Les notes du Golb

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...

Ne m'écrivez pas

 
...je ne cherche pas, en effet, à me faire des amis...

...cependant, en cas de force majeure...
....
 ATTENTION NEANMOINS : nous nous réservons le droit de décider du caractère profondément majeur de votre cas de force majeure. Ou pas.
Lundi 5 mai 2008

Damaged (Black Flag, USA, 1981)

 

 

Il arrive que l'histoire de la musique soit très frustrante, et qu'arrive t'il d'après vous quand on est trop frustré ? Je vous le donne en mile : on fait beaucoup de bruit. Greg Ginn, personnage haut en couleurs et fondateur des mythiques Black Flag fut (nul n'en doute) le guitariste le plus frustré des années 80. On le comprend sans peine : un poil trop jeune pour être un punk de 77, le pauvre garçon a publié son premier EP (très culte Nervous Breakdown) en 1978 - soit donc au moment où tout le monde vire post-punk ou gothic ou (pour les plus retorses - et les plus frustrés) New Wave Of British Heavy Metal. Plus frustrant encore : Ginn a le physique d'un bûcheron, il est allergique au maquillage et il est californien...ce qui fait qu'il ne peut intégrer aucun des courants découlant du punk. Rien d'étonnant dès lors de le voir intituler son EP suivant Jealous Again.

 

Bon...que tout le monde se rassure : certes G.T. a publié hier la (truculente) Véritable Histoire du Hard. Certes je ferais n'importe quoi pour l'impressionner...mais je n'ai nullement l'intention de le parodier en écrivaint La Véritable Histoire du Hard(core). Tout ce que je viens d'écrire dans le précédent paragraphe est on ne peut plus vraisemblable (sinon carrément vrai), et si vous ne vous en rendez pas compte c'est sans doute parce que comme beaucoup de français vous croyez que le hardcore est la musique des insupportables compiles Thunderdome que votre voisin amateur de tunning fait cracher à longueur de samedi après-midi pendant qu'il tond sa pelouse (bienvenue chez les eurois).

 

Le hardcore, le hardcore...sacré truc que ceci. Soyons honnêtes : le hardcore n'est pas un genre musical, même si ses amateurs adoreraient ça. C'est avant tout un courant se démarquant par une esthétique précise, mais musicalement très peu de choses différencient les premiers disques de hardcore des derniers disques de punk, ni les derniers de certains disques de metal. Le fait est que le hardcore, basé principalement sur l'idée de radicaliser le punk, a fini par se subdiviser en une multitude de ramifications assez difficiles à réunir aujourd'hui sous la même bannière, à tel point que l'expression Ouais man le hardcore c'est un état d'esprit relève (c'est le cas de le dire) d'une vue de l'esprit (pas plus de points communs entre l'éthique straight edge de Minor Threat et la beauferie d'un Biohazard qu'entre leurs musiques respectives). En 2008 le hardcore ne ressemble plus à grand chose, ou plutôt il ressemble à beaucoup de choses différentes - ce qui tendrait à dire qu'il se porte bien. On admettra sans trop forcer la dose que les différences entre Biohazard (encore) et Slayer ne sautent pas vraiment aux oreilles, et que la terminologie s'applique aussi bien désormais aux premiers albums de Sepultura qu'au Tostaky de Noir Désir, certains parlent même désormais sans rougir de hardcore mélodique lorsqu'ils évoquent certains groupes - voilà qui ne manquera pas de laisser songeur. Pour vous dire : le premier album de Sonic Youth, Confusion Is Sex, est par bien des aspects un album de hardcore, et est reconnu comme tel par nombres d'éminents spécialistes en la matière...et rassurez-vous je n'ai pas bu : Confusion Is Sex, sorti deux ans après Damaged, n'a strictement rien à voir - nous sommes d'accord. En somme le mot hardcore, depuis la fin des années 80, a encore moins de sens que le mot punk - avouez que c'était difficilement concevable.

