert pour l'instant. On veut d'abord avoir assez de chansons, normal.

-         Ok. Si ça vous branche en juin on joue au Frog avec quelques groupes. Genre mini festival. Je peux vous brancher avec Arnaud - c'est un pote.

-         Je le connais, ouais. Ca marche. »

 

...a conclu mon comparse, visiblement pas au courant que je passais le bac et qu'à cette période y aurait assez peu de chances que ma mere me laisse répéter dans son bunker. Avant d'ajouter :

 

« En attendant tu peux venir à la prochaine répète si tu veux. »

 

 

 

 

C'est ainsi que Sandrine est devenue notre groupie number only one, et ça ne s'est pas fait sans heurts. En sa présence ou non Jerem n'a rien fait pour cacher son mécontement la première fois qu'elle est passée nous voir...et la seconde, et la troisième. Il a jamais vu l'intérêt d'inviter quelqu'un à nous regarder travailler, lui il trouvait que ça nous pompait du temps et que si on voulait vraiment jouer au Frog en juin valait mieux bosser plutôt que faire des pauses binouzes toutes les heures pour tailler le bout de gras avec une nana systématiquement enthousiaste même quand Christophe faisait trois pains de suite. Ma sœur habitait au-dessus du bunker et elle avait toujours eu la correction de nous laisser tranquilles...alors c'était qui cette nana à moitié défoncée qui s'était mise à faire trente bornes chaque semaine pour écouter trois ados plus un attardé s'ébrouer dans un sous-sol aux murs couverts de moisissures ?

 

C'est à ce moment-là que je me suis rendu compte que Jérémy était moins intelligent que je le croyais - il était juste plus mature. Parce que c'est bien le seul qu'a pas compris au bout de la deuxième répète que Sandrine, elle venait avant tout pour moi. Enfin le seul après moi - qui le soupçonnais mais qu'avais toujours un doute (par rapport à Sandrine comme à toute mon existence d'ailleurs). Peu importe : dès le premier jour j'ai adoré qu'elle soit là. Adoré le contact de ses yeux sur moi, adoré qu'elle m'écoute chanter. Pour la première fois de ma vie je me suis senti vraiment fort, intéressant...enfin doué pour quelque chose. J'étais intimidé mais j'ai gagné plus de confiance en moi ce jour-là que durant l'intégralité des répètes précédentes, en fait je crois que c'était ce qui m'avait toujours manqué jusqu'alors pour chanter vraiment bien : avoir un public en face de moi, plutôt que trois mecs concentrés sur leurs instruments. Rien que ça ç'a tout changé : avant en toute logique je chantais face au groupe. Quand Sandrine est venue la première fois elle s'est posée sur la table de ping-pong pourrie qu'on avait valdinguée dans un coin, et alors là j'ai été obligé de chanter face à elle - pure politesse...ce qui nous a installé en configuration de scène, et je peux vous dire que le « Champagne Supernova » que j'ai offert ce jour-là a été de loin le meilleur de toute ma vie. Tout ça parce qu'une fille belle et douée avait accepté de poser les yeux sur moi.

 

J'avais attendu ça pendant dix-sept ans.

 

 

 

 

Samedi 26 avril 2008

LIRE :



 

J'adorais ses boucles blondes. J'adorais ses yeux noisettes. J'adorais ses lèvres. J'adorais Chloée-Semana-Avec-Un-E-A-La-Fin-De-Chloée.

 

J'étais bien le seul, car si tout le monde s'accordait à la trouver absolument canon personne ne pouvait vraiment la sentir. Les gens la trouvaient hautaine et quand j'ai commencé à la fréquenter ce vieux réac d'Elmut m'avait mis en garde :

 

« Elle est pas claire, elle. Elle s'la pète et en plus, je te jure : elle est pas claire.

-         Ouais c'est ça. Tu crois peut-être qu'elle est claire ta russe ?

-         Putain ! Elle est pas russe !

-         Roskov c'est pas russe ? C'est deux fois russe mon pote ! C'est on ne peut plus russe. C'est russissime même. »

 

Quand j'y repense...on avait quand même de sacrées conversations avec Elmut.

 

 

Chloée était donc pas nette, j'en avais pas grand chose à foutre. Elle avait le double avantage d'être superbe (et donc très valorisante pour le loser que j'étais) et rouennaise (à savoir que vivant loin de mon lycée elle ignorait justement que j'étais un loser). A cette époque j'avais beau avoir un petit succès d'estime auprès des nanas, être un peu un séducteur underground avec son petit groupe de fans hardcore...j'aspirais alors à une reconnaissance à plus grande échelle - quitte à virer commercial pour ce faire. Rétrospectivement c'était un peu grotesque : il vaut mieux être un gros poisson dans un bocal plutôt qu'un petit dans un océan d'indifférence féminine - tout le monde vous le dira. Seulement j'étais un de ces mecs insupportables, un de ces mecs terribles qui à force de s'entendre dire qu'ils étaient des blaireaux avaient fini par le croire. Mes copines étaient toute d'une laideur à faire pâlir, toute la presse de séduction indépendante du coin en faisait ses choux gras. Adèle avec sa tronche pas possible (On dirait le mec qu'a pété avec sa bombonne de gaz avait dit ma sœur), Tatiana, qui en tenait une sacrée couche et qu'on avait rapidement rebaptisée Tartina tant elle incarnait à merveille le concept (à l'époque non encore théorisé par nos soins) de gourdasse...ça faisait peur, même à moi. Chaque fois que j'embrassais une de ces filles j'étais submergé par un profond sentiment de culpabilité, comme si je me faisais du mal à moi-même et en avais honte. La vérité c'est que j'aurais jamais osé aborder une fille qui me plaisait vraiment, j'étais trop persuadé que ça marcherait pas. Anticiper la défaite, c'est encore le meilleur moyen de le l'éviter - pas vrai ?

 

Bref à dix-sept ans les deux plus belles filles de ma courte vie avaient sans conteste été Chris et Chloée, quoi de plus étonnant ? Arraché au petit microcosme du lycée, bizarrement, les filles me trouvaient bien. Il est probable qu'en fait ce fut surtout moi qui ait été alors plus libre, plus séduisant parce que plus séducteur. Mais à l'époque ça ne me serait même pas venu à l'idée et je me disais juste qu'au lycée j'étais victime de ma réputation - quand je n'étais guère victime que de moi-même.

 

Et avec Chloée la rouennaise, j'étais donc en passe de m'internationaliser. D'enfin atteindre le mainstream.

