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J'ai cessé d'aimer Nirvana en 1994, après trois années de passion absolue durant lesquelles je n'ai quasiment écouté que ça. Ce n'est pas par hasard si cela a coincidé, bien plus qu'avec la mort du chanteur : avec la publication du MTV Unplugged In New York, disque archi vendu et archi surestimé, disque qui fit beaucoup pour la gloire posthume d'un groupe dont on oublie que jusque là, en France, il ne passait pas en rotation lourde sur les ondes FM. Tout ça c'est rien que des conneries posthumes - on est en France merde... on est en France et Nirvana, du vivant de Kurt Cobain, n'y a jamais été si populaire que ça, ou disons pas beaucoup plus que les White Stripes aujourd'hui - c'est à dire que les gens connaissaient le nom du groupe et une chanson (« Smells like teen spirit »). Le reste n'est que littérature de bas étage, il serait d'ailleurs intéressant de jeter un œil aux chiffres de vente d'un Nevermind qui ne fut pas, comme on le raconte trop souvent, un carton planétaire. Mais un honnête succès à quelques millions d'exemplaires, ce qui est bien entendu énorme pour un petit groupe indé mais demeure dérisoire par rapport aux chiffres affichés par un Coldplay, un U2 ou un Johnny Hallyday. Soit la réussite ne se mesure pas aux nombres de dollars ammassés (du moins dans cette époque lointaine où l'on imaginait encore que l'économie de marché pourrait ne pas faire la loi) ; si je tiens à le préciser en ouverture de cet article c'est surtout pour relativiser cette idée reçue complètement fausse selon laquelle Au début des années 90, tout le monde écoutait Nirvana. Complètement faux vous dis-je, et il faut bien sûr comprendre par-là : Tous les gamins avaient la K7 de Nevermind dans leur walk-man - ce qui est loin d'être pareil même si dans l'imaginaire parfois borné d'un fan de rock tous les gamins est souvent égal à tout le monde (sauf bien sûr une fois que ledit fan de rock est devenu un vieux con fan de rock, alors le jugement des gamins n'a plus la moindre valeur, c'est une évolution logique et incontournable qui devrait faire réfléchir bien des quadras / quinquas au moment de lâcher leurs saillies anti-Pete Doherty).
Toujours est-il que cela ne suffit en rien à faire de Nirvana, comme on le dit souvent, le plus grand orchestre de son époque - et pour cause : si l'année 1995 a gardé une saveur particulière dans l'imaginaire collectif (parce The Bends, parce que Maxinquaye, parce que... etc.) il serait extrêmement fâcheux de sous-estimer les années 1991 - 93, en tout cas de les résumer à Nirvana et au grunge ainsi qu'on aurait parfois tendance à le faire (et d'ailleurs, Nirvana n'était-il pas le moins grunge de tous les groupes grunges ? Nous l'allons démontrer ci-après). A l'époque où Kurt Cobain faisait pleurer ma petite sœur, on rappellera donc que Pearl Jam s'engageait dans un improbable bras de fer avec Ticketmaster (et réussissait donc là où Nirvana avait échoué - c'est à dire à joindre le geste à la parole), que Rage Against The Machine publiait un brûlot à la puissance de feu rarement égalée (brûlot accessoirement un milliard de fois plus innovant que Nevermind), que Faith No More publiait l'un des albums les plus inventifs de tous les temps (Angel Dust), que My Bloody Valentine révolutionnait la pop avec Loveless, que Primal Scream se fendait d'un chef d'œuvre de psychédélisme destroy (Screamadelica), que l'Angleterre était à genoux devant Suede et n'avait strictement rien à carer du péquenot d'Aberdeen... etc, etc, etc ; et c'est seulement par pudeur et faute de place qu'on n'évoquera pas les artistes solos, Nick Cave et son monumental Henry's Dream (rapidement suivi du fabuleux Live Seeds), PJ Harvey éructant sur fond de sexe et de religion, etc, etc, etc (bis). Quant au grunge pur et dur, il nous offrait à cette époque ses deux plus grands albums, le tempétueux Badmotorfinger (Soundgarden) et le crépusculaire et indispensable Dirt (Alice In Chains), disques autrement plus créatifs, poignants et riches que le très vulgaire Nevermind et son son calibré pour MTV.
MTV justement : venons-y. Car si quelques gardiens du temple grunge se sont
alors émus de voir Cobain et ses ouailles pactiser avec la multinationnale du clip décérébré (pléonasme), admettons que le rebelle Cobain a toujours été plus proche de Beavis & Butthead que
de Jeffrey Lee Pierce (qu'il ne connaissait sans doute même pas, comme quatre-vingt dix neuf pourcents de l'humanité jusqu'au début des années 2000). A moins qu'on ait loupé un épisode, auquel
cas que les puristes n'hésitent pas à nous rappeler à quel moment Kurt Cobain a jamais été une icône radicale refusant la compromission avec le business... ? Quand il posait avec sa dinde en
couverture d'un magazine de charme rien que pour faire péter ses ventes ? Quand il rompait sans remord son contrat avec le respectable Sub Pop pour filer chez Geffen ? Quand il refusait de
tourner avec son idole Neil Young sous le prétexte effectivement très rock'n'roll que Nirvana était trop connu pour assurer une première partie ? Quand il refusa de jouer dans des stades ? Soit,
mais on admettra que si désormais le bon sens le plus élémentaire est considéré comme un acte de Résistance, notre monde est très mal barré (hypothèse probable, sinon certaine). Allons allons :
on peut éventuellement accepter que quelques anciens ados devenus de respectables pères de famille continuent à rêver de Nirvana comme LE groupe de leur époque (la nostalgie, camarade !)... mais
croire que Cobain était un authentique rebelle, non, impossible - ça frôle le révisionnisme.Alors non, rien d'étonnant à ce qu'on retrouve Cobain quelques années plus tard au milieu d'un parterre de fans triés sur le volet, massacrant ses propres compositions en commettant le péché ultime du rocker : jouer de la guitare assis. C'est que justement, Cobain souffrait de ce vieux complexe des rockers bruyants adulés par les jeunes, complexe que nous nommeront faute de mieux : quête effrénée de respectabilité. La maladie est connue, quoique très mal traitée aujourd'hui encore, et nombreux sont les héros tombés au champ d'honneur par sa faute. Simplement en général elle est surtout mortelle chez les rockers de plus de trente ans - Cobain est un de ces très rares cas foudroyés avant cette date (quelqu'un de mauvaise foi irait sans doute dire que Nirvana a inventé le too less too soon). Le rebelle préféré des petites filles n'avait le soir venu qu'un seul rêve : qu'on l'aime pour ses chansons et pas pour son attitude. De ce point de vue aucun problème : d'attitude, Kurt n'avait point. Son attitude était de ne pas en avoir, tout le monde l'a gobé à l'époque mais tout le monde se défonçait beaucoup trop : imaginerait-on un comique venant s'adresser à son public en disant Moi, ce qui me rend drôle, c'est que je ne le suis pas ? Du délire pur et simple.