 

 

Si je prends le temps de cette longue intro, ce n'est assurément pas pour la ramener mais parce que par bien des côtés Black Flag, chronologiquement premier groupe du genre (ou disons : né à l'époque où c'en était encore un), symbolise un peu le moment où tout cela a merdé. Il incarne en fait à lui seul toute l'histoire des musiques extrêmes, à savoir qu'à force de vouloir à tout prix être plus dur que le voisin on finit par ne plus vraiment savoir ce qu'on est ni ce qu'on fait. C'est comme ça que le metal de Black Sabbath a fini par déboucher sur le black d'Immortal, à force l'esprit originel a tout perdu de substance - emporté dans une improbable fuite en avant dans la violence. Pour le hardcore, c'est un peu pareil : quand il a été évident qu'ils ne pourraient jamais aller plus vite, les hardcoreux ont fort logiquement décidé d'aller plus lentement et sont apparus alors des groupes tout à fait passionnants comme Rollins Band ou (surtout) Neurosis - qui pour être révérés par les fans de hardcore n'en sont pas moins plutôt des groupes de metal.

 

Damaged étant le premier album de Black Flag (et le plus populaire, ce à juste tire) il n'est pas le plus métallique. Néanmoins il est déjà beaucoup moins punk (et donc groovy) que les deux EPs qui l'ont précédé ; surtout il contient déjà en germe la musique nettement plus massive vers laquelle s'orienteront Ginn et Rollins dès l'album suivant (le tout aussi excellent Family Man). Certes, l'hymne « TV Party » évoque une rencontre jubilatoire entre les Stooges et les Cramps. Néanmoins « Damaged I », composition traînante et pachydermique, pourrait difficilement être confondue avec les Sex Pistols (voire même avec les saillies des Bad Brains et des Dead Kennedys - autres fers de lance du mouvement hardcore originel), et le commentaire est évidemment encore plus vrai à propos de « No more », meilleur titre du disque rappelant durant sa longue et fabuleuse intro...Black Sabbath !

 

La souche punk est là et bien là, mais elle est littéralement passée à la moulinette Ginn - soit donc une espèce de speed-punk braillard et imparable (« Sky plaint », « Padell Cell ») sur lequel Henry Rollins s'ébroue avec une rage jamais égalée par personne. C'est sans doute là toute la différence entre Black Flag et des blaireaux de type The Exploited : ils font vraiment peur (non, jeune punk qui me lit, The Exploited ne font pas peur - ils font juste pitié). Ils sont au hardcore ce que Slayer est au metal : un bloc de colère tellement compact et racé que même le plus farouche détracteur du genre ne pourrait en nier l'efficacité et l'authenticité. Chez Greg Ginn, dont le charisme de Rollins a souvent fait oublier qu'il était le seul et unique patron du groupe, le punk, le hardcore (appelez ça comme vous voudrez) n'est pas une fin mais un moyen. La radicalité musicale n'a d'égale que la radicalité du propos, et si « Police Story » ne fait pas preuve de la même ironie pamphlétaire que les classiques des Deak Kennedys (Rollins est un très bon parolier...mais il n'a pas écrit une ligne sur ce disque et n'a de toute façon jamais valu Jello Biafra) sa fureur est d'une telle flamboyance qu'elle terrorisa infiniment plus l'Amérique de Reagan - accompagnée qu'elle était par un phénomène de masse difficile à mesurer vu de France. Si l'expression Rage à l'état pure fait souvent pitié, difficile de nier qu'elle désigne à merveille « Rise Above », mine stridente crachée à la face d'un pays dont les kids adopteront dès lors ledit Rollins comme leur porte-parole (rappelez-moi qui était le porte-parole de la jeunesse française à l'époque ? Jean-Louis Comment... ?). En raison de ce contexte socio-politique qui le vit considéré (y compris par des rock-critics !) comme une œuvre susceptible de corrompre la jeunesse, au moins autant qu'en raison de sa qualité objective (chacun de ses titres est un brûlot n'ayant pas pris une ride), Damaged sent encore foutrement le souffre aujourd'hui et a acquis un statut de classique amplement mérité. Si cette nouvelle réédition n'en dit pas plus que les précédentes (zéro bonus...) elle aura peut-être le mérite de replacer au centre des débats un disque que les gentils rebelles du NYC Hardcore n'auraient jamais dû oublier - c'est déjà énorme. A noter que le dernier album du groupe, Loose nut, a été également réédité fin 2007...mais qu'on s'en fout, parce qu'il n'est pas très bon (litote).