 

 

 

 

Tout n'allait pas forcément super bien avec Chloée, cela dit. Elle était sympa et pas con, j'adorais quand elle m'invitait dans sa chambre pour faire des bisous sur son lit ou pour regarder des cassettes VHS (un truc qui n'existe plus aujourd'hui, quelque chose comme l'ancêtre du dévédé)...seulement ça n'allait pas bien loin, tout ça. Et j'en voulais plus. Je ne voulais même que ça. Ce qui n'avait rien de bien choquant à mon âge. L'adolescent mâle ayant ceci de merveilleux qu'il passe la première moitié de son adolescence à rêver de baiser et la seconde à réaliser son rêve jusqu'à s'en écoeurer. Pensez-vous que ma mésaventure avec Chris m'aurait un tantinet servi de leçon ? Pas du tout : j'étais toujours aussi obsédé, toujours aussi sensible au sexe opposé, je crois même que ç'avait empiré. Parce que j'avais bien compris qu'auprès des filles en générale et de celles qui me plaisaient en particulier, le fait d'être père me conférait désormais une toute nouvelle légitimité sexuelle. Pour une raison assez difficile à pénétrer.

 

De toute façon sur Chloée elle-même ça n'avait qu'un effet très lointain - pour mon plus grand désespoir. Aussi ai-je tout simplement fait un truc qui aurait été impensable avec une fille de mon lycée...: j'ai tenté le coup !

 

Un après-midi que nous étions plus ou moins vautrés sur son lit à regarder une VHS des X-Files (ouille, mes rhumatismes) j'ai tenté une approche qui sur le coup m'a paru extrêmement subtile, glissant délicatement une main sous son pull. Comme elle n'a rien dit, je me suis permis d'attraper un de seins. Et comme elle n'a rien dit là non plus, il m'a semblé légitime de soulever le pull.

 

Là, quand même, elle a dit quelque chose :

 

« Thomaaaaaaaas........................... »

 

...mais elle l'a dit avec tellement points de suspension que je n'ai pas compris si ça voulait dire Thomas, quand même, tu exagères......... ou bien Oh oui, Thomas, continue......... Et le lecteur admettra qu'en effet, il arrive que ce genre de nuance se joue à une minuscule intonation de voix près - pas forcément perceptible quand est occupé à regarder une jolie paire de seins.

 

Du coup, comme j'avais dix-sept ans et que je n'avais peur de rien...comme j'avais dix-sept ans et que j'avais un groupe et que j'étais un dur...

 

...bah j'ai opté pour la seconde hypothèse. Et tout en resserrant mon étreinte j'ai essayé de coordonner tous mes mouvements, c'est à dire à la fois de continuer à la tripoter ET de me mettre à l'embrasser ET de tenter une approche au niveau de son entrejambe.

 

Et c'est là que j'ai pris une baffe.

 

 

Aujourd'hui encore j'ai gardé une certaine rancune à l'égard du mec qui a inventé le jean, un putain de truc qui ne se déboutonne pas facilement et qui est encore plus dur à faire glisser. Dieu sait ce qu'aurait été ma vie sa Chloée avait ce jour là porté un pantalon de toile...las ! Monsieur Lee Cooper a vraiment fait beaucoup de mal aux jeunes gens de ma génération avec toutes ses modes.

 

« Maaaaaaais euh...tu m'as fait mal !

-         PUTAIN MAIS TOI AUSSI ! Tu m'as pincée avec la fermeture !!!

-         ...euh...merde, j'suis désolé.

-         T'es trop con, bordel ! Tout ça pour me tripoter, quoi !

-         Mais je...euh...NON ! Je voulais plutot...enfin...laisse tomber.

-         Tu voulais quoi ? Tu voulais baiser ?

-         Hum...ouais mais...pas toi, apparemment...

-         Bah non ! PAS MOI. T'as cru le contraire ?

-         ...

-         Tu sais je suis capable de le montrer, hein, si j'ai envie d'baiser.

-         ...

-         Tu dis rien ?

-         T'as jamais baisé, c'est ça ? »

 

Et là j'ai pris une seconde baffe.

 

« ALORS POUR TOI ESPECE DE CONNARD UNE FILLE QUI VEUT PAS BAISER COMME CA C'EST QUELLE VIERGE ?!!! PUTAIN DE GROS CON DE MERDE............................................................ »

 

 

 

 

...je vous épargne la suite. Je suis rentré chez moi la queue entre les jambes, affligé par un colossal sentiment d'injustice. Je ne trouvais pas ça tout à fait normal qu'elle se permette de me frapper comme si j'étais un vulgaire violeur. Ca me posait pas mal de questions : si c'était déplacé de tenter des trucs avec sa copine...comment on faisait pour amener ces choses là alors ? Fallait bien que ça se fasse, quand même...fallait quand même pas prendre rendez-vous deux jours à l'avance et demander l'autorisation Excuse-moi de te demander pardon mais ça te dérange si par le plus grand des hasards je mets ma main dans ta culotte ? Je me voyais vraiment pas faire ça. J'avais l'impression qu'on m'avait roulé, ou alors que j'avais loupé un truc - genre les filles elles auraient envoyé des signaux secrets que j'étais pas capable de décrypter par manque d'expérience (ou sens aigu de la lose). Quoiqu'il en soit j'en voulais beaucoup à Chloée, heureusement désormais j'avais un exutoire à hauteur de mes déceptions amoureuses : la musique. Qui de plus en plus me semblait une solution magique à tous mes problèmes - ou comment transformer le positif en punk-rock en dix leçons.

 

C'est ainsi que j'ai écrit ma seconde chanson (après « Fuck les bases », vous vous rappelez ?), la première pourvue d'un véritable texte couple / refrain : « For Chloée S. ». J'ai pris la guitare pourrie de ma mère, qui n'avait plus que trois cordes, et j'ai gratté une mélodie absolument dissonante - et pour cause : j'avais jamais su jouer de guitare. Cependant attendu que les Sex Pistols jouaient comme des buses et que tout le monde trouvait ça très bien...attendu que Jérem m'avait affirmé que Paul McCartney était incapable de lire une partion...et attendu que Kurt Cobain avait composé « Polly » et « Something in the way » avec une guitare à quatre cordes...je me suis senti comme qui dirait encouragé par mes pairs. Et j'ai accompagné mon grattouillis d'un gribouillis à l'encre turquoise (que ma mère m'interdisait d'utiliser en cours - où va se loger la punkitude mes enfants...) sur mon cahier de chansons.

 

Ressentant cependant aujourd'hui un vague sentiment de honte, je vais juste me contenter du refrain de ce chef d'œuvre, laissant à vos soins d'imaginer le reste :

 

I taste you !

I approve you !

According to...me

You are the best whore

In the world.

 

 

Le pire étant sans doute que j'étais extrêmement fier de moi une fois achevé ce monument de rock'n'roll (dont on notera cependant entre deux rires que rien que par sa versification il est déjà supérieur à certaines chansons de Blink 182). A tel point que dans un élan de bonheur j'ai tenu absolument à le faire lire à Naïma, ma voisine anglaise, afin qu'elle en vérifie la grammaire. La pauvrette ! Dire qu'elle était secrètement amoureuse de moi depuis des années...là, soudain expédiée dans les tréfonds de ma psyché, elle a subi une décristallisation violente. Au point que sur le coup elle ne pas m'a répondu - elle m'a juste regardé en écarquillant les yeux.