C'est dire si Cobain était né pour jouer unplugged à New York ou ailleurs, et c'est dire si sur cet album il sut trouver ses marques sans difficultés. C'est d'ailleurs bien ça le problème : on ne peut pas rejeter ce disque désolant de molesse et de consensualisme en disant Non, j'aime pas - ce n'est pas le vrai Cobain. Par ce que justement : MTV Unplugged in New York c'est tout à fait le vrai Cobain, c'est Cobain tel qu'il aurait toujours dû l'être, c'est l'essence même de Cobain. Soit donc un mec mou déjà vieux à seulement vingt-six ans, un hippie de la pire espèce adorant les gilets en laine de mouton, gémissant sur des guitares acoustiques au milieu de flight-cases en toc et d'un décor flower-power des plus à propos (mais il est vrai qu'on n'attendait pas non plus de white riot de la part d'un mec ayant conclu sa note de suicide par les mots : Peace, Love & Empathy). Des hymnes ? De la rage adolescente ? Du groove ? De l'énergie ? Du danger ? Attendez : mais vous pensiez quoi ? Avoir affaire à un disque de rock ? Que nenni : MTV Unplugged in New York, dès sortie, trouva sa juste place dans les bacs variétés internationales des supermarchés, c'est d'ailleurs un des albums favoris de... ma mère. Rien d'étonnant à cela : MTV Unplugged in New York est, de manière plus générale, le disque « rock » préféré des gens qui ne connaissent rien au rock, l'un des seuls disques « rock » qu'on puisse trouver aux côtés du dernier Bruel et du nouveau Zazie. Il entre dans cette catégorie très fermée qu'on pourrait nommer « le rock et la folk pour les nuls », catégorie réservée à la crème de l'élité émtivienne, d'Alanis Morissette à No Doubt en passant par les Fugees, Sheryl Crow, le dernier Noir Désir et le premier Manu Chao. Bref : le disque rock favori des anciens amateurs de rock rentrés dans le rang, qui jettent une oreille occasionnelle à RTL2 histoire de se tenir au courant et qui se retrouvent à vous dire sur un ton de grands spécialistes (parce qu'ils sont vieux, donc des références) : AH ! NIRVANA ! L'Unplugged, c'est leur meilleur album. Et nous, en face, on s'étrangle, on se met à transpirer... lorsque souvent ils ajoutent : Et ma chanson préférée, de loin, c'est « Plateau ». Comment leur répondre poliment ? Si cet article sert au moins à ça, je n'aurais pas perdu ma journée.
Car au-delà du symbole ironique d'une idole des ados avouant n'être qu'un papi rêvant de jouer du banjo sous le porche de sa maison, force est de reconnaître que le répertoire n'est pas au niveau habituel de Nirvana, loin, très loin de la rage et de la puissance d'In Utero... album dont, justement, ce show tévé devait rebooster des ventes jugées décevantes par le label. Tout s'explique : Geffen a encouragé Cobain dans son trip songwriter dans le seul but de lisser tout ce qui dépassait chez un groupe qui, reconnaissons-lui au moins ça, venait de commettre un authentique suicide commercial. Pari gagné : vous prenez tout ce qui était bien sur In Utero, vous l'enlevez, vous le remplacez par des violons... et voilà : vous avez l'Unplugged in New York, le grand manifeste de liberté artistique d'un Cobain particulièrement grotesque lorsqu'il embauche aux guitares les fades Meat Puppets (seconds couteaux alternatifs aussi sympathiques qu'anecdotiques) histoire de se donner une caution indé. C'aurait d'ailleurs pu marcher s'il n'avait pas eu l'idée malencontreuse (mais Cobain était habitué des mauvaises idées - il avait quand même épousé Courtney Love) d'interprêter non pas un, mais trois de leurs titres. « Plateau » (le fameux), « Oh me » et « Lake Of Fire » - soit donc la trilogie la plus odieuse de l'histoire du grunge.
Ah ça : Nirvana y va à fond dans le mauvais goût, et ça ne s'arrête pas à l'accordéon kitsch du tragique « Jesus doesn't want me for a sunbeam » ou aux piaillements pathétiques du chanteur sur « Lake Of Fire ». Dans son ensemble, MTV Unplugged in New York n'est rien d'autre qu'une tragique et monumentale faute de goût, omettant les vraies bonnes chansons du groupe (« Drain you », « Serve the servants ») pour se concentrer sur des reprises de seconde main (à commencer bien sûr par celle d'un Bowie mineur - pas difficle avec ça de faire mieux que l'originale), délivrant une version loukoum de l'autrefois sarcastique « On a plain » et nous bassinant encore et encore avec la pontifiante « Come as you are » et la toujours très emmerdante « Polly ». Le souffre, la sueur ? Au placard : MTV Unplugged sent la fête du lycée et les apprentis guitaristes reprenant des chansons à papa au milieu de la cour de récrée (pour la transgression on reviendra). Là où même le gentil Springsteen l'avait jouée provoc' en électrifiant sa guitare au bout de deux morceaux, l'élève Cobain rend une copie appliquée et régulièrement soporifique (« Something in the way », « All apologies »), cherche en vain la définition du mot intensité le temps de l'intro (« About a girl »), croit la trouver en délivrant une version il est vrai somptueuse de « Pennyroyal Tea », se rend compte que c'était une fausse alerte, finit par renoncer et se contente de jouer de la folk pour bobos jusqu'à la fin du concert. Fin qui sera, bien évidemment, la mythique reprise de « Where did you sleep last night ? », plutôt réussie au demeurant - mais c'est sans doute parce que déjà à la base c'est une chanson de pépé. Au terme de ces quatorze titres de supplice qui invariablement depuis quinze ans remplissent tous les rockers mous d'allégresse, il faut bien se rendre à l'évidence et avouer que l'incandescence de « Smells like teen spirit » est aux abonnés absents - reconnaissons néanmoins à Cobain une certaine présence d'esprit dans la non-sélection du morceau qui fit de lui une star. « Dumb » correspond nettement plus à l'humeur du moment, quel dommage que sans la réverb' d'origine sur la voix on se retrouve à - horreur - comprendre les paroles : Mon cœur est cassé, mais j'ai de la colle. Et nous qui écrivions ça au blanco sur nos classeurs de biologie, persuadés d'avoir trouvé là un aphorisme qui pouvait changer notre vie. A notre décharge, nous ignorions tout autant ce qu'allait être notre vie que ce que signifiait le mot aphorisme.