 

 

le genre :    hardcore ?

 

la note :   



 

 

 

 

Lundi 21 avril 2008
Fighting (Thin Lizzy, Irlande, 1975)


En 1975, Phil Lynott et son groupe ne sont déjà plus tout à fait des perdreaux de l'année puisqu'ils sévissent depuis six ans et quatre albums. « Whiskey in the Jar » leur a même déjà assuré, en 1972, une certaine crédibilité. Mais si quelques singles fulgurants (dont « Little Darling » l'année précédente) sont à mettre à leur actif, les irlandais ne sont pas encore parvenus à publier le disque. Celui qui leur permettra de passer au cap supérieur et d'être un peu plus que les chouchous de quelques aficionados. La faute à pas de chance ? La faute à leur redoutable leader, surtout : depuis quelques années déjà Lynott a pris la très mauvaise habitude de vouloir toujours tout mettre sur les albums de Thin Lizzy. Passionné de musique comme il y en a peu, le bassiste-frontman aime quasiment tous les genres et tous les styles...et quand il aime : il aime. Au point de vouloir toucher à tout ce à quoi il peut toucher. Sa passion sincère n'ayant d'égale que ses qualités d'instrumentiste...cela débouche sur des albums comme Night Life (1974) - pétris de choses intéressantes mais complètement hétéroclites, passant sans tambour ni trompette du hard au celtique puis du glam au funk.

Un recentrage s'impose ?

A partir de Fighting Thin Lizzy va clairement passer aux choses sérieuses. Lynott, qui avait presque tout écrit sur Night Life, accepte de laisser ses deux guitaristes surdoués prendre leur envol...et le résultat va très largement dépasser ses espérances. Non seulement le courant passe à merveille en Robertson le fana de R'N'B et Gorham le métalleux en devenir, mais en plus leurs jeux, en apparence totalement antagonistes, s'avèrent parfaitement complémentaires. Enfin à l'aise dans ses souliers de bassiste-producteur, Lynott concote à des compositions globalement plus dures un son chaleureux, presque confortable...et les effets du recadrage ne tarderont pas à se faire entendre : une seule écoute de « Fighting my way back » suffira à balayer le souvenir de premières livraisons aussi sympathiques qu'inégales. Dans la lignée sonique du Slade d'après 72, musicalement plus proche des premiers Little Bob que des canons du hard de l'époque (qu'ils se nomment Aerosmtih, Kiss ou même Bad Company)...le Thin Lizzy seconde époque est bel et bien né et se démarque d'ores et déjà de la concurrence par un furieux attrait pour le rythm'n'blues originel. En témoigne la reprise imparable du « Rosalie » de Bob Seger en ouverture, ou ce nerveux « Suicide » - digne du meilleur AC/DC de l'époque.

Tout n'est pas encore parfait - soit. « King's Revenge » aurait pu être un peu plus solide et l'on reste dans l'ensemble encore loin de la force de frappe des classiques à venir (Jailbreaker ou Bad Reputation). Comment nier cependant que le virage heavy de Thin Lizzy tienne la route ? Le groove est là et bien là (« Freeedom Song », « Silver Dollar »). Les morceaux sont d'excellente facture. Quant au riff gras du redoutable « Ballad Of A Hard Man », il vient rappeler que Robertson finira sa carrière chez Mötörhead. Certes, Thin Lizzy est en passe de virer gros rock calibré - du genre qui ne cessera jamais d'insupporter tous les G.T. du monde ***. N'empêche : de par sa simplicité et son efficacité, Fighting reste trente ans après un album de hard-rock chaudement recommandable.


le genre :    hard

la note :   




*** que ceux qui croient que je fais exprès de citer G.T. à chaque fois que je parle de hard ou de metal, juste pour le faire chier, se rassurent...: ils ont raison !