 

« Mais...elle est horrible, cette chanson...

-         Bah ouais. Et alors ?

-         Et alors... ? Mais...

-         J'ai juste essayé d'écrire mes sentiments, t'vois.

-         Ben tes sentiments ils sont vraiment...

-         Horribles ?

-         Oui, voilà. C'est ça.

-         J'y peux rien. J'suis pas responsable de ce que je ressens. »

 

Et sur ce je me suis tiré.

 

Rêvant déjà au soir de concert où je pourrais chanter ma chanson en regardant la foule droit dans ses nombreux yeux, parmi lesquels ceux d'une Chloée S. tout à la fois effrayée et bizarrement émue.

 

 

 

 

Mercredi 16 avril 2008
LIRE :


 

« Mouais...tu sais Bowie...j'ai jamais trop aimé. Et maintenant encore moins - écoute moi ça : de la techno ! Non mais vraiment...

-         Il essaie juste un peu de faire évoluer la musique...

-         Attends...n'importe quoi ! Regarde, U2 : eux, ils font évoluer la musique.

-         Mouais...font plutôt évoluer la logistique, je trouve... »

 

Celle-là j'ai pas été la chercher très loin : je l'avais piquée à Noël Gallagher dans une interview qu'il avait accordée à Télérama (ouais, je sais : Noël Gallagher et Télérama dans la même phrase, ça laisse songeur...drôle d'époque que cet hive 1997-98 où la presse entière bouffait du Be here now sans savoir qu'elle allait devoir faire semblant de ne pas l'avoir encensé six mois plus tard). Mais mon père a fait comme s'il n'avait pas lu l'article au lit la veille.

 

Comme je frissonnais il a jeté sa clope et remonté la vitre. Dehors il faisait nuit, on allait récupérer mon frère à son cours de judo. C'était un genre de rituel du mardi, je ne sais même pas vraiment pourquoi je faisais ça chaque semaine. Mon père croyait de son côté que c'était notre grand moment père - fils hebdomadaire. Peut-être avait-il raison. Je l'ignore. Il paraît que les petits garçons admirent leur papas - ils ne veulent le tuer qu'un peu plus tard. J'ai toujours pensé que c'était une rumeur, car je n'ai pas connu cette admiration pour mon père. Mes frères un peu, peut-être, mais pas bien longtemps non plus. Expliquer pourquoi reviendrait à essayer d'expliquer pourquoi on tombe amoureux de X et pas de Y. Je n'en ai pas la moindre idée. Je croyais à l'époque être quelqu'un de différent. La vie m'a donné tort, sauf sur un point : je n'ai jamais été comme mon père et je n'ai jamais réussi à le comprendre. Et inversement.

 

« Tu devrais profiter que ta mère n'est pas là pour mettre ta K-7 de Rammstein. »

 

Oui. Mon père aimait Rammstein. Il adorait même Rammstein. Ca non plus, je n'ai jamais su pourquoi. Pour me plaire ? Pour se rapprocher de moi ? Mais il aurait suffit qu'il soit un tout petit peu gentil avec moi pour me plaire...j'étais qu'un gosse. Je ne voyais le mal nulle part et n'importe qui de sympa avec moi pouvait obtenir mon affection. Alors si vraiment son amour pour Rammstein avait un but secret...le raisonnement l'accompagnant était plus que tortueux.

 

J'ai mis la K-7.

 

De toute façon je crois que les choses étaient beaucoup plus simples que ça. Deux raisons s'offraient à moi - qui pouvaient même sinon se confondre au moins se compléter. Déjà, mon père ne connaissait rien à la musique. On a vécu quasiment toute notre enfance sans musique, c'est à dire qu'il n'y avait même pas des disques pourris qui passaient - non non : il n'y avait tout simplement pas de musique à la maison. J'ai grandi dans une grande maison silencieuse où la musique n'existait pas. Il n'y avait que la radio et quelques chansons de variété entre les infos. Pourtant notre mère était une musicienne. Mais elle ne jouait plus. Et ses disques étaient à la cave. Réussir à convaincre une musicienne de ne plus s'intéresser à la musique...rien que ça c'était une prouesse à mettre à l'actif du vieil aristo dégénéré. Des fois on aimerait bien avoir connu ses parents avant notre naissance, pour comprendre où tout a merdé. A tel point que j'ai failli faire un infarctus le jour où j'ai découvert que ma mère avait l'album School's Out, d'Alice Cooper. Celui enrobé dans une petite culotte rose. Non contente d'avoir été jeune ma mère avait écouté des trucs super glauques...j'avais onze ans et je me revois encore en train de filer me planquer dans ma chambre en me répétant Ma mère est une obsédée, ma mère est une obsédée...

 

L'autre raison était que mon père avait un ego encore plus effarant que le mien - c'est vous dire la bête. Il ne supportait pas qu'on ne l'admire pas, alors il essayait d'être le plus admirable possible face à moi. Mais toujours n'importe comment, parce qu'il était bien trop paresseux pour faire l'effort de s'intéresser à ses enfants. Je me souviens encore avec émotion du jour où il m'a tendu le Télérama (encore, et pourtant il n'avait rien d'un catho de gauche !) en me disant fièrement : Tiens regarde, il y a un article sur un groupe mythique, là, ça devrait faire un peu ta culture. Je jette un œil. Led Zeppelin. Dont j'avais déjà tous les disques depuis au moins un an. Je passe sur la fois où il a essayé de m'expliquer qui était Jim Morrison en me disant : Tu vois, c'était un peu le Kurt Cobain de mon époque - lui aussi il se droguait et jouait du hard-rock. Ne pas lui répondre me demandait chaque fois un effort hors du commun. Quand j'arrivais en prime à opiner du chef j'étais fier de moi pour les deux semaines à venir.

 

 

« Tu vois, ça, c'est très fort. Très original. Très...allemand. Et ça, quand on connaît un peu l'Allemagne... »

 

...où il n'avait jamais foutu les pieds...

 

« ...ce n'est pas du tout surprenant. Tu vois ce que je veux dire ? »

 

Je voyais très bien : quand on connaissait un peu l'Allemagne ce n'était pas du tout surprenant que la musique allemande sonne très allemande. Ca c'était un truc que j'admirais chez mon père : réussir à enfoncer les portes ouvertes en faisant remarquablement semblant de dire un truc hyper pénétré. Pour le reste...il a quand même pas été jusqu'à supporter Rammstein bien longtemps et a direct changé de face. Un riff bizarroïde a empli l'habitacle et puis on a entendu :

 

In the next world war

In a jackknifed juggernaut

I am born again

 

« AAAAH...c'est vraiment bien, Radiohead ! J'adore leur petit côté U2. »

 

Ouais...j'ai dit qu'on voulait tous tuer notre père au bout d'un moment. J'ai pas dit qu'on voulait tous le tuer pour épouser notre mère. Il arrive qu'il y ait des raisons plus nobles à cet acte aussi désespéré que salubre pour l'humanité.