Allons, histoire de mettre le coup de grâce et plutôt que de s'imposer un extrait d'un ennui mortel, terminons en écoutant un morceau de l'unplugged... d'Alice In Chains. Le véritable live grunge ultime, le disque quintessenciel du genre. L'oreille attentive notera qu'en dépit des bougies l'aura de Layne Staley est infiniment plus malsaine et dangereuse que celle de Cobain, et que ce seul morceau est plus nerveux que tous ceux du disque de Nirvana réunis...
Toute légende a ses avantages, ses inconvénients et ses errements. Celle du Velvet Underground ne fait pas exception à la règle, dont la dimension considérable a fini par rendre complètement caduque le nom du groupe (ce même nom qui en 1967 sonnait comme un manifeste). Car bien sûr cette légende doit beaucoup à la fameuse phrase de Brian Eno (mais si vous, vous le connaissez : le producteur du dernier Coldplay) qui déclara un jour que seules mille personnes avaient acheté le premier album du Velvet à l'époque, mais que chacune de ces mille personnes avait fondé un groupe. Bon. Outre le fait que c'est complètement faux (il faudra attendre dix ans pour entendre un seul groupe influencé par le Velvet), c'est tout de même très réducteur dans la mesure où cela occulte une vérité beaucoup plus crue et moins glorieuse : l'esprit sexy et aventureux du Velvet Underground s'est tari tout seul après son premier album, le second est une catastrophe et s'il ne s'est pas vendu c'est tout simplement parce qu'il est en lice pour le titre de pire album rock de tous les temps. A vrai dire c'est presque rassurant : on n'ose imaginer ce que serait devenu le monde si « Sister Ray » avait déclenché un authentique phénomène de société. Sans doute se serait-il désintégré.
Attention : loin de nous l'idée de remettre en cause l'importance du Velvet Underground - sans doute un des plus grands groupes de tous les temps. Simplement entre deux chefs d'œuvre (le surestimé The Velvet Underground with Nico et le sous-estimé The Velvet Underground) Lou Reed s'est payé un acid-trip de la plus pompeuse élégance, un objet musical non-identifié qui aujourd'hui encore berce chaque soir des cohortes de snobs persuadés que le rock'n'roll est une musique sérieuse, un art majeur, un genre de poésie moderne - liste de conneries post-modernistes évidemment pas exhaustive. Passe encore que certains prennent un malin plaisir à traîner dans la boue les authentiques pitreries de Jim Morrison, qu'on nous dise que les Doors sont un groupe surestimé à la musique bouffie de prétention. Ce n'est pas forcément vrai, mais c'est défendable. En revanche que les détracteurs du blues crépusculaire du grand Jim se pâment devant le génie du Velvet Underground (le "vrai", celui de 1967 / 68, période John Cale)... là par contre, on excusera les vrais amateurs de musique de rire à gorge déployée. Car White Light / White Heat est une catastrophe auditive sans précédent, un tsunami bruitiste désespérant de par sa lourdeur et sa prétention.
Il s'agit en fait du premier signe de désolante récupération du rock'n'roll
par les élites bourgeoises adeptes de l'intellectualisation des débats, rien de très étonnant de la part d'un type qui à la même époque déconseillait formellement à Bowie de fréquenter ce nigaud
d'Iggy Pop. Car pour Lou Reed, la musique était un Art avec un grand A, et le bruit de White Light / White Heat un genre de bruit magique sans commune mesure avec celui des Stooges qui
n'était que bourrinnage inculte. Autant vous dire que quand on écoute dans la foulée WH/WL et le mythique premier Stooges (sorti quelques mois plus tard et produit par un John Cale en
pleine contrition) il n'y a pas vraiment débat : d'un côté la sauvagerie de l'Iguane s'exhibe au long d'une poignée de chansons tellement magistrales que même les ratées (« Ann », « Little Doll
») sont des pépites ; de l'autre la vanité de Lou Reed tutoie des sommets de médiocrité élitiste durant huit minutes d'un monologue morbide sur fond de machine à laver en mode éco. Titre du chef
d'œuvre : « The Gift ». Au moins ces gens-là avaient-ils de l'humour.On rétorquera que tout ceci n'est pas bien grave, que c'était une question de contexte aussi, de démarche... mon œil : les snobs auront beau jeu de défendre cet album, ils ne feront gober à personne qu'ils s'envoient les dix-sept minutes (!) de « Sister Ray » tous les matins au réveil. En tout cas moi, je le dis avec d'autant plus de franchise que tout le monde connaît mon affection pour le Velvet : je n'ai jamais écouté « Sister Ray » jusqu'au bout (jamais pu dépasser le solo de scie-sauteuse à 15.40). De toute façon les quinze dernières minutes ne font que reproduire les deux premières, alors soit ce n'est pas du pompeux au sens Je me prends pour un musicien classique qui a écrit une symphonie... mais est-ce vraiment mieux ? Au moins quand Rhapsody écrit une insupportable sonate heavy-metal d'un quart d'heure, le groupe de dégénérés italiens a t'il la politesse de ne pas se foutre de la gueule de l'auditeur et de proposer plusieurs thèmes distincts. Lou Reed et John Cale ne se donnent pas cette peine, c'est tout de même assez confortable d'être chouchouté par le petit commité ultra-snob (et surtout ultra-défoncé) de la Factory de Warhol : quoique vous fassiez on va vous trouver génial - à quoi bon se fatiguer ? L'anecdote est connue depuis que Nick Kent le premier osa dire la vérité sur Lou Reed dans son incontournable « The Dark Stuff » : un jour que Lou Reed jouait pour la première fois « Here come the waves » au reste du groupe, John Cale improvisa une partie de violon tellement réussie que Sterling Morrison et Moe Tucker ne purent s'empêcher de le féliciter. Réaction de Lou Reed : « Je savais que tu allais faire ça ; j'avais anticipé ton improvisation et construit le morceau en ce sens ».