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Lundi 7 avril 2008
King Of America (Elvis Costello, Angleterre, 1986)


Commençons par la précision qui s'impose : en vrai, ce disque est l'œuvre (paraît-il) de The Costello Show featuring The Attractions & The Confederates. Rien que ça. On m'excusera donc d'avoir pris un raccourci pour l'intitulé.


Sauf erreur de ma part, King Of America doit être le plus gros succès commercial d'Elvis Costello. C'est en tout cas celui de ses disques qui a été le plus souvent remasterisé et réédité - à tel point que j'ai longuement hésité avant de le rechroniquer ici. Néanmoins...ma liste de rééditions étant quasi vide, fallait bien que je meuble en attendant de faire le plein de trucs incontournables.

On passera sur la partie biographico-pipole de l'affaie (Costello vient de divorcer et est sensé avoir splitté les Attractions - mort de rire) pour en venir directement à la musique.

Car l'Autre Elvis se livre ici à un exercice prêtant souvent à la plus franche des  rigolades : celui de l'album de la maturité TM. Comprendre par-là que l'artiste (Costello ici, mais c'est pareil pour chaque album de ce type) va sortir les guitares acoustiques, les synthés parfois et les violons souvent (du moins symboliquement). Si vous n'avez jamais entendu un disque de notre homme autant vous dire qu'il vaut mieux passer votre chemin : le légendaire teigneux à la lunettes s'y métamorphose en crooner post-country loukoumisant - on imagine la surprise des fans à l'époque. « Poisoned Rose », n'y allons pas par quatre chemins, est sans aucun doute le morceau le plus sirupeux et le plus barbant jamais enregistré par Declan McManus (de son vrai nom - qu'il reprend d'ailleurs pour King Of America).

Heureusement il n'y pas que de la guimauve à destination de ma mère sur cet album. Il y a aussi des chansons absolument parfaites, la méconnue « Suit Of Lights », la déchirante « Indoor Fireworks » ou encore la désopilante « Eisenhower Blues » - qui laisse supposer que l'ex proto-punk n'a pas encore tout perdu de sa morgue. L'honneur est donc sauf, même si on peut (et doit) s'interroger sur l‘intérêt d'un truc comme « Don't be misunderstood » à l'aube du vingt-et-unième siècle. Si l'on ne doute pas que le morceau ait fait se damner quelques personnes dans les années 80 * on aura quand même un peu de mal aujourd'hui à aller au bout de ses trois minutes dix-huit. On préfèrera nettement le Costello Show lorsqu'il voit son maestro se la jouer pub-rock goguenard (« Lovable ») ou cowboy de série B. (« Glitter Gulch »). Ca ne va pas chercher loin mais au moins c'est efficace.


Reste un curieux paradoxe qui frappe a posteriori : comment expliquer que cet album ait à ce point vieilli soniquement parlant alors que le suivant, l'adorable Blood & Chocolate, paru quelques mois plus tard, n'a pas pris une ride... ? Impossible à dire. Reste que sur ce disque aussi mineur que plaisant les meilleurs morceaux (le sarcastique « King Of Confidence » ; le magnifique « Suffering Face ») sont sur le cd bonus...c'est vous dire...


le genre :    pop americanesque

la note :   




* on a dit qu'on n'en doutait pas - pas qu'il fallait s'en féliciter





Lundi 24 mars 2008

Black Sabbath (Black Sabbath, Angleterre, 1970)

 

 

Entre nous...existe-t'il plus agréable manière de fêter Pâques qu'en chroniquant la réédition d'un disque de Black Sabbath ? Rois du satanisme crétin et de la messe noire la plus folklorique, les quatre zozos de Birmingham méritaient bien un hommage digne de ce nom (d'autant que la dernière fois qu'on en a parlé sur Le Golb ils étaient sur le déclin). Peut-on se lasser de retrouver Ozzy jeune, mignon ou pas loin - et chantant juste ? Peut-on se lasser d'écouter « N.I.B. » en haussant les sourcils et murmurant dans sa barbe : Non mais vraiment... : ils ont fait PEUR ces mecs ?