 

« Ca va, sinon ?

-         Euh...ouais.

-         Tu vas bientôt voir Manon ?

-         Euh...ouais.

-         Et ta copine, comment ça va ? C'est quoi déjà son nom ? »

 

Je me suis demandé aussi. J'avais pas de copine à ce moment là. Donc je savais pas quoi dire. Du coup j'ai cherché un nom - histoire de lui faire plaisir. Et histoire de le faire chier quand même un peu j'ai dit qu'elle s'appelait Naema.

 

« Ah...euh ouais...comment ai-je pu oublier un prénom aussi joli ? »

 

Y avait en effet de quoi se poser la question. Enfin cela dit mon père n'était pas raciste - il était juste un peu con (ok : très con). C'était sa famille qui l'était. Ce que j'ignorais à ce moment-là c'est qu'elle l'était au point que j'entende parler pendant les trois mois à venir de la copine arabe de Thomas - qui nous aura décidément tout fait. C'était tellement minable qu'à plus ou moins court terme j'allais en venir à prier pour avoir un jour une vraie copine arabe. Pour vous dire comme c'était ridicule, j'avais qu'une arabe dans ma classe et elle s'appelait Alice.

 

« En tout cas...faut pas que tu te biles trop, hein. Pour Manon.

-         Ah...bon ?

-         Promis. Ce sont des choses qui arrivent.

-         Les enfants tu veux dire ? »

 

Il a ricané.

 

« Ouais, les enfants. On contrôle pas toujours ces choses là. Tu sais ton oncle, quand il avait ton âge, il a engrossé une fille, un été. Je te raconte pas le bordel. Tes grands-parents ont dû l'emmener à l'étranger pour avorter ! Un sacré bordel - tu peux me croire. »

 

Un bordel très drôle, aussi - à en juger par sa mine hilare.

 

« Et je te parle pas de tous les ennuis que nous ont causé les maîtresses de ton grand-père.

-         Ses...maîtresses ?

-         Eh oui ! C'était un homme à femmes, ton grand-père. Comme tous les hommes de la famille.

-         Euh...toi inclus ?

-         Ah moi...tu sais...ce n'est plus la même époque, maintenant. Ce n'est plus comme à l'époque de ton grand-père - tu sais qu'il y en a une qui s'est carrément suicidée pour lui ?

-         Oh ?!

-         Comme je te le dis ! La pauvre n'a pas supporté qu'il ne veuille pas divorcer de sa première femme. Mais jamais il n'aurait fait ça à ses enfants - c'était un homme d'honneur.

-         Je vois...

-         Ah non... » long soupir « ...tu ne vois pas vraiment - tu n'as pas connu ton grand-père dans la force de l'âge. C'était quelqu'un. Pas étonnant que toutes les femmes aient été folles de lui...enfin tout ça pour dire que tu sais, mon fils...je voulais que tu saches que JAMAIS je ne te refuserai de l'argent pour acheter des préservatifs. JA-MAIS. Si j'avais eu ça à mon époque... »

 

...je ne serai pas né ? Il ne l'a pas formulé comme ça mais c'était clairement l'idée. Cela dit j'étais si abasourdi par ce que je venais d'entendre que je n'ai pas relevé, sur le coup. J'étais juste consterné par ce grand moment de surréalisme digne des films meilleurs hollywoodiens. L'information était certes précieuse...dommage qu'elle soit intervenue dix mois trop tard.

 

« On est d'accord, mon fils ?

-         Euh...bah...

-         Hé ! J'adore cette chanson !... »

 

« Exit Music (for a film) ».

 

« ...je crois que c'est la meilleure de l'album ? Tu ne trouves pas ?

-         SI !!! »

 

De toute façon, les chansons tristes, c'étaient toujours mes préférées.

 

« On dirait du Brel !

-         Euh...t'es sûr... ?

-         Tu connais Brel ?

-         Non.

-         Donc tu peux me faire confiance. Cette chanson, là...c'est du Brel. Ecoute. »

 

Il a monté le son.

 

You can laugh...

A spineless...laugh...

We hope that your rules and wisdom choke you

 

Et là horreur : il s'est mis à chanter. Au moment le plus inchantable :

 

« Noooooow we are oooooone / In-eeeeeeeverlasting peeeeeeeeeeeeeeeeeeace... »

 

Curieusement ces mots-là, dans la bouche de mon père, ils n'avaient plus du tout la même grâce. Et ce n'était pas juste une question de chanter juste ou non.

 

« ...du Brel, te dis-je. Tu verras. Ecoute Brel. Tu verras que j'ai raison.

-         Ouais... » j'ai soupiré « ...sûrement, sûrement... »

 

Comment pouvais-je deviner que cette chanson que je n'avais jamais entendue, « Ne me quitte pas », était en effet en prise directe avec ma plus belle chanson du monde de l'année 1997 ? Ce soir, c'est la dernière fois que j'ai parlé à mon père. Et cet enfoiré a eu raison sur moi. De moi.

 

 

 

 

Samedi 12 avril 2008
LIRE :





« AH PUTAIN ! elle déchire, celle-là - tiens Toto file-moi une bière. »

 

Même pas eu le temps de dire ouf que Kim m'avait devancé au pied de la glacière et brandissait une 16 pour faire semblant de la proposer à des gens dont il savait très bien qu'ils n'en voulaient pas. On l'a regardé sans rien dire et puis on s'est regardé : même après plusieurs semaines on avait quand même beaucoup de mal à s'habituer au rythme dément de notre bassiste.

 

En attendant c'était vrai que ç'avançait bien, notre truc. Même si pour l'instant on se cantonnait à des reprises plutôt fastoches, il y avait une cohésion qui se dégageait de High Density et qui nous laissait espérer le meilleur pour la suite. Chaque soir on répétait dans le sous-sol de mes parents...et c'était bien. Faut dire que l'endroit, qui était plus proche d'un bunker que du proverbial garage, s'y prêtait absolument. Comme la maison était immense les combles étaient proportionnelles, on était un peu loin de la lumière du jour mais au moins on pouvait répéter des heures sans faire chier personne...et ça pour répéter - on a bien répété. Des jours durant. Au point qu'avec Christophe on a fini par rapidement sécher le lycée pour rejoindre nos vieux, c'était quand même nettement plus intéressant de voir comment avançaient nos compos en notre absence. Parce qu'elles avançaient, ça oui. Jéremy s'était rapidement montré beaucoup plus intéressé par le projet qu'il ne l'avait voulu au départ, ce qui fait que quand 1998 a pointé le bout de son nez on avait en plus de nos reprises (« Married with children », « No fun » et « Sick on the radio ») une bonne dizaine de chansons en devenir - certes sans véritables structures ni paroles mais les idées étaient là et c'était bien l'essentiel. Niveau paroles d'ailleurs je me faisais pas trop de souci, tout le monde m'avait toujours dit que j'écrivais bien. Je ne ferai pas d'autre commentaire que : méfiez-vous de vos mères. Et quand elles vous disent que vous êtes doués pour quelque chose, faites absolument le contraire. Simple question de survie. Parce que tout ce que j'avais essayé d'écrire jusqu'à présent...disons que ça n'aurait pas fait miser grand monde sur ma future carrière ! Du reste j'étais de toute façon trop occupé à apprendre à chanter pour m'occuper d'écrire de grandes paroles. Car oui, et croyez-le ç'a été pour moi une révélation, un bon chanteur apprend à chanter. C'est en substance ce que Jérem m'avait expliqué aux débuts de notre collaboration...