Cette historiette en dit long sur la figure de Lou Reed ; elle dit surtout l'essentiel sur l'état d'esprit archi-mégalo (et encore : le mot est faible) dans lequel a été composé White Light / White Heat (à noter que personne n'a jamais su ce que signifiait ce titre). On sait gré le Velvet de ne jamais avoir sombré dans les errances psychédéliques de ses contemporains, mais le jeu en valait-il vraiment la chandelle ? Il y a bien évidemment un lien direct entre cette chronique et le précédent Top Of The Flops Of The Blogs Of The Pops : White Light / White Heat n'est autre que cet album odieux qui popularisa l'idée anti-rock selon laquelle plus c'est moche, plus c'est génial. Ca travaillait déjà Reed et Cale depuis quelques temps (il suffit d'écouter « Black Angel Death Song », sur l'album précédent, pour s'en convaincre) ; lâchés par l'encombrant Warhol à la non-production (car le premier Velvet n'est pas produit, tout le monde le sait même si par convention les amateurs de rock font mine de ne jamais s'en être rendu compte en quatre décennies) ils se sont fait un petit plaisir sadique - pour autant l'auditeur est-il obligé de sombrer dans le masochisme ? Sur WL/WH la volonté de faire moche, sale, dissonnant et inaudible est évidente, j'en veux pour preuve que lorsque par hasard les deux compères tiennent une bonne mélodie (« I heard her call my name ») ils la couvrent tellement de larsens et de disto qu'elle en devient le plus mauvais morceau de l'album (c'est bien entendu volontairement que j'emploie le terme morceau plutôt que le terme chanson). Ou alors ils la sous-arrangent avec une évidente jubilation, ce qui fait que « White light / White Heat » est d'une molesse à pleurer (surtout quand on connaît la version nerveuse et redoutable de Bowie sur Ziggy Stardust - The Motion Picture Soundtrack) et qu'à l'écoute de « Here she comes now » ceux qui en doutaient découvriront enfin pourquoi la basse est un instrument essentiel à la bonne marche d'une chanson pop.
Quarante ans après il serait bien entendu complètement vain d'essayer de comprendre le pourquoi du comment de l'étrange culte entourant cet album pitoyable réussissant la prouesse d'être à la fois le pire album et de Lou Reed, et de John Cale, et des années 60. Après tout : de tout temps il y eut des élitistes prêts à écouter n'importe quoi pour se différencier (à ce propos on rappellera que contrairement à une idée reçue stupide le public qui se procura cet album à sa sortie n'était pas composé de vrais passionnés de musique résistant au rock commercial de l'époque mais de deux cents illuminés new-yorkais dont la plupart travaille aujourd'hui à la bourse ou dans des banques - enfin non : la plupart a claqué d'une overdose depuis longtemps, en fait). Sans aucun doute la réhabilitation de Lou Reed dans les senventies (quand il a décroché ses deux tubes et demi) a t'elle eu une influence déterminante sur la carrière posthume d'un disque que tout le monde aurait oublié sans cela. Toujours est-il que White Light / White Heat, en plus d'être inécoutable (du moins en restant sobre) est également détestable en cela qu'il fut le premier d'une longue série de disques odieux où des rockers nombrilistes sortis des grandes écoles se sont mis à jouer les musicologues rêvant de rivaliser avec les génies de la musique contemporaine. On peut se moquer des prog-rockers, l'idée n'en est pas moins la même : faire avancer le rock. Eurk...! on le disait plus haut : dans le fond, ça ne vaut pas mieux que le metal symphonique ; ce n'est ni plus audible (à vrai dire ça l'est même encore moins) ni plus modeste. Las : c'est crédible (!). En grande partie à cause de Lester Bangs, dont on rappellera pour l'occasion qu'il n'a jamais découvert un seul groupe valable et passa l'essentiel de sa carrière à se faire plaisir en étant injuste avec les groupes qui marchaient et en encensant des groupes déjà connus mais pour la plupart dissouts depuis des années. Tout s'explique.
Histoire de prouver qu'il n'y a pas une once de mauvaise foi dans cette chronique, je propose que nous écoutions tous ensemble le chef d'œuvre « Sister Ray ».
...
Nous étions jeunes et rebelles et on portrait des jeans déchirés et des chemises à carreaux. On avait bien entendu les cheveux gras, et on aimait Dinosaur Jr, Pavement, Guided By Voices et... Sebadoh, évidemment. Sebadoh plus que tout, en fait, parce que c'était le plus rock du lot, le plus nerveux, le plus abrasif. C'était aussi le plus grunge, au sens littéral du terme - le plus sale. Rétrospectivement ç'avait sans doute sa petite importance.
Se repasser Bubble & Scrape quinze ans plus tard a quelque chose
d'assez perturbant, quelque part entre la madeleine de Proust et le voyage dans le temps. Sauf à être un incurable nostalgique de la belle époque alternative difficile de crier au génie à
l'écoute d'un album affreusement brouillon et dont les dissonances, si séduisantes en 1993, apparaissent aujourd'hui un tantinet désuètes. Et, en tout cas, particulièrement soûlantes. Au plus
fort de l'éphémère vague lo/fi Sebadoh était considéré par les gens cultivés comme le groupe le plus passionnant de son temps - autant vous dire qu'en 2008 on arrive même plus vraiment à en
sourire. Quelle surprise que Pavement ait traversé les époques, et aucun autre de ses collègues d'alors. Ah ça, le patron de Sebadoh, Lou Barlow, était effectivement le compositeur le plus
prolifique de sa génération. Personne n'a eu de cesse de le répéter à loisir à chaque nouvelle parution du collectif. Comme si la quantité avait jamais fait la qualité... pourtant il n'aura
échappé à personne que Frank Black a écrit plus de chansons que la plupart des grands songwriters 70's qu'il adore...Lou Barlow, c'est un peu pareil. Sauf qu'il écrivait quand même plus souvent des arrangements que des chansons, et qu'il les aimait les plus moches possibles. Ses arrangements... et ses chansons. Si vous vous êtes toujours demandés ce que signifiait l'adjectif dissonnant on vous conseillera de vous jeter sur l'œuvre de Lou Barjot, c'est à peu près la seule utilité qu'on puisse encore lui trouver aujourd'hui. Pour être tout à fait exact ses disques sont une espèce d'ode ultime à la laideur absolue. Sans doute lui a t'on dit un jour que le rock'n'roll ne devait pas être aimable, et sans doute qu'il a pris la phrase au pied de la lettre. Résultat le refrain de « Flood » n'évoque pas grand chose d'autre qu'un type en train de vômir. Et lorsque Barlow la joue romantique sur « Happily Divided » on s'interroge : y a t'il plus de chances de croiser dans sa vie un alien ou bien une fan féminine de Sebadoh ? Quand son collègue de Pavement, Stephen Malkmus, écrivait des choses sublimes comme « Elevate me later », Barlow rédigeait sur un coin de table des trucs aussi passionnants que « No way out » (genre de love-song pour grille-pains dépressifs), chantait comme un Jean-Louis Aubert apoplexique (la bien nommée « Fantastic Disaster ») et réussissait la performance de publier tous les deux ans un album plus laid que le précédent. De ce point de vue au moins Bubble & Scrape, qui fit exploser Sebadoh à l'échelle planétaire (principalement chez les clochards, soit), enfonce royalement son prédécesseur, le déjà bien peu supportable III. Il réussit en plus la prouesse de bien se vendre, enfin prouesse c'est vite dit : pour avoir appartenu à l'un des plus grands groupes de tous les temps (Dinosaur Jr, au sein duquel il n'a du reste rien composé de mémorable - deux chansons en trois albums... pas de quoi se la raconter) Lou Barlow bénéficiera sans doute éternellement d'un capital sympathie inversement proportionnel à la qualité de ses compositions. L'honnêteté oblige à reconnaître que son jeu de basse est grandiose, cela suffisait-il pour autant à en faire une icône ? La question demeure posée et s'avère d'autant plus gênante que quinze ans plus tard Barlow demeure une référence pour un nombre incommensurable de gens se croyant sincèrement des esthètes sans savoir qu'ils ne sont que de pathétiques petits snobs accordant un crédit démesuré à n'importe quel guignol intello vendant moins de cent mille exemplaires. Parce que si certains disques peuvent prêter à la controverse, si certaines œuvres peuvent éventuellement prêter à débat... on conviendra qu'il faut quand même des dispositions auditives tout à fait spécifiques pour trouver quelque chose comme « Elixir is zog » agréable à écouter !