 

Ah ça oui, ils ont fait peur. Plus que n'importe quel groupe anglais de leur génération. D'authentiques parias aujourd'hui devenus des papis richissimes, au point qu'on en oublierait presque que Black Sabbath s'est fait piler par la critique et s'est vendu à à peine plus de personnes que n'en comptaient les familles des membres du groupe - comme tous les grands disques ? sera t'on tenté d'ajouter. Euh...oui et non.

 

 

blacksab.jpgOui parce que Black Sabbath est un disque d'une classe infernale, de ceux qu'on réécoutera probablement encore dans un siècle.

 

Non parce que si l'on a coutume de dire (votre serviteur en tête) que les six premiers Black Sab' sont indispensables...la réécoute attentive permet de noter que cet opus number one est tout de même un cran en-dessous des cinq merveilles à venir (à commencer par Paranoïd, six mois plus tard).

 

Comprendre par-là que tout en étant très au-dessus de la mêlée post-hippie de l'époque (on peine à croire que ce disque est sorti en même temps que - au hasard - le Beard Of Stars de Tyrannosaurus Rex), ce premier Black Sabbath montre un groupe encore débutant, se cherchant pas mal, se trouvant heureusement souvent : le terrible « Sleeping Village » percute, rythmique heavy et mélodie ciselée. La Sabbath's touch un poil avant l'heure ? Sur « The Wizzard », Tony Iommi n'a pas encore totalement trouvé son son, mais on devine qu'il n'en est pas loin : ralentissant et alourdissant les riffs de Led Zep et de Cream, il propose ce qui se rapproche le plus en 1970 de ce qu'on appellera dès l'album suivant heavy-metal. Tout en conservant encore un héritage blues indiscutable...ce qui peut être vu selon les goûts comme un avantage ou un inconvénient. Disons que ceux qui détestent le metal peuvent adorer Black Sabbath - ce n'est pas du tout un disque de metal au sens contemporain du mot...mais un disque de hard-rock (on trouvera même un break d'harmonica des plus groovy sur « The Wizzard »). Le revers de la médaille étant que sur la ligne de départ peu de choses différencient le groupe d'Ozzy du Dirigeable susmentionné, dont l'influence est criante sur un « Wasp ». Il est même plutôt amusant de noter qu'on pouvait difficilement trouver morceau moins emblématique de Black Sabbath que...l'éponyme « Black Sabbath ».

 

Pour l'heure c'est donc clairement ailleurs qu'il faut chercher la vraie révolution sabbathienne. Dans l'esthétique, bien sûr - rock gothique avant la lettre. Sous l'impulsion du malin Iommi et de son bouffon de chanteur, le groupe mènera jusqu'à son paroxysme l'idée de musique du Diable : désormais le satanisme-rock va devenir une chose sérieuse, ce qui prête bien entendu à sourire avec le recul. N'empêche : le côté franchement premier degré de la chose trouvera preneur auprès d'un public de plus en plus large au fil des mois, rebutant une autre moitié encore sous le choc des récentes atrocités mansoniennes. Pochette mythique façon vieux film de la Warner (pour l'anecdote : on raconta à l'époque que la vieille femme - qui ressemble étonnamment à Ozzy de nos jours - apparut seulement après développement de la photo), textes crytpo-goth tranchant avec le sex & drugs d'antan :

 

Big black shape with eyes of fire

Telling people their desire

Satan's sitting there, he's smiling

Watches those flames get higher and higher

Oh no, no, please God help me

 

...oui, je sais : c'est forcément amusant. On n'a pas croisé à ce jour beaucoup de satanistes réclamant l'aide du Seigneur, de même qu'on se demande dans quel mesure un sataniste serait sensé avoir à ce point les chocottes face à son icône. Mais c'est justement cela qui rend Black Sabbath si sympathique : presque quarante ans après on n'a toujours pas vraiment compris comment ces gugusses ont pu à ce point être pris au sérieux. Ozzy Osbourne, peut-être plus encore qu'un Alice Cooper, repoussa les limites du concept de personnage scénique. Quitte à devenir une parodie de lui-même - soit. Il n'empêche : son don naturel pour le grand-guignol et une voix tout à fait hors-normes (à laquelle Billy Corgan doit beaucoup) compensent sur Black Sabbath les carences de musiciens encore en phase d'apprentissage. Et le résultat s'avère au bout du compte ébouriffant.