 

« Placer sa voix, ça se travaille. Tu peux pas juste arriver, prendre le micro et gueuler.

-         Je gueule pas !

-         Non, bien sûr. C'était une façon de parler. T'as compris l'idée.

-         Je vais quand même pas prendre des cours de chants ! Ca va tuer la spontanéité.

-         Je te parle pas de cours. Je te parle d'exercice.

-         Ouais bon...ok. Autre chose ?

-         Pour cette fois ça ira. »

 

 

Et donc la semaine suivante j'étais arrivé (façon de parler : j'étais chez moi) tout fier de pouvoir placer ma voix nickel sur « Champagne Supernova » (morceau idéal pour ce genre d'exercice, parce que la mélodie de voix est toute à fait différente de la ligne de guitare lead). A peine si j'avais eu besoin de compter les temps avec mon pied - ça venait tout seul.

 

« C'est bien ! C'est très bien, même. Pour le placement.

-         Comment ça...pour le placement ?

-         Disons que l'interprétation pourrait gagner en épaisseur - mais à ton âge on va pas trop t'en demander d'un coup. »

 

Ceci dit il s'était dirigé vers la porte du garage (soit donc à pas loin de...cent cinquante mètre !) pour fumer une clope. Interloqué au moins au temps qu'agacé devant ce (colossal) prétentieux je lui avais emboîté le pas, réclamant des comptes :

 

« Vas-y explique-toi ! Ca veut dire quoi gagner en épaisseur ?

-         Ca veut dire y mettre de la conviction. »

 

...il m'avait pas regardé en disant ça. Je m'étais pris le truc d'un bloc. Le coup sur la tête : je croyais justement que ma force de conviction c'était mon meilleur atout au chant.

 

« Tu peux expliciter ?

-         Non.

-         Non ?

-         T'as vu la tête que tu fais ?

-         ...

-         J'ai pas du tout envie de m'engueuler avec toi.

-         Bah t'as qu'à me dire des choses agréables !

-         Ouaip. C'est pour ça que je préfère rien dire.

-         ...

-         ...

-         Bon bah crache !

-         Quand tu chantes...bon, t'as un bon timbre, tu chantes juste, tu poses bien la voix...mais t'es trop timide.

-         Tu trouves ?

-         Tu récites.

-         Vraiment ?

-         Vraiment. Et ça, c'est encore moins rock'n'roll que des cours mon potes. Faut te lâcher, tu vois ? Que les paroles donnent l'impression de sortir toutes seules, sans que t'y penses, faut...faut que tu t'oublies.

-         Hum...

-         On doit avoir l'impression que tu chantes comme tu respires, que ça vient clac ! comme ça ! »

 

(il avait bien sûr claqué des doigts pour illustrer son propos - désolé mes textes ne sont que très moyennement sonnores)

 

« Demain je veux que « Champagne Supernova » soit complètement naturelle. Je veux avoir l'impression que c'est ta chanson. Que tu fais ce que tu veux avec, que tu changes des tonalités, que tu pousses la voix un max sans qu'on ait l'impression que t'éructes.

-         Attends...c'est pas la chanson la plus facile du monde et...

-         On s'en branle ! On s'en branle si ta voix se brise sur le refrain. Au moins il se passera vraiment un truc quand tu chanteras.

-         Tu crois que j'en suis capable ?

-         J'en suis sûr. »

 

 

 

 

J'y suis arrivé. Pas tout de suite, certes...mais au bout de quelques répètes j'ai réussi à faire ce que Jerem me demandait. J'ai même presque trop bien réussi, parce qu'au bout du compte j'ai fini par me sentir plus à l'aise avec les reprises qu'avec nos propres morceaux. Pour résoudre ça c'est quasiment des mois qu'il m'a fallu. Pour comprendre qu'une chanson ce n'est pas tout à fait comme un livre ou comme un film. Que ce n'est pas figé dans le temps ni dans l'espace, que ça continue à vivre à chaque fois qu'on la joue. Une chanson change, bouge...on peut faire tout ce qu'on veut avec, la ralentir, l'accélérer, la couper...une seule chanson peut prendre des semaines, parce qu'une chanson c'est un terrain d'expérimentations interminable. Ca peut ne jamais être terminé. Ca n'est jamais terminé, en fait, ça n'a atteint jamais le stade de l'aboutissement : une chanson n'est finie que lorsqu'on arrête de la jouer. C'est ce qui rend la musique supérieure à n'importe quel autre art : elle ne peut être réduite ni contenue. Elle peut renaître à l'infini. Et si vous ne me croyez pas...demandez-vous pourquoi il n'y a pas de films lives. Ni de livres de reprises.

 

 

 

Samedi 5 avril 2008
LIRE :



Manon-qui-ne-s'appelle-pas-comme-moi a gobé le doigt que je lui tendais en espérant qu'elle le prendrait dans sa main.

 

Ca m'a fait sourire : y a que dans les films que ça marche ces trucs-là.

 

J'avais pas pu venir le jour même, ou pas voulu - enfin peu importe : j'étais là le lendemain, et j'avais beaucoup de mal à croire à ce que je voyais. J'arrivais même pas vraiment à croire que j'étais là, en fait. Que c'était à moi que tout ça arrivait et que c'était ma fille que j'avais dans les bras. J'avais jamais vu de bébé aussi neuf, de bébé né depuis aussi peu de temps, ça m'a pris de cours : je m'attendais pas à ce que ce soit aussi petit. Je l'ai pas tenue longtemps, j'avais un peu peur, ça m'intimidait beaucoup tout ça. Je crois que sur le coup je l'ai serrée trop fort contre moi, ma mère m'a dit en rigolant de lâcher un peu de lest et moi ça m'a tellement gêné que je l'ai carrément reposée. Chris l'a prise dans ses bras, en la regardant faire je me suis demandé comment elle pouvait déjà savoir comment la tenir. Mais pour tout le monde ça semblait normal, a priori j'étais le seul à me demander ce que je foutais là. Une infirmière avait dit en me voyant arriver Ah mais voilà l'heureux papa, ça m'avait fait tout drôle, depuis neuf mois j'essayais de me faire à l'idée que j'allais avoir une fille...mais le concept d'être papa - c'était autre chose. J'avais bien compris que je serais sans doute moins dispo qu'avant, qu'il y aurait des répercussions brutales sur ma vie. J'avais pas trop réfléchi en revanche à tout ce que je devrais faire pour tenir mon nouveau rôle, même donner un biberon je savais pas comment on faisait. Ce qui d'ailleurs n'était pas grave vu que Chris voulait lui donner le sein. Bon. Moi j'avais toujours trouvé ça un peu dégueu mais j'avais rien contre, à vrai dire personne m'avait vraiment demandé mon avis et quand elle lui a donné le sein pour la première fois devant moi mon seul commentaire a été : Ah oui ? Tu lui donnes le sein ? Tiens... Elle a dû sentir le décalage parce que je me rappelle qu'elle a rien répondu et s'est contentée de soupirer. Je lui avais dit ça sur le même ton que je lui aurais dit Ah oui ? Tu veux te teindre en brune ? Tiens...Du coup j'ai longtemps ignoré si ça faisait vraiment une différence, de donner le biberon. Cela dit j'ai longtemps ignoré beaucoup de trucs sur les bébés, et sûrement que j'en ignore encore tout un tas. Le bon côté des choses c'est que si un jour j'ai un autre enfant j'aurais quand même un peu le privilège de la nouveauté.