Heureusement nous vivons dans un monde raisonnable : en 2008 plus personne n'aurait l'idée de se réclamer de Sebadoh ou de de s'inspirer du ridicule gimmick introductif d' « Emma get wilde » (dont on ne rappellera jamais assez qu'il portrait initialement le titre beaucoup plus justifié d' « Emma get mad »). Barlow lu-même, qui sans doute culpabilisait un peu à force, a fini par prendre la saine initiative de redevenir le bassiste de Dinosaur Jr - on ne l'a jamais trouvé aussi symapthique que sur Beyond l'an passé (sans doute parce qu'il n'en signait qu'un seul titre ? Le plus mauvais, en plus - et ce n'est même pas de la mauvaise foi).
Alors pourquoi rééditer aujourd'hui Bubble & Scrape et ainsi raviver les vieilles blessures ? La réponse est évidente, limpide, il suffit de s'arrêter sur les titres (plus grotesques les uns que les autres) des morceaux : Barlow milite pour le sado-masochisme auditif. A peine nous étions-nous réconciliés qu'il a fallu qu'il remette ça, avec du rab en plus : cette nouvelle édition est dix fois plus longue (donc dix fois plus excitante ?) que la première. Or donc à part un masochiste qui aurait envie aujourd'hui d'écouter le même album pourri de 1993 agrémenté de seize titres supplémentaires, principalement des démos... à moins que justement le but secret de cette réédition soit de mettre fin au suspens : non, les chanson de Sebadoh n'étaient pas déjà des démos. Cette rumeur odieuse n'était propagée que par des fans de Pavement voulant asseoir la popularité de Stephen Malkmus (gagné). Les chansons de Sebadoh étaient travaillées et achevées. La preuve : la version démo de « Telecosmic Alchemy » est bel et bien encore plus inaudible que l'originale. La vérité est enfin réablie. Mais avions-nous vraiment envie de la connaître...?
Ou du moins d'alarme.
Le sujet est bien sûr glissant, dangereux, mais les faits sont pourtant là. Bien en évidence. Un rapide coup d'oeil au Monde du Rock suffit à s'en convaincre : notre belle blogosphère sombre chaque jour un peu plus dans la druckérisation la plus dérangeante.
Il y a quelques années, un débat chez les blogueurs musicaux débouchait sur une hilarante explosion de mauvaise foi façon Le Rock Progressif.
Aujourd'hui, quand les blogueurs débatent, ils parlent du clip de Justice. Comme tout le monde, avec le même sérieux et les mêmes arguments que des journalistes de Télérama ou du Nouvel Obs.
Il n'y a pas si longtemps encore, la devise de nos amis de Planet Gong : Rock'N'Roll et mauvaise foi, sonnait comme une lapalissade.
Elle sonne désormais comme un vieil adage de ma grand-mère.
Que s'est-il passé ? Il serait sans doute long et fastidieux de retrouver les causes premières de cette jeanlouisaubertisation des esprits. La plupart de nos analystes considèrent néanmoins que le principal coupable se nomme G.T. et que son crime est d'avoir conçu le Classement des blogueurs, activité (au demeurant sympathique) qui concentre une somme impressionnante d'idées absolument anti-rock'n'roll :
- être sérieux dans sa notation : Si je note le Nick Cave je lui mets 3, alors je préfère ne pas le faire, ce ne serait quand même pas juste. On rêve.
- être ouvert à toutes les musiques : la pop fadasse de Nada Surf, le rap commercial de Snoop Dog et la soul pour mémé de Duffy sont bels et bien représentés dans l'exercice. On s'étrangle.
- être poli et consensuel à en crever avec tous les participants : Cher Thierry, je m'excuse de vous demander pardon, mais je ne suis pas tout à fait d'accord avec votre point de vue sur Adam Green. Son dernier album me parait (mais ce n'est que mon avis) d'une qualité tout à fait acceptable. Mais bien sûr, cher ami, je comprends et respecte votre position, je dirais même que je suis d'accord avec vous, quoique me montrant plus généreux dans la notation. On meurt.
Et ainsi de suite deux fois par mois, le tout animé par G.T., son dictionnaire et sa calculette, entre deux réunions du Club d'Echecs.
C'est lorsque klak a publié son classement des meilleurs disques des années 2000 avec deux ans et demi d'avance que je me suis vraiment rendu compte que nous n'étions pas loin de toucher le fond. Les classements des meilleurs disques de l'année, du mois, de la semaine... les playlists ultimes pour partir sur une île déserte (quelle idée à la con, entre nous : un rocker sur une île déserte...) ... les Tops 50 des cent disques essentiels depuis l'invention du tourne-disque... et chacun qui bien sûr y va de son petit commentaire, de son petit ajout, de sa petite précision savante... ceci, chers amis, n'est plus possible. Qu'est devenue notre rock'n'roll attitude ? A t'elle été définitivement convertie en listomanie de bas étage...? L'art de la critique rock n'est-il pas aussi de déchirer avec panache ?