 

 

Cerise sur l'œuf de Pâques : cette réédition (la troisième, ce qui peut sembler énorme mais reste finalement peu pour un groupe de cette époque) propose enfin un contenu identique à celui du vinyle d'origine. Soit donc avec « Evil Woman », mais surtout avec les vrais faux medleys (sept des onze morceaux étaient concentrés sur les deux mêmes pistes  que les éditions américaines avaient odieusement fragmentées). Comment bouder son plaisir ?

 

 

le genre :    presque metal

 

la note :   

 

 

 

 

Lundi 3 mars 2008
Turbo (Judas Priest, Angleterre, 1986)


Nous vivons une époque magnifique dans laquelle personne n’a de mot assez définitif pour clouer Judas Priest au pilori : kitsch, grotesque, bas de plafond, ringard, losers – on en passe et des meilleurs. Si le metal fait figure depuis toujours de genre honni des amateurs de musique sérieux, Judas Priest est sans aucun doute le groupe qui cristallise le plus de haines et de rancoeurs, de manière assez stupéfiante. Car si Judas Priest, avec ses futals en cuir et sa pyrotechnie pathétique, son ode à la virilité la plus piteuse et son amour pour les motos pour les plus vulgaires depuis l’invention du tricycle…si Judas Priest, donc, a largement prêté le flan aux procès qu’on lui fait…ce n’est pas non plus Manowar. Et si la carrière du groupe donne en effet un aperçu assez frappant du moment où le metal dit traditionnel a basculé dans la caricature…elle n’a jamais été exempte d’une certaine noblesse. Sans aucun doute K.K. Downing et Glen Tilton sont-ils indirectement responsables de l’émergence de groupes parmi les plus atroces qu’on ait jamais entendu depuis l’invention de la musique. Mais leurs albums n’ont jamais été dénués d’ambitions artistiques, certains sont même tout à fait excellents et un morceau comme « Painkiller » demeure encore aujourd’hui difficilement égalable dans le genre. Pour vous dire : même l’intransigeant G.T. le cite en référence, et on ne le suspectera assurément pas d’être complaisant vis à vis d’un des fleurons du heavy metal. Pour savoir ce que moi, amateur de metal depuis ma plus tendre enfance, je ressens en écoutant certains des grands morceaux de Judas Priest…il vous suffira donc tout bêtement de prendre le commentaire de G.T. sur « Painkiller » d'en multiplier chaque superlatif par dix.

Attendu qu’un groupe capable de publier Painkiller (l’album entier, peut-être leur meilleur) ne peut décemment pas avoir été mauvais tout le reste de sa vie, l’auditeur curieux sera donc invité à jeter un coup d’œil au reste de la discographie des prêtres de Judas, notamment ses autres chefs d’œuvre : British Steel (1980) et Defenders Of The Faith (1984). Trois disques en tout, qui suffisent à souligner combien le Priest, avant de complètelement sombrer dans les années 2000, a longtemps été l'un-des-sinon-le groupe le plus intéressant du metal pur et dur et qui s’y croit. Difficile de ne pas noter en effet qu’il y a là trois disques extrêmement différents, tout à fait représentatifs de l’éclectisme d’un groupe qui a toujours été plus subtil qu’on a bien voulu le dire. D’ailleurs, hasard ou coïncidence, son leader Rob Halford est unanimement considéré comme un type brillant, cultivé, raffiné même. Bizarrement, alors que le groupe a toujours été traîné dans la boue, ses pires détracteurs ont toujours eu du mal à détester le seul Halford, dont en plus on ne peut que reconnaître les qualités vocales, exceptionnelles et bien plus nuancées que chez un Bruce Dickinson éternellement bloqué en position suraiguë. L’homme a d’ailleurs prouvé dans les années 90, avec Fight puis Two, qu’il était capable de faire plus que hurler – mais personne n’en avait jamais vraiment douté. Certes son look a été parfois ridicule…mais entre nous, le cuir quasi SM a ceci de merveilleux qu’il vieillit bien mieux que les frusques multicolores de ses collègues d’Iron Maiden.