 

 

Après ils ont embarqué Manon vers un autre endroit, j'ai pas trop compris où, enfin tout le monde là aussi a eu l'air de trouver ça on ne peut plus normal. J'étais quand même un peu sceptique, parce que tout ce monde ne me semblait justement pas du tout normal. Ma mère était méconnaissable, ma sœur à deux doigts de la caramélisation et mes frères mouftaient pas. Quand à Chris...elle avait l'air d'avoir deux ou trois ans de plus. C'était comme si subitement mon monde avait changé, comme si tout avait changé sauf moi. Heureusement que mon père avait réussi à se faire porter pâle pour cause de boulot (soit donc en décrypté : de rendez-vous avec sa maîtresse)...ça injectait un peu de normalité dans une situation tellement inhabituelle. Radieuse, ma mère a demandé à Chris combien de temps avait duré le travail.

 

« Cinq heures.  »

 

J'ai sifflé :

 

« Wow ! La vache : c'est long...

-         Non. C'est court.  »

 

...a coupé ma mère, ce que j'ai pris comme une invitation implicite à fermer ma gueule. Dont acte : je l'ai laissée faire la conversation avec mon alter ego - L'Heureuse Maman.

 

En attendant qu'on estime avoir besoin de moi je me suis vautré sur un siège et j'ai jeté un coup d'œil par la fenêtre. Ainsi au bout de cinq minutes avais-je perdu le fil d'une conversation à laquelle je ne comprenais de toute façon pas grand chose, et lorsque j'ai essayé de raccrocher les wagons Christine avait demandé si ça nous dérangeait pas de la laisser un peu se reposer. Comme ça dérangeait personne on est sorti de la chambre, et là ma mère m'a dit que si je voulais je pouvais rester un peu - qu'elle viendrait me rechercher plus tard.

 

« Quand tu es né... » a t'elle ajouté « ...ç'a été le plus beau jour de notre vie, à ton père et à moi. »

 

J'ai répondu par une moue. Je trouvais que c'était pas très sympa de dire ça devant les autres. Je trouvais aussi que c'était une drôle de manière de souligner que j'avais pas l'air spécialement heureux et que j'étais bien le seul dans l'assemblée. Mais en même temps j'y pouvais rien, c'était pas de ma faute si le seul truc que je ressentais aujourd'hui c'était une gène monumentale. C'était pas ma faute si je me sentais pas du tout à ma place et si j'avais pas du tout envie de rester plus longtemps avec Chris et Manon.

 

« Laisse... » a dit Lise « ...il doit pas vraiment se rendre compte, c'est normal. Ca viendra petit à petit. Allez - on rentre ? »

 

Et on est rentré. Tout le monde a parlé de Manon toute la soirée, ç'a été le seul sujet de conversation pendant des heures et moi j'ai quasi pas ouvert la bouche. Je ne savais pas quoi dire, j'étais content mais j'ignorais un peu pourquoi, et à la limite je me sentais le dernier responsable de cet heureux événement. Néanmoins le soir j'ai tenu à marquer le coup, comme souvent à l'époque quand il m'arrivait un truc qui me paraissait important : j'ai voulu écrire une chanson. Enfin : un poème. Destiné à devenir une chanson, ou pas. J'ai gribouillé une phrase qui m'a paru pas mal :

 

Manon pleurait sans raison

 

...et je me suis arrêté aussitôt - incapable de trouver autre chose à raconter.

 

Il m'a fallu quatre ans avant d'écrire la suite.

 

 

 

 

J'y suis retourné le lendemain et ça n'a pas été très différent de la première fois. En fait c'était peut-être même pire, parce qu'il y avait Bruno et Martine, les parents de Chris, et qu'ils pouvaient pas me blairer. Que ce soit dans les films ou dans ma propre vie c'est un truc que j'ai jamais entravé, ça : quand il y a grossesse chez un couple d'ados, le garçon est fatalement un affreux pourri. Genre quand on avait conçu Manon Chris elle était pas là, je sais pas trop, sûrement qu'elle pensait à autre chose et que moi POUF ! j'en ai profité pour lui faire une môme. C'est bien connu, c'est toujours comme ça que ça se passe. Chris c'était la victime et moi j'étais un enfoiré de bourreau - une ordure même pas capable de maîtriser ses spermatozoïdes. Mais le pire c'est pas tellement qu'ils l'aient pris comme ça, après tout c'est humain. C'est même pas non plus que mes parents l'aient pris de la même manière, non non...le pire c'est que j'ai souscrit à tout ça. J'ai même pas cherché à me défendre : c'étaient les grands, et les grands ils savaient quand même mieux que moi ce genre de chose. S'ils disaient tous que c'était ma faute...bah c'est que c'était vrai, et puis voilà.

 

J'ai donc repris Manon dans mes bras le lendemain. C'était ni mieux ni moins bien que la veille, elle était toujours aussi petite et aussi silencieuse. Faut dire qu'en plus elle avait l'air d'avoir très envie de dormir, moi j'ai pas voulu la contrarier dès le début de sa vie alors j'ai laissé Martine la mettre dans son berceau.

 

« Tu n'as pas oublié d'aller la reconnaître à la mairie, j'espère ?