Je vous propose donc une activité d'utilité publique afin que chacun d'entre nous puisse se retrouver. Enfin.
Aujourd'hui, 08 Juin 2008, j'ai décidé de vous ouvrir les portes du Top Of The Flops. Oui Monsieur. Oui Madame.
Je propose que nous nous réunissions autour d'une activité fédératrice se situant à l'exact inverse du Classement des blogueurs, activité que nous nommerons faute de mieux : Le Pire Album de tous les temps.
De quoi s'agit-il ? Tout simplement d'une invitation à la casse en règle, à la méchanceté gratuite, à la mauvaise foi la plus totale et, il faut bien le dire aussi, au rachat de certains péchés commis par nos aînés (ceux-là même qui firent de "Hotel California" un megaseller qui reste encore aujourd'hui l'un des morceaux rock favoris de ceux qui n'ont pas la moindre idée de ce qu'est le rock). La règle est simple :
- chacun choisit le disque qu'il déteste le plus du groupe qu'il déteste le plus. Il lui fait sa fête, et il vient nous prévenir pour être linké sur la page officielle qui sera ouverte à cet effet.
- on choisit un disque qu'on déteste... mais un disque crédible, sinon ce n'est pas drôle. Cracher sur Kyo, ça n'a aucun intérêt. On sait déjà tous que c'est de la merde. C'est quand même nettement plus intéressant de le faire sur la musique de supermarché de Massive Attack, non ?
(vous voyez... j'en suis déjà à l'échauffement)
- interdiction de tirer sur les ambulances (soit donc sur des disques que personne n'achète)
- interdiction d'utiliser des gros mots (une liste des expressions proscrites sera mise sur pieds prochainement, mais nous pouvons déjà citer entre autres : nuance, subtilité, à mon humble avis, pour être honnête, objectivement... )
- par contre, il faut quand même utiliser des mots, hein (je veux dire : écrire un vrai article, pas juste Radiohead c'est de la merde...)
- toute personne souhaitant participer est bien entendu la bienvenue, quand bien même elle n'aurait pas de blog musical voire pas de blog du tout (la rubrique External Affairs rouvrira ses portes pour l'occasion)
- au terme de l'été, nous aurons (je l'espère) une très jolie liste de pires albums de tous les temps, qui se soldera bien entendu par l'élection du Pire Album Ultime (il y a des chances que c'en soit un de U2, j'en ai conscience, mais essayons quand même).
- a noter enfin que toute personne ayant la frousse d'attirer des fans furax du disque incrimé et de se faire copieusement insulter... a toujours la possibilité de publier son article dans nos pages ; ici, on aime bien ça. Se faire insulter (pourquoi croyez-vous qu'on fréquente KMS ?).
Si vous souhaitez participer et redonner un sens à votre vie rock'n'roll, inutile de vous inscrire préalablement. Il suffit juste de le faire, et de nous le signaler. Nous conviendrons d'une date officielle de lancement pour cette activité estivale. Pourquoi pas le 21 juin ? Histoire de vraiment faire sa fête à la musique (sourire sadique)...
A noter que toute personne qui commentera cet article en disant Bah non, j'suis désolé, j'ai pour principe de ne parler que de ce que j'aime verra son commentaire supprimé et son adresse IP bannie du Golb jusqu'à la fin de l'été.
Bon dimanche rock'n'roll à tous.
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Amours Suprêmes (Daniel Darc, France, 2008)
A vous je ne mentirai pas : le second anniversaire de ce blog m'a plongé dans des abymes de mélancolie. Le premier s'était fait dans la liesse. Le second, bizarrement, a été l'occasion d'une espèce de rétrospection aussi nécessaire que désagréable. Arrivé à un certain stade de sa vie bloguienne vient l'heure des bilans...et le Top Of The Flops ne fait pas exception à la règle. Rubrique phare du Golb au moment de sa création, restée chère au cœur des lecteurs les plus anciens...cette dernière est de loin celle des catégories golbiennes à avoir le plus souffert de l'épreuve du temps. C'est même peut-être, bien plus que le Journal du dépressif, l'aspect de ce blog qui témoigne le plus de mon évolution personnelle. Autrefois je tirais à boulets rouges sur tout et n'importe quoi. Aujourd'hui entre le moment où j'ai l'idée d'un TOTF et celui où je l'écris il se passe plusieurs mois, et on ne tire plus vraiment sur les ambulances. Seuls les artistes bénéficiant d'une hype raisonnable y ont désormais droit, ceux qui réussissent encore à fédérer quelques fans sans s'attirer les moqueries des esthètes. Bref : hier c'était Jean-Louis Murat plutôt que Madonna. Aujourd'hui c'est Daniel Darc plutôt que...Madonna, aussi (enfin : non plus).
Mais le plus triste dans cette histoire c'est qu'après un bref retour en arrière je me suis aperçu que les TOTF n'étaient jamais aussi réussis (c'est à dire vengeurs et teigneux) que lorsque je cognais sur des gens que j'aimais bien. Ca, ça m'a vraiment beaucoup angoissé...à tel point que j'ai presque été tenté, durant un bref mais interminable instant, de chroniquer le dernier Darc en faisant preuve de bonne foi. Idée allant évidemment à l'encontre du concept même de cette rubrique. C'est à peu près à ce moment-là que j'ai songé à mettre la clé sous la porte : ma rock'n'roll attitude s'en était définitivement allée. Et là...un miracle a eu lieu. Rien moins. Figurez-vous que mon lecteur MP3 en shuffle a eu l'idée folle (mais salvatrice) de passer « Aussi belle qu'une balle » (classique taxigirlien de 1986). En entendant ce titre irréprochable...j'ai tout simplement, comme Daniel avant moi, retrouvé la foi. Sauf que la mienne était mauvaise. Pas de bol pour Daniel.