Pourquoi tant de malentendus, alors ? Difficile à dire. Mais l’éclectisme de Judas Priest est en tout cas sa plus grande qualité et son pire défaut, dans la mesure où le groupe a fait tellement de choses différentes qu’il est parfois délicat de dégager des lignes directrices. Assimilé à la New Wave Of British Heavy Metal sans doute parce que c’est à cette époque qu’il a cartonné, il a toujours été très en marge de cette scène, et pour cause : sa formation remonte à 1970, soit presque dix ans avant Maiden. Et son premier album, Rock Rolla (1974), évolue dans un registre psycho-metal plus proche de Hawkwind que de Def Leppard (c’est le moins qu’on puisse dire). C’a sa petite importance, car entre 1974 et le coup d’envoi de la NWOBHM en 1980 a eu lieu une petite révolution qu’on a trop souvent tendace à éloigner du metal : le punk. C’est juste après qu’on a commencé à dissocier en permanence le rock du metal, quitte à faire de ce dernier le genre à part entière qu’il n’a jamais été. Du coup, on considère généralement implicitement que le punk a eu de l’influence sur à peu près tout sauf le metal – or rien n’est plus faux : il y a dans les premiers disques de la NWOBHM, notamment dans le rapport aux rythmiques, une influences punk réelle. Et même (parfois) un groove qu’on ne retrouve pas chez Judas Priest. En réalité, les premiers tenants de la NWOBHM étaient au départ d’ex-punks ne rechignant pas devant les riffs de Black Sabbath (ou de…Judas Priest !) et préférant durcir le ton plutôt que d’enclencher le train de la new-wave (le nom du mouvement n’est-il pas en soit explicite ?). L’esthétique bariolée du courant emmenée par Maiden et Saxon s’est consruite contre l’esthétique austère batcave, mais elle existait réellement…avant de sombrer sous le poids des colifichets en tout genre (mais c’est une autre histoire).

Si Judas Priest a pu être assimilé à cette vague, c’est tout au plus le temps de deux albums : Screaming for Vengeance et Defenders Of The Faith. Les précédents sont beaucoup plus marqués hard-rock, évoluant dans le sillage d’un Mötörhead. Quant au suivant…c’est celui qui nous intéresse aujourd’hui. Turbo. Qui a failli coûter la vie au groupe.


turbo4ka.jpgEn 1986 Judas Priest est au faîte de sa gloire, suite à deux albums très similaires – chose inédite depuis leur fracassant premier opus (car pour être tout à fait à part dans leur discographie Rock Rolla n’en est pas moins excellent). La suite logique de Defenders Of The Faith serait une trajectoire à la Maiden post-Powerslave, c’est à dire une musique se complexifiant de plus en plus pour poser les jalons du prog-metal. Problème : en bons cousins de Mötörhead, Halford, Downing et Tilton ont toujours préféré la rage brute aux enluminures (ce n’est pas par hasard qu’ils finiront par enregistrer Painkiller, album inconcevable de la part de n’importe quel véritable groupe de la NWOBHM). C’en est presque comique : l’imaginaire collectif des détracteurs du metal fait à Judas Priest le procès d’une musique archi-progressive et sophistiquée jusqu’à la boursouflure…qu’il n’a jamais jouée ! Bref : quelles directions leur reste t’il ? La new-wave ? Halford n’a jamais détesté ce courant ambigu, d’autant qu’un groupe comme Sisters Of Mercy prouve à l’époque qu’on peut jouer de la new-wave sans pour autant renier une certaine sauvagerie. Las : si tout le monde est d’accord pour casser le cycle entamé en 1981, personne n’est d’accord sur la direction à prendre. D’autant qu’au sein du groupe…d’aucuns lorgnent vers le glam-metal américain ! Autant dire : l’ennemi hériditaire. C’est là que l’histoire du metal de l’époque est passionnante, car elle contient en germe toute la porosité définissant tout courant musical qui se respecte. Au-delà des querelles d’ « esthètes », quasiment rien ne séparait tous ces gens qui passèrent pourtant beaucoup de temps à s'insulter par interviews interposées. Peu de musiciens heavy détestaient les glammers, peu de glammers détestaient les tenants du trash de la Bay Area, quant au mélange des trois il a donné le grunge…dont les premiers dépositaires étaient presque tous issus de la scène glam-metal californienne publiquement honnie dès que les caméras s’approchaient. Symboles de cette consanguinité non assumée : Pantera, bien sûr, pur groupe glam qui prendra la révolution trash en marche en faisant tout pour faire oublier un douloureux passé et un album, Power Metal, fort mal nommé ; ou encore Pearl Jam, dont le germe Mother Love Bone évoque plus souvent Guns N’Roses que les Pixies. Bref.