-         Hum... »

 

J'avais effectivement oublié. Enfin non : je savais juste pas qu'il fallait faire ça. Et comme ma mère me l'avait pas dit, comme personne me l'avait dit...bah j'y avais pas pensé. A une époque où il y a internet et des centaines de chaînes de télé et des tonnes de films c'est assez inconcevable de pas y avoir songé, mais en 1997 dans une cuvette où on n'avait que trois chaînes de télé et dans une famille où personne parlait à personne...ça restait possible. D'ailleurs Martine a rien dit de vraiment désagréable, elle s'est contentée de souligner qu'il fallait absolument que je le fasse. Après quoi elle a commencé à poser plein de questions à sa fille sur comment elle se sentait et si elle avait besoin d'affaires, ça m'intéressait moyen alors je me suis approché du berceau et j'ai regardé dormir cette petite chose que j'allais devoir m'habituer à appeler ma fille. Autant dire que ç'allait être coton, parce qu'elle m'évoquait quand même assez peu de choses. A dire vrai j'aurais même pas été certain de pouvoir la reconnaître si on me l'avait mise dans une grande pièce avec tout plein de ses semblables, genre baby-blind-test. Elle avait certes pas mal de cheveux mais d'une couleur pour le moins indéterminée, pareil pour ses yeux (enfin...leur couleur, elle en avait bien sûr une quantité normale)...franchement j'aurais jamais osé le dire devant Chris mais c'était le bébé le plus banal du monde. A tel point que quand Bruno a posé paternellement la main sur mon épaule en me disant Elle est belle, hein ? ma seule réponse a été Euh...ouais... ; à peine si j'ajoutais pas : C'est un bébé, quoi.

 

 

« Alors donc, ce sera Manon ? » a demandé Martine, s'adressant bien sûr principalement à Chris « Remarque : c'est un très joli prénom, je trouve.

-         Oui. Ca lui va très bien.

-         Tu y as pensé comment ?

-         En fait... » sa voix a baissé d'un ton en disant ça « ...c'est Thomas qui a trouvé.

-         Ah oui. Thomas...mais à toi, ça te plaît, hein ?

-         Mamaaaaan !

-         Eh bien quoi ? Je demande, c'est tout ! Je suis sûr que Thomas comprends mon inquiétude. »

 

Bien sûr, oui, je comprenais très bien. Fallait quand même pas que je décide de trop trucs à propos de ma fille. Déjà j'avais la chance qu'on m'ait prévenu de sa naissance...que je m'estime heureux. Et le pire : c'est que je m'estimais en effet tout à fait heureux du déroulement des évènements.

 

« Il m'a semblé que comme elle porterait pas le nom de son père...ce serait bien de le laisser choisir le prénom.

-         T'as raison ma grande ! » a bougonné Bruno « Les concessions - voilà de quoi la vie est faite.

-         Et d'ailleurs... » a repris Martine « ...tu as décidé quoi, ma chérie, à propos du baptême ? »

 

...et là aussi, j'ai bien senti qu'on allait pas vraiment me demander mon avis.

 

« Je ne sais pas encore...écoute Maman, faut que j'y réfléchisse.

-         Ouais, c'est ça. Mais surtout te force pas. »

 

...a cru nécessaire d'ajouter Bruno, qui était juif non-pratiquant et n'avait pas mais alors pas du tout envie que sa petite fille soit baptisée. Il avait déjà cédé pour les siennes, de filles...sur cette question-là au moins il espérait bien que Manon lui permettrait de prendre sa revanche. Ce en quoi j'espérais pouvoir l'aider, vu que j'étais pas du tout au courant de cette histoire de baptême et n'étais pas spécialement disposé à ce que cela fasse :

 

« Un baptême ? C'est sympa de me tenir au courant !

-         Allons, Thomas... » a couiné Martine de son ton le plus sirupeusement intolérable « ...on ne t'en a pas parlé pour ne pas t'ennuyer avec des choses de moindre importance.

-         Mais...c'est important, pour moi...

-         Bien sûr, mon grand, bien sûr. Ces choses là sont toujours très importantes. C'est justement pourquoi il faudrait que Christine prenne une décision - pas vrai ma chérie ? »

 

J'ai bien compris que ce serait sans espoir. De toute façon à bien y regarder Manon elle-même m'apparaissait comme une étrangère, quoi de plus normal puisque j'avais été complètement mis à l'écart de la grossesse ni n'avait spécialement essayé d'y prendre part d'une manière ou d'une autre. C'était à peine si on m'avait consulté pour savoir s'il fallait garder le bébé ou pas, ça risquait pas d'être maintenant qu'on allait s'enquérir de mon opinion. Puisque personne ne me demandait mon avis et que de toute façon je n'aurais même pas pu concevoir que Chris prenne la mauvaise décision...à quoi bon perdre du temps à discuter ? Pour le principe ? Mais à seize ans j'étais très loin de me douter que dans la vie, c'était justement super important de discuter pour le principe. D'ailleurs j'avais même pas le moindre principe, c'est vous dire si ça me passait au-dessus.

 

 

Sentant bien que j'étais de trop j'ai fini par signaler que je prenais congé. Ca servait à rien de rester plus, dans mon esprit tout cela n'était que la suite logique de tout ce qui avait précédé. Si je me sentais pas à ma place c'était tout simplement parce que j'y étais pas, nul besoin d'être très malin pour le comprendre. Christine était maintenant une maman, elle avait porté Manon et elle allait tout faire pour qu'elle grandisse heureuse. Bruno et Martine la soutenaient, ils tenaient leur rôle de parents d'une fille-mère, ç'avait beau me taper sur le système on pouvait pas leur reprocher de faire leur devoir. Moi mon devoir j'aurais bien aimé le faire, mais je me rendais compte qu'en réalité personne n'avait vraiment besoin de moi. Quel soutien je pouvais bien apporter à Chris, moi ? J'étais qu'un gosse, on pouvait pas vivre ensemble (et on le voulait pas), j'avais pas un rond et j'avais pas vraiment les moyens de la jouer comme tous ces pères divorcés que je voyais. J'étais hors course et tout le monde le savait, c'était par pure charité si on me tolérait encore à un endroit où j'avais rien à faire aux côtés de gens pour qui j'étais personne. Quant à Manon...dans les mois à venir c'était de toute façon pas de moi qu'elle allait avoir besoin. J'ignorais si mon rôle n'avait pas encore commencé où s'il était déjà terminé - ce qui était sûr et certain c'est que dans les prochaines scènes du film on m'avait pas compté au casting.

 

Alors que j'étais déjà arrivé devant la façade de l'hôpital, en train de m'allumer une clope bien méritée, j'ai vu accourir Bruno l'air tout excité, j'ai cru que j'avais oublié un truc.

 

« Thomas...faudrait qu'on parle de quelque chose.

-         Ouais. Ok.

-         Tu veux pas rentrer cinq minutes au chaud ?

-         Je termine ma clope. Mais tu peux parler en attendant...

-         Bon alors voilà...je voulais te dire que d'ici deux, peut-être trois semaines...enfin, quand tout le monde sera complètement valide, quoi...

-         ...

-         ...on va sûrement aller du côté de Strasbourg - tu sais que toute notre famille est par-là.

-         Ouais, bien sûr.

-         Ma mère voudrait vraiment connaître son arrière petite fille, c'est normal, hein ?

-         Euh...je crois, oui...