La Foi justement ne serait-elle pas le principal problème de Daniel Darc ? A l'instar de son idole Johnny Cash, l'ex leader de Taxi Girl a retrouvé la sienne en cessant de se droguer. On est ravi pour lui. Fallait-il en faire toute une discographie pour autant... ?...la question mérite d'être posée. Plus de vingt ans après son premier opus en solo (adorable Sous influence divine) Darc n'a toujours pas compris qu'il ne suffisait pas d'écrire les mots Paradis, Enfer, et Dieu quatorze fois par album pour que l'auditeur ressente sa Foi la plus profonde. On ira même jusqu'à avancer sans trop se découvrir que ce serait plutôt l'inverse : la Foi inébranlable n'a guère besoin d'être scandée à longueur de chansons. Elle est là, elle se sent et ne se discute pas. L'indicible requiert un minimum de subtilité lorsqu'on souhaite l'exprimer, non ? Nick Cave n'a jamais eu besoin de parler d'Enfer de Paradis ni de Purgatoire pour que se dégage de son oeuvre un mysticisme poignant, complètement barré à ses débuts et d'une sobre élégance depuis une dizaine d'années. A l'inverse de celles de Darc et de tant d'autres, ses chansons les plus profondément mystiques (« Into my arms », « God is the House ») sont construites contre les clichés, colifichets, et images d'Epinal - allant jusqu'à détourner le langage biblique traditionnel pour bâtir tout un univers dessus. C'est infiniment plus touchant que quand Darc cite la Bible au milieu d'une chanson (très bien) arrangée par Jacno (« Sous influence divine ») ou met en musique le « Psaume 23 » (sur Crève-cœur). Dans le fond (et c'est quelqu'un qui a retrouvé la Foi il y a peu qui vous le demande) que penser d'un type qui au bout de vingt ans a encore besoin de raconter à la terre entière qu'il croit en Dieu ? De la part de n'importe quel chanteur de variété on trouverait sans doute ça absolument grotesque ou vulgairement prosélytique. Dans le meilleur des cas on se dirait que ça commence à salement sentir la méthode coué, un peu comme un gosse qui réciterait chaque soir le Notre Père en espérant qu'un truc va se produire qui n'arriverait jamais - mais va continuer quand même hein...dans le doute. La vérité c'est que si Obispo adaptait le « Psaume 23 » avec un clavier Bontempi tout le monde serait d'accord pour dire que c'est de la merde. Quand cela vient de Daniel Darc, artiste sensé être crédible...c'est profondément émouvant, c'est merveilleux, c'est Crève-cœur, album vendu par palettes entières qui fit découvrir l'ex leader de Taxi Girl à toute la génération Cali (la double peine en somme). L'expression vaste fumisterie ne semblera pas déplacée dans ce cas précis.
Johnny Cash ! Répondront alors en chœur les (forcément) fervents supporters du damné du rock français. Ah bah oui alors : Johnny Cash. Il a bon dos, le pauvre homme en noir. Sous prétexte que la Statue du Commandeur a chanté sa Foi en long en large et travers il faudrait donc se coltiner sans broncher tous les caprices de rockstars récemment converties au christianisme comme d'autres se mettent au bouddhisme ? Loin de moi l'idée d'accuser Darc de ne pas être sincère dans sa Foi (on admettra qu'il y a sans doute plus hype et vendeur que la Foi inébranlable en notre Seigneur). Néanmoins on frôle le révisionnisme musical dans la mesure où les albums les plus mystiques de Cash sont sans doute ses plus mauvais et de très loin. Pas parce qu'ils sont mystiques, mais parce qu'on y retrouve absolument rien de ce qu'on aime chez lui - à savoir sa rage et son ironie souvent cruelle. A Believer sings the Truth pourra sembler attachant à quelqu'un de plus tolérant que son auteur, ça n'en reste pas moins un album affreusement médiocre dans lequel Cash interprète principalement des niaiseries sans intérêt mis à part pour quelques grenouilles de bénitier. Bien sûr il est sincère...mais depuis quand la sincérité permet-elle d'évaluer la qualité d'une œuvre ? Non, les morceaux mystiques de Cash qui vont droit au cœur sont ceux (pas si nombreux) qu'on retrouve au gré des compiles des années 60, et bien sûr ceux qu'il a enregistré sur le tard, dans les années 90 et 2000...et une demi-seconde d'écoute de « Spiritual » * suffit à souligner que même si le texte est simplissime on est à des années lumières de ce que le même Cash pouvait produire vingt ans plus tôt sur le même sujet. A croire que la Foi, comme tout dans ce bas monde, gagne à être mûrie et domptée.
Cette question évacuée (et vous noterez avec quelle délicatesse j'a évité de souligner que les disques de Dylan que Darc préfère sont Saved et Shot Of Love - je ne voudrais pas le charger) revenons à Crève-cœur, ce disque si émouvant de Darc le survivant qui a enfin trouvé la Rédemption avec un grand R. Enfin c'est ce qu'on a cru à l'époque, parce que force est d'admettre que la rédemption par la médiocrité n'a quand même rien de très excitant. Attention : je ne dis pas que Crève-cœur est un disque médiocre. Ce serait pousser la mauvaise foi à un degré tel que ça n'en serait plus crédible. C'est assurément un bon album, son problème est juste d'avoir été atrocement surestimé à sa sortie. Faut-il ne pas l'avoir écouté longtemps pour ne pas se rendre compte que l'ouvrage, effectivement poignant par moment, est aussi long que répétitif, manque de nerf autant que de compositions ambitieuses, et qu'après avoir eu pendant toutes les années 80-90 la sensation que Darc était en train de crever...on avait désormais la sensation qu'il chantait depuis son cher Paradis - c'est à dire de manière absolument désincarnée. D'ailleurs il ne chantait plus vraiment, syndrome dit du Survivant Renaud oblige - à la différence notable que si Renaud a toujours très mal chanté Darc fut quant à lui un chanteur au talent indéniable. Le voir sombrer dans un talk-over de plus en plus envahissant pour faire mode avait en 2004 quelque chose d'un peu triste, ça ne s'est pas arrangé depuis puisqu'en 2008 Darc ne chante carrément plus du tout - il ne fait même plus grand chose sur son album (on y vient). Bref ce Crève-cœur, l'histoire en retiendra assurément quelques fulgurances (« La pluie qui tombe », « Rouge Rose ») mais en faire la pierre angulaire de la nouvelle chanson française (dixit un journaliste a priori drogué avec qui j'ai interviewé un jour ledit Darc en conférence de presse)...ça relève carrément de l'escroquerie. Surtout si l'on considère que « Mes amis », n'en déplaise aux Rock&Folk, Inrocks et autres prosélytes (hum...) de la néo-darcomania, est avant tout un titre variétoche des plus putassiers. Sans vouloir être méchant on a quand même du mal à croire que quiconque ayant déjà posé une oreille sur Nijinsky ou Seppuku soit capable de qualifier le mignon Crève-cœur de disque magnifique (notez que magnifique est, ceci étant, un terme foutrement galvaudé de nos jours).