Fort logiquement Turbo sera à l’image d’un groupe ne sachant absolument pas où il va et, dans le doute, décidant d’aller partout à la fois. Sauf, pas de bol, là où veulent aller ses fans. Qui principalement amassés en surfant la vague NWOBHM n’ont pas grand chose à secouer des envie de changement de leurs idoles, ne connaissent d’ailleurs pas grand chose de leur passé et attendent un album dans la lignée des derniers opus d’Iron Maiden. Autant vous dire qu’ils en seront pour leurs frais : Turbo réussira à l’époque la double performance d’être à la fois le plus gros succès du groupe et l’album le plus détesté de sa base. Il suffit d’écouter « Turbo lover », morceau sonnant comme des Sisters Of Mercy à peine plus heavy que les vraies, pour prendre conscience de l’électrochoc provoqué par un tel disque. Rendez-vous compte ma p’tite dame : c’est tout pourri de synthés. Pour donner une idée à ceux qui n’auraient jamais songé à jeter une oreille sur ce curieux objet, ça ressemble un peu au One Second de Paradise Lost avec dix années d’avance, en plus dur certes…mais aussi en bien plus synthétique. Quand on sait qu’One Second est sans doute le disque de metal le plus décrié de tous les temps…on devine sans peine ce que les pauvres Judas Priest ont essuyé comme sarcasmes, d’autant qu’ils ont eu la très mauvaise idée de changer de look pile à cette époque.

Et pourtant Turbo n’est pas un mauvais album, il contient même certains moments tout à fait excellents, comme « Rock you all around the world », morceau hard tout à fait efficace et entraînant qui n’aurait pas dépareillé sur un album de…Kiss. Tout est dit ou presque avec ce décalage : l’ensemble du disque est placé sous le signe du cul entre deux chaises, lorgnant à la fois vers un hard-rock plus jovial et moins crispé que celui des précédents disques (« Parental Guidance » et « Private Property » proposant même, horreur : des mélodies joyeuses !), et un metal lourd et martial typiquement dans la lignée du Priest des années 70 (particulièrement réussi sur « Reckless » - dont on ne s’étonnera pas qu’il soit le seul classique du groupe issu de son millésime 86). Ajoutez à cela une espèce de pièce montée (absolument horrible, du reste) mélangeant prog-metal, space-rock et glam à la Warrant…

(hum…oui je sais : Warrant et horrible dans la même phrase est une formule pléonastique, mais s’il vous plaît pensez aussi que tous les lecteurs du Golb ne connaissent pas Warrant – les bienheureux !)


Bon. A présent tombons le masque une seconde : il va sans dire que je ne suis pas le plus grand fan de Judas Priest de la planète. J’ai tous leurs albums mais ça ne veut rien dire, je ne les écoute que rarement, Painkiller mis à part. Néanmoins j’ai une certaine sympathie pour le parcours de ce groupe souvent mal compris, et comme j’ai un penchant naturel pour les cause perdues…oui, j’avoue avoir écrit cet article avec un certain plaisir. Considérant que c'était surtout une bonne occasion de Priest, plutôt que d'un album ne comptant clairement pas parmi ses meilleurs. Mais que voulez-vous ? Depuis que je fréquente certains blogueurs musicaux, je fais face à une telle concurrence en matière de snobisme que je n’ai d’autre choix pour survivre que d’entrer en dissidence. Au moins, là…on ne me dira pas que mes choix sont consensuels.

Maintenant, question : est-ce que cette somme sur Judas Priest intéresse vraiment quelqu’un… ?!


le genre :    metal hybride

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