-         Oui : c'est normal. Quand tu penses qu'il y a quoi ? Quarante-cinq ans... ? ...elle était déportée ! Ah ça : tu l'aurais entendue hier au téléphone...jamais elle aurait cru voir son arrière petite fille. »

 

J'ai opiné du chef, sans trop comprendre l'intérêt de la conversation. J'étais ravi pour la mère de Bruno, de même que j'étais ravi pour mes grands-parents à moi. Fallait bien que mon bordélisme du spertamo ait quelques avantages notables...

 

« Enfin voilà...je voulais te prévenir, hein. C'est normal de t'en parler, toi aussi tu as autorité.

-         Ah... ? Euh...bah écoute, y a pas de problème, Bruno...c'est tout naturel...

-         Non parce que bon...tu comprends, c'est normal qu'on veuille faire les choses au mieux pour Christine et Manon. Hein ?

-         Je...je suppose que oui.

-         Oui oui, je pense aussi. C'est pas qu'on veut pas que tu joues ton rôle, hein, tu sais qu'on t'a toujours bien aimé...Ah putain ! Quand j'pense que je t'ai vu grandir ! Si j'avais su qu'un jour tu deviendrais un beau jeune homme comme ça...et le père de ma petite fille, de surcroît !

-         ...

-         Bref : tout ça pour dire que tu sais qu'on veut surtout pas te mettre à l'écart, ça n'a rien à voir. Tu es le père, hein, on l'oublie pas.

-         ...

-         Et c'est justement parce que tu es le père...que tu sais ce qui est mieux pour Manon et sa mère, pas vrai ?

-         Ou...oui...

-         C'est quand même important qu'elles soient près de leur famille, je pense qu'on est d'accord ?

-         Euh...j'ai pas déjà dit oui ?

-         J'veux pas qu'y ait des embrouilles entre nous, hein Thomas ? Pas d'histoires, pas de bagarres...rien de tout ça, hein. Tu es le père, tu le seras toujours, crois-moi. Tu pourras venir voir Manon autant que tu le voudras, aucun problème - tu as ma parole d'homme.

-         Attends...comment ça : venir voir Manon ?

-         Eh bien...venir la voir. Quand on habitera là-bas.

-         Vous... ? »

 

J'ai pas pu aller au bout de ma phrase. Même avec onze ans de recul je ne suis pas certain de pouvoir affirmer que j'ai bien compris de quoi il retournait.

 

« Allons, Thomas...réfléchis une seconde : là-bas on a tout ce qu'il faut, des amis, une famille pour Manon...alors qu'ici Chris n'a même pas son frère, ni sa grand-mère...tu sais bien qu'au départ on n'avait jamais prévu de rester en Normandie.

-         Mais attends...

-         Tss tss tss... : je sais bien à quoi tu penses, mais moi je te demande de penser à la p'tite. Pas facile, hein, je sais. Faut s'habituer à ça, hein : penser rien qu'à ses enfants. Ca viendra, va. En attendant moi j'te dis les choses comme je les sens, fils. C'est le mieux qu'on puisse faire. Je te le jure sur la tête de mes gosses. Et tu sais que je déconne pas avec ces choses-là, hein. Tu le sais. Hein que tu le sais ?

-         Je...

-         Alors bien sûr, évidemment...tu peux t'y opposer, c'est pour ça que je t'en parle. C'est pour toi, hein, parce que tout le monde te dira que de toute façon Chris a tous les pouvoirs - et sa mère et moi par extension. Mais je peux comprendre que ce soit pas facile, hein, j'suis humain quand même...alors je te demande de pas t'y opposer, je te le demande comme un service rendu à Manon - et à Christine. Parce que si tu fais des histoires - et t'as le droit d'en faire...ça servira à rien d'autre qu'à perdre du temps et faire du mal à tout le monde - et moi je sais que t'as pas envie de faire du mal à Christine. T'es un brave gars, Martine me disait tout à l'heure que t'allais faire des histoires mais je sais bien que non, t'es beaucoup plus responsable qu'elle le pense. Tu tiens de ta mère, toi : t'es capable d'oublier un peu ton ego au profit de ton enfant. Je me trompe ?

-         Euh...je...je sais pas...euh...ouais ouais, c'est possible mais...

-         AH ! Je savais que tu comprendrais. Je le savais ! Je l'ai dit à Martine mais elle voulait pas me croire. Je te félicite, fils. Vraiment, je suis fier de toi. Bon et puis de toute façon : c'est pas tout de suite tout de suite, hein. Y a encore quelques semaines et d'ici là tu pourras venir voir les filles autant que tu voudras. T'inquiète pas pour ça, fils. Vraiment t'inquiète pas : c'est le bon choix que tu fais là. Tu regretteras pas. »

 

 

 

 

Quand je suis rentré chez moi j'avais les larmes au yeux, et ma mère m'a tout de suite demandé ce que j'avais. J'ai pas eu le courage de lui répondre. Quelque part je crois que j'étais encore plus triste pour elle que pour moi-même. Alors j'ai juste dit que c'était l'émotion et j'ai filé dans la chambre fumer un joint. J'avais besoin de réfléchir à comment annoncer à tout le monde que Manon allait partir vivre à  l'autre bout du pays. Ca risquait d'être coton et je voulais à tout prix éviter les histoires, fallait que j'amène le sujet avec tact. Sans quoi la famille allait être à feu et à sang par ma faute, et franchement j'aurais pas eu grand chose à y gagner - vu qu'en effet je savais bien que Bruno avait raison et que de toute façon Chris avait tous les pouvoirs sur sa fille. Sans oublier qu'il avait sans aucun doute raison à propos du reste : c'était le mieux pour tout le monde. Suffisait de me voir cinq minutes avec Manon pour savoir que je serais jamais un père. Jamais. Et que c'était sans doute pas plus mal. Le mieux qu'on pouvait attendre de moi c'était de faire des gazouillis à bonne distance, ç'avait crevé les yeux depuis deux jours - et je savais gré Bruno de ne pas avoir soulevé ce point délicat. Et puis c'était pas comme si on m'avait demandé de renoncer à tous mes droits ni de renier la petite...on me proposait juste de vivre ma paternité par correspondance - même pour moi c'était sans doute mieux.

 

Alors j'ai accepté qu'il en soit ainsi. Parce qu'il me semblait presqu'aussi inconcevable d'être un père normal que de souffrir le manque de Manon. Parce que tout s'imbriquait dans la même équation. Si on m'avait dit qu'en laissant faire ça j'allais faire du mal à ma petite fille, je l'aurais bien sûr pas fait. Si on m'avait prévenu que j'acceptais de scinder ma vie en deux sans espoir de jamais pouvoir la réunifier...j'aurais sans doute vu les choses autrement. Si on m'avait prédit qu'à chaque visite en Alsace le départ serait un crève-cœur...

 

Mais personne ne m'a rien dit. Et un mois plus tard Manon était partie.

 

 

 

 

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