Or donc on espérait pas vraiment que Daniel Darc inverserait violemment la tendance
pour ce nouvel album...on avait raison. Amours Suprêmes n'est ni plus ni moins que la copie conforme de son prédécesseur, à tel point qu'on pourrait grave un CD-R avec les titres de l'un
et de l'autre dans le désordre...quelqu'un ne les connaissant pas serait bien incapable de les différencier. Une seule écoute des « Remords » suffit à s'en convaincre : on est
toujours dans une espèce d'electro-pop assemblée de bric et de broc, avec des synthés dissonant juste ce qu'il faut pour ne pas choquer l'auditeur et une scansion laissant supposer que le
chanteur a été pris par surprise au saut du lit (commentaire presque trop gentil : à vrai dire on a presque toujours la désagréable impression que Darc se fout complètement de ce qu'il chante).
Si l'argument de l'artiste qui se répète est toujours un peu bébête (l'artiste par définition ne fait que se répéter), le cas échéant force est de reconnaître que ce qui pouvait charmer il y a
quatre ans est juste absolument bassinant aujourd'hui. Mais bon : c'est Daniel Darc. Alors on y revient, on s'accroche quand n'importe quel autre album de ce niveau aurait été revendu au
bout d'une semaine. On essaie de deviner le concept, la couleur, les ambitions...Darc a la spécificité d'avoir jusqu'alors enregistré quatre disques totalement différents les uns des autres.
Chacun avait sa propre couleur, son son caractéristique, chacun de ces quatre premiers albums apportait quelque chose à l'univers du chanteur. On était en droit d'attendre cela d'Amours
Suprêmes...et on dira gentiment qu'on est tous en droit de se tromper de temps en temps. Car plus le disque tourne plus le constat est limpide, évident, cruel mais indéniable : le péché
(décidément...) d'Amours Suprêmes n'est pas tant d'être une copie carbone de Crève-cœur...que d'en être une copie foirée quasiment du début à la fin. A vrai dire on a plus
souvent l'impression d'avoir affaire à quelqu'un imitant Darc plutôt qu'à Darc en personne. Un peu à la manière de Robert Smith lorsque Cure a publié Wish, l'ex alter ego de Mirwais se
retrouve sur son nouvel album à sonner comme ses clones. C'est flagrant sur « Serais-je perdu », morceau usant qui donne une définition merveilleuse du terme
autoparodie.
Car l'autre problème majeur d'Amours Suprêmes c'est que ce qui devait arriver est arrivé : Daniel Darc est bloqué. Coincé en mode résurrection. Non pas uniquement musicalement...mais à tout point de vue. Lui dont on a vu la musique évoluer parallèlement à son cheminement personnel vers la rédemption s'avère ici tout aussi incapable de se réinventer dans le fond comme dans la forme. Crève-cœur paraissait dix ans après Nijisky. Qu'on aime ou pas ce termes, il s'agissait bel et bien d'une résurrection, d'un retour en grâce. Daniel Darc ne jouait pas au survivant : il en était bel et bien un. En 2008 la donne n'est évidemment plus la même et la suite logique aurait été un album peut-être proche dans la forme (pourquoi pas ?) mais a priori plus apaisé - sinon lumineux. Alors quand Darc nous refait le coup du blasé qui a survécu à tout, cette fois, ça ne passe pas. La seule chose à laquelle il ait survécu ces quatre dernières années c'est la gloire, l'amour du public et la druckérisation de sa carrière. Désormais quand il nous chante que « La vie est mortelle » on a juste l'impression qu'il se fout de notre gueule. On y croit plus. On ne peut plus y croire parce que ça sonne faux, et que rien n'est fait pour nous donner envie de suivre le sympathique Daniel. Ni la production clinquante ni le duo jet-set pitoyable avec Bashung - deux mythes brisés pour le prix d'un (les gars, quand on a rien à dire mieux vaut se taire). On se demande franchement ce que Robert Wyatt est venu faire dans cette galère, à vrai dire sa contribution est juste insipide (« Ca ne sert à rien », oui - en effet) et tape dans un registre sous-Radiohead qui à l'heure du Jugement Dernier risque de peser lourd dans la balance de cet artiste monumental. Difficile de comprendre comment la critique a pu recevoir si complaisamment un disque aussi faiblard parfaitement résumé par son premier single : Quand je mourrai j'irai au Paradis / C'est en Enfer que j'ai passé ma vie. A seize ans on sourit et l'on excuse. A presque cinquante...on s'inquiète. L'album entier pourrait vraiment tenir dans ce morceau : mélodie éculée et texte d'une naïveté confinant à la niaiserie. Daniel joue les midinettes torturées du début à la fin, parodie (involontairement) le Gainsbourg de Melody Nelson comme mille autres avant lui (« Amours Suprêmes » - Coltrane est mort rassurez-moi ?)...combien de temps encore avant le duo avec Indochine ?
Triste cocktail, vraiment, que cet album décousu et décourageant. On devine l'idée : Darc a décidé qu'il était le Cash français. Le survivant. Il n'en finit plus de revenir et, après avoir été miraculeusement remit en scelle par une rencontre (Frédéric Lo pour Rick Rubin - chacun sa croix) s'est lancé dans ses French Recordings. Il y en aura d'autres des comme ça, n'en doutons pas. Ca ne fait que commencer. Dommage hélas que la seule vraie légende dont on puisse le rapprocher soit Iggy Pop, avec qui il partage la particularité fâcheuse de n'avoir finalement jamais été foutu de composer une seule bonne chanson tout seul. Lorsque ses comparses s'appellent Mirwais, Jacno ou Betzounis (moins connu soit, mais on ne saurait que trop recommander le superbe album de Delaney Blue paru il y a déjà deux ans) le résultat est grandiose. Lorsque c'est un gentil décorateur d'intérieur comme Lo...c'est au mieux sympa. Au pire cela s'appelle Amours Suprêmes et c'est...lourd, trop lourd. Sauf sur un titre lumineux placé en milieu d'album : « La seule fille sur terre ». Référence au « Seul garçon sur terre » de 1987, tant pour son titre que pour son swing. Là, dans ce petit interstice rapidement noyé par le reste, Darc retrouve la Grâce. La vraie. Tout n'est peut-être pas perdu pour lui. Ca pourrait peut-être même le remotiver de savoir qu'une rédemption est toujours possible. Il aime tellement ça, les rédemptions...
* quelqu'un de mauvaise foi ajouterait même avec un brin de malice que, dans le fond, le plus émouvant ici c'est moins la Foi de Cash que le désespoir avec lequel il s'y raccroche...
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